Ibid., lettre
SA VIE, SON œUVRE, SON TEMPS 739
quelque chose de semblable dans le dévouement que Restif inspire à Mercier.
Restif appartient comme lui à la tribu des entreprenants et il remplit rori^ueilleuse conception que Mercier s'est faite de l'homme de lettres. 11 étend à toutes les idées et à toutes les institutions l'exercice de sa libre critique. Far droit de littérateur, il donne des lois à toutes les provinces de l'opinion. On ne l'intimide ni ne lui impose, il ne se laisse prescrire aucune borne par le préjugé ou la coutume, ni par rien de ce qu'il confond dédaigneusement sous ces noms, soit, par exemple, la compétence acquise et l'expérience pratique. Il a l'intrépidité des législateurs de cabinet : ses plans sont prêts, sur quelque objet que ce soit, et ils concourent à faire régner la vertu sur la terre par des moyens infaillibles. Il a dressé les statuts de la félicité universelle par la suppression de la propriété individuelle et le principe d'une judicieuse sélection appliquée d'autorité aux mariages [VAndrographe). Ayant conçu, tout comme Mercier, l'idée grandiose d'un Théâtre instigateur et conservateur des bonnes mœurs, il a poussé l'efTort du génie jusqu'à régler les prescriptions minutieuses moyennant lesquelles les comédiennes garderont la pureté de vestales requise par leur sacerdoce (la Mimographe). Sa vigilance tutélaire s'est ingéniée jusqu'à protéger les faiblesses des hommes en conjurant certaines de leurs plus funestes suites (le Pornographe). A quoi, en vérité, cette sollicitude infatigable ne s'est-elle pas étendue? A la réforme de l'orthographe (le Glossographe) et aussi à celle de la métaphysique. Il ne faudrait qu'un peu de bonne volonté pour démêler dans la Découverte Australe^ des germes de darwinisme. Cet esprit de système, à la vérité, imperturbable et hautain que Restif porte en toutes choses, semble mal s'accorder avec la circonspection impartiale et les réserves prudentes que nous avons maintes fois relevées chez Mercier, sur le chapitre de la politique et de la religion. Mais si fort que les raisonnements diffèrent, l'élan est le même. Mercier, en somme, trouve dans Restif un homme de sa race et de sa foi, un remueur d'idées, un agent d'excitation et de
1. En rendant compte de cet ouvrage, Métra le trouve peu propre à justifier « la place distinguée » que -< Vexagéreur M. Mercier » assigne de son chef à Restif « parmi nos gens de lettres ». Corr. secr., xii, 222.
propagande. Qu'importent aux prosélytes les hardiesses dogmatiques? C'est l'esprit qui les entraîne. Mercier s'attache avec passion au philosophe des Idées singulières, car le même souffle d'avenir qu'elles respirent, à ce qu'il croit, est celui qui soulève sa propre philanthropie. Il n'est pas certain, au surplus, que, vers la fin de sa vie, les extravagances de doctrine où nous le verrons tomber n'aient rien dû à l'exemple de Restif ; mais, en tout cas, et dans lesjours qui décidèrent de leur liaison, les Idées singulières ne lui furent point une pierre d'achoppement. Sans le tenir à sa merci, le cœur eût pourtant étouffé les murmures du jugement.
Mercier ne savait pas se donner à demi. Nous le voyons entrer de plein zèle dans les intérêts de Restif, se faire une affaire personnelle des affaires de son ami. Celui-ci était au plus mal avec son gendre. Auge, un odieux personnage. Sur quoi Mercier lui écrit : « Je ne saurais vous dire combien je suis affecté de ce que vous me dites, concernant l'ennemi de votre famille, mais n'y a-t-il pas des lois? Rendez plainte; poursuivez cet indigne. Les lâches sont timides ; ne ménagez pas un homme de cette espèce ; je vous trouverai un avocat qui entend ces matières et qui le mènera comme il le mérite. Le secret d'intimider les méchants, c'est de les menacer. J'irai vous voir sous trois jours et causer avec vous de vos affaires. Tous mes amis sont les vôtres et nous ferons une cause commune*. »
Tous ses amis, en effet. Mercier entend bien les donner à Restif. Il y en a un qui a un vif désir de le connaître, l'acteur Granger, « l'exprimeur du sentiment », et on prend rendez-vous à plusieurs reprises pour une entrevue. Justement Restif destine un drame à la Comédie-Italienne ; car il fait des drames, lui aussi, des drames selon la formule de Mercier, avec des titres pleins de promesses pathétiques : Les fautes sont fersonnelles ou 5a mère V allaita; et c'est un nouvel orgueil, une nouvelle ivresse pour Mercier, qui lui écrit, dépouillant toute rivalité d'auteur: « Soyez sûr, monsieur, que j'aurai de la joie à voir sur mon théâtre une pièce de votre façon. Si vous vous fussiez livré à ce genre, vous nous auriez écrasés tous. Je jouis des productions d'autrui,
1. Contemporaines (2° édition), xxii, lettre 160, 8 juin 1786.
VOUS le savez. Monlrez-vous dans cette carrière, effacez, car il faut être bref, ou bien l'on eff'acera pour vous. Quand me lirez-vous votre pièce'? » Le conseil ne fut pas assez suivi, apparemment. Malgré les éloges donnés au style, qu'on trouva énergique et naturel (!), la bonne volonté du comité de la Comédie-Italienne ne put faire mieux que de recevoir à correction Sa mère fallaita*, et la fortune dramatique de Restif s'en tint là. Il ne demeurait point, d'ailleurs, en reste de bons procédés : s'il lui fallait choisir un exemple de pièce attachante et morale, digne de faire fondre en larmes les honnêtes gens, c'est une représentation àeV Habitant de la Guadeloupe qu'il décrivait, et quand la Maison de Molière succomba devant le public du Théâtre-Français, il ne manqua pas d'en accuser la cabale'.
Les deux noms de Restif et de Mercier deviennent inséparables : le public s'accoutume à les associer dans ses jugements, et l'on ne voit guère de société où l'un fréquente sans l'autre. Ils se réunissent de compagnie chez le docteur Guillebert de Préval, un praticien sans préjugés que la Faculté de Paris avait rayé de son tableau, à jla suite de la scandaleuse expérience faite par lui-même, en public, d'un spécifique de son invention : fâcheuse connaissance, à tout prendre, où l'on ne peut s'empêcher de trouver que Mercier pratiquait l'éclectisme à l'excès. Ce Préval, certain jour, les invita tous les deux à dîner chez lui avec RivaroP, et la rencontre ne dut pas laisser d'être piquante si le célèbre railleur, d'une part, et Mercier, de l'autre, avaient encore sur le cœur le souvenir do certaines aménités réciproques. Quand Restif, fort ombrageux, nous le savons, à l'endroit des curiosités importunes, se laissa entraîner chez les faux académiciens de Picardie, Mercier était de la partie, et c'est à lui qu'il eut recours, lorsque, sollicité par l'éclat d'une réputation précoce, il tenta de pénétrer chez la jeune baronne de Staël, où Mercier, à la vérité, et bien qu'il fût fort glorieux de son ami, se faisait prier pour l'introduire. Restif en revint, nous assure-t-on, transporté d'admiration, d'a-