DesQoiresterres, op. cit., p
2. 11 en fit au moins deux, l'une dans l'été de 1782, avant l'inauguration des déjeuners, et l'autre, l'année d'après, en plein fonctionnement de l'institution. C'est en ce temps qu'il assista de la terrasse des Tuileries, le i'^^ décembre 1783, à l'ascension des aéronautes Charles et Robert.
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Pour que la fête fût complète, on avait débuté par le déjeuner, puis étaient venues des expériences d'électricité, une exhibition d'ombres chinoises, et enlin ou avait procédé à la pompe curieusement attendue du banquet. Trudaine, Fontanes et Marie-Joseph Chénier figuraient parmi les commensaux, et la bonne face ronde de Mercier y côtoyait le large chapeau de Restif expressément autorisé à ne le point quitter. Car celui-ci jouissait de privilèges.
Depuis le jour du 22 novembre 1782 où ils s'étaient rencontrés pour la première fois chez M™** veuve Duchesne, libraire % Grimod avait adopté Restif pour son grand homme de prédilection. Il tenait à en faire le meilleur ornement de VAcadémie des Déjeuners. En retour, le romancier, très tlatté, s'efforçait, comme nous l'avons vu, de l'immortaliser à sa manière dans les Contem.'poraines. Mais il payait moins bien son écot en assiduité. Et c'était de la part de Grimod toute une légion de billets désolés qui venaient le relancer. On rappelait à l'infidèle les rendez-vous trop souvent négligés du mercredi et du samedi, on Taltendrissalt sur le désappointement des belles dames venues pour lui et qui l'avaient manqué, on lui proposait des parties en ville, dans d'autres maisons où il était ardemment désiré ; et, comme trop souvent le convive récalcitrant alléguait sa mauvaise santé, survenait alors l'assurance bien positive que l'appartement serait chauffé ainsi que pour un malade et qu'une délibération unanime avait enjoint au précieux valétudinaire de rester couvert*.
Restif de la Bretonne n'était pas moins avant dans l'intimité de Mercier que dans celle de Grimod. Qu'il fût reçu, et avec une faveur particulière, dans l'hôtel de la rue des Champs-Elysées, c'est de quoi personne ne songera à s'étonner. Tel que, de nos jours, on se le représente communément, il n'était pas pour déparer une société qui avait
1. Lettre de Grimod à Restif iusérée à la fia du t. XXIX des Conlemporaines (2"= édition).
2. "Voir, à la fia du t. XIX des Contemporaines (2^ édition), le texte de ces curieux billets sous les a°^ 76, 78, 79, 81, 89, 92.
rompu avec toutes les règles habituelles d'admission ou d'exclusion. A ce compte, que ce fou de Grimod en ait fait son compagnon, ce n'est là, imaginerait-on à première vue, qu'une bravade et qu'une folie entre tant d'autres et qui ne tire pas davantage à conséquence. On n'en est plus à reprendre Grimod sur ses choix. Vienne, au contraire, un homme qui se pique de gravité dans la conscience et la conduite, un moraliste de profession, un écrivain qui réclame le droit d'être pris au sérieux et jugé en stricte équité, les choses changent bien. Si cet homme,, si cet écrivain est convaincu de contact étroit et d'amitié avec Restif, voilà qui jette sur lui un jour fâcheux, voilà de quoi l'amoindrir dans nos jugements. Le reproche en a été adressé publiquement à Mercier '. L'ami de Restif, a-t-on dit, est déchu du droit de prétendre à moraliser ses contemporains. Le grief mérite un examen scrupuleux.
Avant tout, il importe de le bien marquer; Restif de la Bretonne est demeuré, en notre temps, beaucoup plus fameux que connu. En dépit des études de quelques curieux où l'on n'a voulu voir qu'un essai paradoxal et comme une gageure de réhabilitation, ce nom éveille tout net, à plein et sans nuances, une idée de complète et absolue turpitude*. Que sait-on de lui? Les titres de quelques romans qui ont gardé un renom louche d'ouvrages honteux, le Paysan perverti, Monsieur Nicolas, les Filles du Palais- Royal, bons tout au plus pour fournir aux érudits intrépides qui ne craignent pas de descendre avec une lanterne sourde dans ce cloaque, des renseignements rares sur les dessous de l'ancien Paris. L'auteur, à ce que rapporte un reste de rumeur^ a passé toute sa vie dans une longue suite de basses débauches qu'il s'est complu à raconter. Tel on se le figure, tel on croit aussi qu'il était réputé, en son vivant, et on juge que jamais honnête homme ne l'eût approché sans souillure. Voilà la légende. L'histoire est autre. Non que je prétende blanchir Restif à toute force, mais on se méprend quelque peu sur la nature du vrai blâme qu'il mérite. C'est en concevoir une idée assez inexacte que de
1. Par M. Brunetière, dans la douzième des CDQférences faites à rOdéoo, pendant l'hiver de 1891 à 1892, sur les Époques duThéâtre-Français.
2. « Ce pourceau de Restif « a écrit quelque part M. Brunetière.
se le représenter comme un écrivain obscène. Là n'est point le caractère habituel de ses ouvrages ni le tour le plus fréquent de son esprit. Et au surplus, cette marque d'infamie appliquée à l'aventure, sans prendre assez de garde au point elle où porte, c'est la postérité qui la lui a infligée. Il est bon de savoir qu'il ne passait point aux yeux de sa génération pour ce que nous croyons.
Restif de la Bretonne, à le définir d'un mot, c'est le libertinage cérébral. Jamais homme, peut-être, n'a subi autant la tyrannie d'une obsession unique. Il y a, sans doute, on peut l'en croire, copieusement succombé, mais certainement il en a rêvé bien davantage. Dans la longue liste de ses maîtresses qu'il a tant et si complaisamment recommencée et reproduite, dans cette liste à la mesure du calendrier qu'il a composé pour la contenir et qui n'y suffît pas, nous serions trop naïfs de ne point juger combien il y en a d'imaginaires. Mais vraiment il n'était de mauvaise foi qu'à moitié : le rêve perpétuel qui l'hallucinait tenait de si près à la réalité ! Sans relâche, cette imagination regorge et déborde de désirs subits et de victoires promptes, de tendres concessions remportées sans peine sur des innocentes conquises, et de douces larmes échangées dans les délices d'un demi-repentir. Comme on le voit d'après les termes que j'emprunte à son humide vocabulaire, il ne s'agit pas chez lui des gaillardises raffinées par où un Crébillon fîls donne cours à ses souvenirs de gourmet, ou des piaffements de jeunesse où se dépense la belle humeur d'un Louvet, encore moins du ragoût de satanisme qu'un Laclos extrait de ses expériences amoureuses. Non, en dépit du terroir, cet enfant des environs d'Auxerre n'a point la voracité joyeuse, et rien ne manque tant au récit de ses amours que la verve bourguignonne.
Ce n'est pas en vain que, venu à Paris pour y travailler de son état d'imprimeur, il a lu Richardson et qu'il a vécu dans un air imprégné des élégies de Jean-Jacques; et ce n'est pas hors de propos non plus qu'il a dû à ces influences avidement reçues d'être appelé le Rousseau du ruisseau. De complexion furieusement sensuelle, il vit et, plus encore, il écrit ses passions, sans cesse et sans trêve, mais il les écrit sur le mode pleureur. Il adopte et il épouse cette fâcheuse confusion d'idées qui règne si généralement alors et qui
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consiste à identifier la sensihilili'î et la vertu ; il la (ait sienne au point qu'on ose à peine le taxer d'hypocrisie lorsqu'il mêle au récit d'aventures peu édifiantes un ton d'onction si peu opportun. S'attendrir sur les énnolions qu'on éprouve et sur celles qu'on inspire, élever au ciel un œil voilé de larmes pour les offrir en hommage à la nature indulgente, voilà de quoi ennoblir ses penchants et recommencer indéfiniment sans remords. On se sent une belle âme, une âme tendre, et on la fait davantage encore paraître dans sa tendresse et dans sa beauté en tonnant contre les cœui's durs, les méchants, les débauchés ^et les libertins.
Qui sont-ils pourtant ces libertins et ces débauchés? Ceux-là (qui font l'amour en riant, alors qu'on le fait soimême avec une mine contrite. Voilà toute la distinction du bien et du mal. C'est le même air dont on a changé les paroles. Moyennant quoi, on s'en donne à cœur-joie, on contente son démon, on se fait, au propre et au figuré, un état de suivre les filles, on recueille, avec documents à l'appui, toutes les manières qu'elles ont de faillir ou seulement d'en courir le risque, on s'emplit la tète et on emplit ses livres d'images voluptueuses; comme on n'a garde d'oublier le bon motif et qu'il faut dévoiler tous les pièges tendus à l'innocence, on revient intarissablement sur le même sujet, sur les mêmes visions, on met sa conscience à l'aise en imprimant à chaque page le nom de la vertu, en faisant jusqu'à satiété une mixture où elle est bien étonnée de figurer avec les éléments les plus incompatibles ; on s'avise en ce genre de la plus heureuse trouvaille, de la plus propre à chatouiller toutes les sortes de complaisance en retraçant à foison des figures de prostituées lasses de l'être ou dignes de ne plus l'être, et plus touchantes en leurs discours que des rosières *.
Avec son avantageuse conception de la sensibilité, Restif doit, en outre, à l'exemple de Rousseau le plus puissant encouragement à étaler partout sa personne dans ses écrits et à la proposer bravement pour modèle; et il n'a pas de moindres aptitudes à profiter de cette leçon que de l'autre. Dans le Paysan perverti ou dans Monsieur Nicolas, il offre à lui-même et aux lecteurs l'appétissant spectacle de chutes