Voir au chapitre v tout l'extrait cité
Paysan, gourmandant l'esprit timorô et les habitudes formalistes de la critique, s'efforçant d'édifier celle-ci sur l'importance littéraire d'un ouvrage où l'imagination conspirait avec le zèle du bien.
Paraissent les premiers volumes des Contemporaines, et la conformité des vues ne fait que s'accuser davantage. Mercier trouve chez Restif ses propres idées sur l'office de l'écrivain et appliquées précisément comme il l'entend. Restif fait des romans, et c'est le genre que Mercier juge le plus fécond. Ces romans ne sont point tirés de loin, héroïques, historiques ou fabuleux. Ils empruntent leur matière à la vie réelle, — si bien que la plupart des Contemporaines sont à la lettre des faits divers à peine arrangés, — et à la vie des petites gens, les plus nécessaires à notre réflexion, les plus dignes de la sollicitude de l'homme qui pense et qui écrit. Et ces contributions de l'expérience quotidienne, recueillies à ras de terre, en grande abondance, exactes et circonstanciées, telles qu'elles restent, en effet, pour nous, la partie vivante et instructive de l'œuvre de Restif, ces contributions, le romancier ne s'en sert pas pour satisfaire la curiosité, ni pour composer une œuvre d'art, toutes fins étrangères, oiseuses et indues. Non, il les laisse à leur emploi légitime qui est d'attendrir et de rendre meilleur, termes synonymes. Partant, le choix des sujets, aussi bien que la manière de les traiter, est subordonné à cet emploi. Il ne s'agit pas de recueillir au hasard de l'observation tout ce qui serait simplement bon à décrire, mais cela seulement dont la description aura un effet profitable, et, renfermée ainsi dans les limites de son objet, cette description ellemême ira droit au but, sans s'attarder aux nuances du détail et aux caprices du pittoresque. Le même souci exclusif décide du style : comme il n'est pas au service d'une pensée d'artiste, il ne lui faut ni luxe ni parure; mais comme il a charge d'éclairer et de persuader, il ne se laisse détourner de sa fonction par aucun scrupule ni contrainte. Si une locution l'accommode, il se l'appropriera, d'où qu'elle vienne, et, s'il lui faut forger un mot, il n'en ira pas demander licence à l'Académie.
Telle, est en traits sommaires, la manière de Restif, mais n'est-ce point justement aussi la manière de Mercier, telle que nous avons eu occasion de l'analyser, avec ce qu'elle
comporte à la fois de hardi et de timide, avec ses audaces d'origine contrariées par l'étroitesse des fins préconçues? Restif, à la vérité;, s'entend mieux que Mercier à concevoir et à tracer des caractères. Il y a dans la Vie de mon père des traits de nature pris sur le vif et profondément sentis, on y respire un parfum de vertus champêtres et de vieilles mœurs patriarcales qui trahit bien le terroir. De même, le corrupteur du Paysan, le cordelier défroqué Gaudet d'Arras, est fortement imaginé : il a de la tenue dans les idées et de l'éloquence dans les démonstrations raisonnées de sa scélératesse. De même encore, celle par qui Restif connut, autant, du moins, qu'il était en lui, le pur amour, M"ie Parangon, la divine Colette, qu'il invoque à mains jointes comme une Madone ou une Egérie et qui traverse les histoires les plus scabreuses avec des blancheurs d'apparition, Mme Parangon doit, elle aussi, à la force et à la constance du sentiment qu'elle inspire, de demeurer vivante et vraie dans sa suavité. Mais ces figures animées et colorées n'en tranchent que davantage sur l'uniformité de tant d'indiscutables fantômes. Ce qui manque le plus aux Contemporaines, c'est une physionomie individuelle. Jolie-Gazière, Jolie-Fruitière, Jolie-Dentellière, toutes les femmes des dessins de Binet ont même stature allongée;, même taille de guêpe;, même face ronde de poupée, sans rien qui les distingue, comme elles se réduisent sous la plume du romancier à l'identité de la psychologie la plus succincte. On les a mises à mal de gré ou de force, ou on ne les y a pas mises du tout, leur affaire est de nous donner là-dessus leur petite leçon de choses, sans plus; après quoi on passe à la suivante, et, à la seule différence des conjonctures où elles ont tenu leur rôle, toutes se ressemblent, d'ailleurs, comme des sœurs jumelles : elles sont tendres, sensibles et faites pour être heureuses en ménage. Les méchants et les méchantes qui leur servent soit de bourreaux, soit de repoussoirs, ne présentent pas entre eux un air de famille moins prononcé. Or, n'est-ce pas là encore ce que nous avons remarqué pareillement des personnages introduits par le dramaturge dans ses fictions, héroïnes sentimentales, amoureux délirants, libertins confondus, raisonneurs vertueux et traîtres pleins de noirceur? On peut dire que la môme conception de l'art est commune à Restif et à Mercier, à la sensualité
près, qui est l'ùmc de l'un elqui esl absente do l'autre; encore la ditlerence profonde qui existe entre eux de ce fait s'anéantissait-elle alors, nous l'avons va, dans la similitude de jargon et de dehors qui pornKîtlait de confondre la sensualité avec la sensibilité. Pour le reste, c'est la même jalousie d'indépendance et la même originalité d'intention faussées et paralysées par la même conception restrictive de l'art et de la morale.
Ces deux hommes si bien faits pour s'entendre ne se connaissaient pourtant pas encore lorscjue le Journal de Neuchàlel publia au mois d'octobre 1781 un long et enthousiaste article sur les Contemporaines, où Ilestif crut reconnaître la main de Mercier. L'esprit de l'apologie, le choix des éloges et la nature des arguments prouvaient qu'on l'avait compris et qu'on sentait comme lui. On s'y échauflait fort sur rexcellente inspiration de ces nouvelles qui redressent les idées erronées des femmes du temps, les rappellent au sentiment des vrais devoirs et des vraies fonctions de leur sexe et leur montrent le secret du bonheur dans le mariage. A l'appui de quoi, on prenait parti contre les dégoûtés qui affectent de mépriser le roman comme un genre frivole, on leur représentait que les leçons gagnent à être mises en action; on justifiait l'invraisemblance prétendue de récits qui ne pouvaient réussir à frapper les lecteurs qu'en sortant du commun, on expliquait, au reste, que les événements rares ne cessent pas pour cela d'être vraisemblables, quand personnages et circonstances ne se comportent point au rebours du naturel; on se répandait en éloges sur le style, qui ne brillait point par les qualités chères aux académies, mais qui avait le mérite de s'ajuster aux idées de l'auteur, qui les rendait avec énergie et précision; par dessus tout, on faisait profession publique de la plus haute estime pour un homme de lettres qui savait donner à penser: inégalité, bizarrerie, infractions au goût, qu'était-ce au prix du génie? et Restif avait du génie. On ne l'absolvait pas moins fièrement du reproche d'indécence ; c'est de fausse délicatesse seulement qu'il manquait, il était vrai et sain comme doit l'être un livre de médecine; ayant affaire à des plaies morales, il les mettait à nu pour les panser'.
1. Article reproduit dans le t. XVII des Contemporaines (2<: édition).
Mercier était-il en réalité Tauteur de Tarlicle? Il semble que non. D'abord ces pages sont signées d'un C. comme toutes celles que Ghaillet donnait au journal. Certaines habitudes de style, en outre, et notamment l'usage des citations latines trahissent la plume de ce dernier. De plus, on y parle à la troisième personne de Mercier dont on se fait une autorité '. Celui-ci pourtant se trouvait alors à Neuchâtel. Disposé comme nous savons qu'il l'était à l'égard de Restif, il y a lieu de présumer qu'il ne demeura point étranger à l'inspiration d'un panégyrique conçu selon son cœur. En se le laissant attribuer^ en acceptant les remerciements de Restif, il avouait tout au moins une participation indirecte, assumait la responsabilité et le bénéfice des opinions émises. L'auteur des Conteni'poraines fut d'autant plus touché que ce reconfort lui vint à point, nous apprend-il, pour adoucir les « maladies du corps >>, les « peines d'esprit » et les « tourments du cœur » dont il était accablé. Il en prit occasion pour adresser à Mercier le 23 mars 1782 la curieuse lettre que voici et qui le peint tout entier :
« Monsieur, ce n'est que d'aujourd'hui à trois heures que je me doute que je vous suis redevable et de l'extrait avantageux à l'excès du Journal de Neuchâtel et de l'envoi géminé de cet ouvrage. Je vous prie de vouloir bien accepter mes très humbles remerciements et l'assurance de ma gratitude. Ce n'est pas ma seule dette à votre égard : un article du Tableau de Paris où vous parlez du Paysan me pénètre de reconnaissance. » Suivent des confidences pleines d'expansion et de complaisance naïve sur les travaux qui l'occupent et le bien qu'il en pense. « Je fais actuellement une Paysanne. Je n'ai jamais rien lu à personne, vous le savez^ mais si vous étiez à Paris, je vous prierais de l'entendre. U y a dès le premier volume une soixantetreizième lettre qui m'a encore tiré des larmes à une cinquième lecture, j'étais suffoqué à la première. Cet ouvrage est plus fort dans un genre que le Paysan, et ce genre est la
\, « Je pense, comme M. Mercier, que nos littérateura ont pris le parti commode de mépriser les romans parce qu'il n'en savent pas faire. » A la rigueur, ceci pourrait passer pour un artifice. Mais l'auteur dit plus loin que les Contemporaines ne manquent pas à la vraisemblance, ajoutant : « le Paysan Perverti, c'est autre chose. >■ Or, Mercier avait une admiration déclarée pour le Paysan.
bonhomie villai^eoiso, la piéU' patriarcale, la tendresse maternelle ladij^nité de chef de famille. Tout cela est exprimé dans les lettres d'une Pm/sanne dans un style simple, mais nombreux, et si naïf qu'il fait quelquefois sourire. 11 s'y trouve moins de raisonnements que dans le Pai/san; les traits y sont plus rapides, les passions plus approfondies.
La dernière lettre est digne d'Young ou de Shakespeare
J'ai écrit la moitié de cette production, l'œil voilé de larmes. »
Après quoi, il s'étendait, sans plus de fausse modestie, sur les autres ouvrages où s'appliquait en même temps son activité vraiment incroyable, sur la suite des Contemporaines, sur Monsieur Nicolas, son favori, déjà commencé, sur la série de ses Idées singulières et sur le Hibou ■philosophe, qui ne devait jamais paraître, mais dont lasubstance composa les Nuits de Paris. Ce Hibou philosophe., il se plaisait à en faire part à son correspondant, procédait d'une inspiration assez semblable à celle de Mercier. « Les titres ressemblent beaucoup à ceux de votre excellent Tableau de Paris, mais la manière est différente, et quelquefois la matière. C'est un homme exalté qui se promène la nuit et qui décrit le jour les abus dont il a été témoin. Je me promets de ne toucher à cet ouvrage qu'après vous l'avoir montré. Il est susceptible de bien des corrections ; c'est le plus brusque de mes ouvrages, le plus emporté, le plus moral et le plus sérieux; ni les choses, ni les expressions n'y sont ménagées. Les vices y sont attaqués àlaJuvénal*. » Ayant prouvé de la sorte qu'il n'entendait rien rabattre de la bonne opinion que Mercier avait conçue de lui, l'auteur de cette surprenante épître s'avisa toutefois qu'il s'était réservé tous les compliments et il ajouta un post-scriptum, cité plus haut, oi^i il en accorde une petite part aux drames de son admirateur.
La lettre fut longue à parvenir. Quand Mercier la reçut, il était, pour un temps, de retour en France. Il y fit aussitôt la réponse la plus empressée. « Ce 31 août 1782. Monsieur, je n'ai reçu votre lettre qu'il y deux jours. Dans cette grande ville, les jours passent sans qu'on s'en aperçoive. J'ai à vous narrer l'historique de vos grands succès dans toute la
1. Lettre insérée sous le n" 64 à la fin dut. XIX des Contemporaines (2e édition).
Suisse. Votre nom y est devenu légal des plus grands noms, et moi, je ne m'en étonne point. Il y a longtemps que j'ai pensé que, du côté de l'invention, du génie et de la fécondité, personne ne vous égalait. Je suis malade, je sors peu, je demeure au Grand Montrouge, près le château. Faitesmoi l'amitié, ou de venir m'y voir, ou de m'indiquer le jour et le lieu où je pourrais vous voir et vous renouveler les sentiments d'estime et d'attachement que je conserverai toujours*. »
Tel fut le début de relations étroites et constantes où Mercier, pour sa part, ne devait rien perdre de la ferveur de ses premiers sentiments. Il y demeura fidèle toute sa vie en dépit de mainte ingratitude signalée. Si récentes qu'elles fussent à l'époque dont nous parlons ici, l'éloignement où il demeura encore pendant quelques années ne les altéra point, et, s'il ne nous est pas resté de lettres de cette période, nous avons, dès le retour définitif de Neufchâtel, des preuves abondantes du commerce affectueux qu'il entretint aussitôt avec Restif. Malade, empêché de le voir, il lui écrit : « J'ai reçu deux lettres de Mesdemoiselles vos filles que je conserverai toute ma vie, non parce qu'elles me louent, mais parce qu'elles me viennent d'elles et qu'elles ont hérité de l'âme de leur père'. » Celui-ci, que l'excès de modestie n'incommodait pas, venait-il pourtant à montrer quelque confusion d'un zèle si ingénu, Mercier repartait de plus belle : « Vous me demandez, monsieur, pourquoi je suis juste. Parce que j'ai une conscience. Je vous ai lu et je sais lire. Mes confrères ne savent pas tous lire : ils lisent en auteurs ; je lis en qualité d'être sensible et qui demande d'être remué. Je l'ai été cent fois en vous lisant, et, de plus, vous m'avez donné des idées que je n'aurais pas eues sans vous : voilà le fondement de mon estime, et de là à l'aveu public, il n'y a qu'un pas*. » Ce peu de lignes nous livre tout le principe et tout le sens de cette amitié exaltée. Des idées que je n'aurais pas eues sans vous : ceci va au delà de ce qu'on doit à un confrère et dépasse l'expression d'un simple accord de vues. C'est l'hommage qu'on adresse à un directeur de conscience, à un père spirituel, et il y a bien