‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 476 sur 521 · Ibid., 29 décembre 1787, p · texte numérisé non relu

Ibid., 29 décembre 1787, p

de collège, l'abbé Grosier. Quand on la lit pourtant, quelle idée y prend-on de Restif dont les livres reviennent souvent sur le tapis? Celle d'un écrivain qui ménage peu le goût et qui mérite d'être repris, mais qu'on reprend paternellement, à raison des services avérés qu'il rend aux mœurs*. C'est un ecclésiastique aussi, l'abbé de Fontenay, qui fait la partie littéraire des Affiches de Province^ et les ménagements, les marques d'une considération non équivoque sont ce qui manque le moins à tel article sur les Contemporaines^ , à tel autre sur Sara ou la Dernière aventure d'un homme de 45 ans^.

Même caractère bien marqué dans l'engouement dont les gens du monde se prennent pour Restif : la déférence s'y mêle avec la curiosité. Ce n'est pas d'un œil bien différent qu'on avait envisagé Rousseau lui-même. En Restif aussi on voit un original brouillé avec les bienséances et ne relevant que de son génie propre. Son accoutrement sordide et son grand chapeau de Spectateur nocturne ou de Hibou philosophe, comme il se qualifie, c'est sa manière à lui de s'habiller en Arménien. Cette défroque de cynique est une belle enseigne à empaumer les badauds. Restif devient à la mode, il fait fureur, on le convie dans les meilleures sociétés, mais il est d'humeur farouche, on ne l'a pas à volonté et on s'ingénie pour l'avoir. Il y a une plaisante histoire de dîner chez Sénac de Meilhan, où il eut pour voisine de table une prétendue marchande de mousseline qui était la duchesse de Luynes, et où figuraient en artisans endimanchés Talleyrand, Mathieu de Montmorency et l'abbé Sieyès. Une autre fois, il consentit à faire la connaissance de deux académiciens de Picardie, et c'étaient le comte de Gémonville et le duc de Mailly qui en usurpaient la qualité. Mais — il importe d'y prendre garde — on ne s'amusait pas de lui. Avec le monde, comme avec la critique, il avait, en somme, le dernier mot.

La singularité de sa vie, de ses prétentions et de ses ouvrages ne lui était point imputée à blâme ni à ridicule. Sans

1. A7in. un. Article sur les Françaises, 1787, i, 289. Article sur les Parisiennes, 1788, ii, 3.

2. 15 nov. 1780. Reproduit à la fin du t. X des Contemporaines (2« éditiou).

3. Reproduit dans la réimpression de cet ouvrage. Paris, Belin, 1885.

doute, elle n'avait pas été d'un faible secours pour faire connaître sa personne et ses écrits; mais loin qu'écrits et personne en eussent reçu du discrédit^ c'est eux, au contraire, qui s'étaient emparés de l'opinion au point de lui rendre cette singularité recommandable. On le prend avec Restif sur un ton d'obligeance et d'empressement bien particulier. Il est un sage qu'on s'honorerait de connaître. Voici un maréchal de camp, le chevalier de Saint-Mars, âgé de 70 ans, qui lui annonce sa visite en ces termes : « Je serai satisfait en vous voyant dans votre laboratoire où vous travaillez au bonheur de l'humanité en lui donnant ou lui inculquant les mœurs dont elle s'éloigne. » Le comte de Clermont-Tonnerre lui écrit du même style : « La lecture de vos ouvrages m'inspire pour vous une estime dont je serais tlatté de vous donner des preuves. » Le baron de Corberon, ministre du roi près le duc de Deux-Ponts, compare Restif à Richardson et donne la préférence au premier. Dans son enthousiasme, l'avocat Marandon, de Bordeaux, annonce qu'il a donné à son fds nouveau-né le prénom d'Edme qui est celui du romancier '.

A peine pouvons-nous en croire tant de témoignages multipliés, irrécusables. Rien de plus vrai pourtant : c'est de Restif, de Restif lui-même, qu'on nous présente cette image de bienfaiteur et presque de saint. Le digne et respectable Toustain-Richebourg lui écrit dans toute la bonne foi de son cœur : « Continuez par vos sages et ingénieuses spéculations à nous éclaircir sur les moyens pratiques de former les hommes et de les rendre heureux ^ » Ces jugements d'hommes obscurs sont par eux-mêmes assez significatifs. Veut-on cependant des autorités plus connues? C'est François de Neufclîâteau, destiné plus tard à marquer dans l'État, et qui pense grand bien de Restif^; c'est Fontanes, et c'est Joubert encore, peu suspect assurément d'une trop grande facilité de conscience, qui vivent familièrement avec lui*; hors de France, c'est Chaillet, moraliste, nous le savons, autant que critique difficile, qui lui donne la pre-

1. Voir le texte de toutes ces lettres, parmi beaucoup d'autres, à la Cq des t. XIX et XX des Contemporaines (2" éditiou).

Page 1