Uestif de la Bretouuc, Conlenipuraines, xlu
Le panégyrique, tout au moins, n'est pas d'un ingrat. Dans ces assemblées hétéroclites, du reste, et quoi que l'on doive rabattre ici des effusions d'une si louable reconnaissance, il s'en fallait évidemment que tout fût méprisable, puisque des écrivains comme ceux que j'ai cités y prirent plaisir, que, trois ans durant, ils demeurèrent fidèles aux Déjeuners et que la vogue en eût probablement duré davantage sans la catastrophe qui y mit fin. Il s'y lisait sans doute force élucubrations fastidieuses et plus d'un méconnu y tira de son portefeuille de quoi protester contre l'injustice du sort, mais apparemment aussi on y goûta le plaisir d'une réunion familière, d'un contact accoutumé, d'une conversation absolument libre. Grimodde la Reynière se piquait de lettres comme de philanthropie; l'un n'allait guère sans l'autre. A ce double titre, sa maison avait toute assurance de ne point manquer d'habitués. Non que l'on y tînt école de philosophie ou de litléralure, ce n'était pas le ton du lieu, seulement l'esprit d'insubordination y soufflait. Toutes proportions gardées, et avec les différences de mœurs et de drapeau que les temps comportent, il y attroupait quelque chose comme les bousingots d'alors. Chaque époque a les siens, selon la nature des doctrines régnantes dans le public et des oppositions qu'elles suscitent. Rien ne ressemblait moins à un Cénacle que la salle à manger de Grimod, on n'y abusait pas des systèmes et des formules, mais les opinions hardies s'y épanchaient à l'aise avec plus de sans-gêne, de confiance et de tumulte qu'ailleurs, on s'y sentait dégagé de toute servitude envers les orthodoxies, quelles qu'elles fussent, littéraires ou politiques. D'autres hôtes, sans doute, encourageaient le franc- parler en cette avant -veille delà Révolution; mais chez Grimod tout reste de convention ou de convenance sociale, toute timidité d'habitude et tout respect d'usage disparaissaient. Affranchis du dernier semblant de contrainte, dans cette carrière ouverte à tous les ébats, gens célèbres et gens obscurs se rapprochaient et fraternisaient par ce qu'ils avaient de commun, sous les formes les plus diverses, l'appétit de lutte et d'élargissement. 11 y régnait dans les folles imaginations de l'amphitryon, dans les débauches de satire auxquelles on se livrait, comme dans le goût désordonné qu'on y professait pour la littérature sensible, comme dans les belles chimères qu'on se forgeait sur l'ave-
nir du genre humain. Littérature et philosophie, on voit si une telle maison était faite pour compter parmi ses hôtes de prédilection ceux que j'ai gardés pour la fin, Mercier et lleslif.
Dans une lettre datée de 1793, (îrimod se dit lié avec Mercier depuis dix-huit ans *. Né lui-môme en 1758, c'est donc ;\ l'âge de dix-sept ans qu'il l'aurait connu, en 1775, Cela ne laisse pas de sembler prématuré, et d'ailleurs, en cette même année, le fils du fermier général partit pour un voyage de dix mois destiné à compléter ses études. En tout cas, des rapports purent s'établir de fort bonne heure entre les deux hommes. A l'âge de vingt ans, Grimod, passionnément épris de spectacles, collaborait déjà, sous Levacher de Chamois, à l'éphémère Journal des TluUHres, d'où il passa au Journal de Neuclidtel, et le ton des articles qu'il y consacra à Mercier nous donne à penser que dès lors il le traitait en ami personnel. Nous avons vu aussi, par la suite, et lorsqu'il s'était agi de faire jouer à la Comédie-Italienne les œuvres du dramaturge, avec quel élan Grimod s'était employé en faveur de celui-ci. Mercier était donc appelé, de fondation, à tenir une place d'importance dans les assemblées de l'hôtel La Reynière. Il dut toutefois manquer une bonne partie des Déjeuners, se trouvant pour lors par delà les monts, mais il put s'y montrer durant les brèves apparitions qu'il fît à Paris au cours de cette période'; et quand il revint tout de bon, la crémaillère était encore pendue à l'angle de la place Louis XV, où nous le trouvons établi sur le pied d'un vieux familier. Comme son éloignement l'avait empêché d'assister au mémorable souper du 1"'' février 1783^ il fut de ceux pour lesquels on en fit le 9 mars 1786 une répétition identique, à cela près qu'on se passa de spectateurs. Une gravure fort curieuse des Nuits de Paris nous montre la table largement dressée, convives assis, luminaire étincelant, tandis que le héraut d'armes costumé en chevalier Bayard et le maître de céans ouvrent avec gravité la marche processionnelle des plats.