‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 480 sur 521 · Contemporaines, xxii, lettre 168, 30 juin · texte numérisé non relu

Contemporaines, xxii, lettre 168, 30 juin

mour et d'enthousiasme*, sans que nous sachions rien de plus de leur passage à tous deux dans ce salon célèbre*.

De trop bonne heure, en revanche, une maison leur manqua, où ils avaient, l'un et l'autre, reçu grand accueil. Brusquement le silence se fit, un jour de printemps, dans l'hôtel de la rue des Champs-Elysées, et la nouvelle se répandit que le 10 avril' de la présente année 1786 un carrosse avait enlevé le fantasque et facétieux Grimod de la Reynière, pour le conduire en vertu d'une lettre de cachet, au fond de la Lorraine, à l'abbaye de Domèvre, dont les portes se refermèrent sur lui le 16 du même mois. Une nouvelle incartade, à la suite de tant d'autres, provoquait la catastrophe qui mit tin à l'ère des Déjeuners philosophiques. Grimod, qui s'était habitué à voir dans tous les caprices de

1. Notice de Cubières sur Restif publiée en tête de la Bibliographie des œuvres de ce dernier par P. Lacroix, p. 27.

2. C'est, je le rappelle, la future M™^ de Staël, qui s'était chargée, à Lausanne, en 1784, de lire au prince Henri de Prusse les vers composés à son intention par Mercier. Les relations de celui-ci avec M™e Necker remontaient, d'ailleurs, plus loin. Parmi les papiers de M. Duca se trouve une lettre par laquelle elle le remercie de lui avoir envoyé sa traduction de la Boucle de cheveux enlevée. Or, nous savons qu'il en donna une nouvelle édition en 1778. Des termes de ce gracieux billet, il est permis d'inférer que Thomas, leur ami commun, avait dû les mettre eu rapport. Gomme cet échauge de politesses est, d'ailleurs, la seule trace qui nous soit restée de leur commerce, il n'y a pas d'apparence qu'il ait été poussé jusqu'à l'amitié.

3. La veille, Grimod, par un billet que j'ai sous les yeux, priait instamment Mercier de venir dîner chez Beaumarchais ou il était chargé de le convier. Nous savons que notre philosophe n'était pas des mieux disposés pour l'auteur du Mariage de Figaro, et il allait le faire voir dans un des derniers volumes du Tableau. Sagissait-il de regagner ses bonnes grâces en feignant de ne les avoir jamais perdues? Le ton de Grimod semble bien être, en effet, celui d'un médiateur officieux : « Comptant sur votre amitié, j'ai donné ma parole. C'est à vous, mon cher confrère, de m'appreudre si j'ai trop présumé de mes propres forces. Si vous avez, comme je le crois, beaucoup d'attachement pour M. de B. et un peu pour moi, voici l'instant de le prouver en quittant tout, montant dans la voiture que je vous envoie et vous laissant conduire. » Qu'advint-il de la démarche? Au langage de Mercier, on a pu juger plus haut qu'en tout cas il ne se laissa point radoucir.

sa fantaisie autant d'exercices d'un droit légitime, venait de publier, sous un nom d'emprunt, un factum où il tournait en ridicule le poète Saint-Anj^e. Celui-ci ayant porté plainte, l'ordre des avocats s'émut et menaça d'exclure le coupable du barreau. Gros scandale que la famille alarmée se hùta de prévenir, au moyen d'un ordre du roi sur les suites duquel l'infortuné Grimod put méditera loisir pendant plus de deux ans. Ainsi il poussait jusqu'à la captivité cette ressemblance grotesque avec Mirabeau que nous avons remarquée en lui comme un des caractères les plus singuliers de son esprit de révolte.

La détention de Domèvre nous a valu, de sa part, une série de lettres fort curieuses adressées à Restif ' et qui témoignent une fois de plus de l'ascendant rare que ce dernier avait su prendre sur ses amis, du respect, de la soumission qui se marquait dans leur attachement. En lui, le prisonnier a placé tout son recours : il tend les bras vers cet ami révéré et l'invoque dans sa détresse. Il le prend à témoin delà violence qu'on lui fait, de la dureté persistante de ses parents, du refus d'indulgence qu'ils opposent à ses gages réitérés d'amendement. Souvenirs et confidences abondent dans ces pages où Grimod déclare avoir si bien dépouillé le vieil homme qu'il ressemble désormais à tout le monde, « lui qui se piquait de ne ressembler à personne ». Il est à bout de ressort, d'énergie et d'ambition; il forme pour le temps de la délivrance des plans d'existence champêtre où Restif est naturellement compris ; il le met de moitié dans tout ce qu'il éprouve et désire, lui donne des louanges enthousiastes, et, en même temps, il ressent les peines de celui-ci, l'encourage et le console. Il y a entre eux une étroite intelligence de cœur, des secrets partagés et des manies communes. Restif, dans ses longues promenades nocturnes, ne manque jamais de graver sur les parapets de l'île Saint-Louis les dates mémorables de sa vie. Grimod, qui le sait bien, lui délègue le soin d'y ajouter ses propres inscriptions; par là, lui aussi, en dépit de l'éloignement, il continuera de faire acte de présence. Toutes de chaleur etde sincérité, ces lettres, en somme, sont honorables pour qui les écrivit et pour qui les reçut.

1. Elles sont publiées à la fin des t. XXVII à XXX des Contemporaines (20 édition) et du t. V du Drame de la Vie.

Mercier, non plus, n'est pas absent de la correspondance où il figure surtout par les excès d'un zèle inconsidéré. Il se mêle de faire sa petite enquête sur les malheurs de Grimod, il imagine que celui-ci pourrait bien avoir été desservi, trahi par son secrétaire Barlh; et Grimod, qui n'en croit rien, laisse percer un peu d'humeur à l'endroit de cette sollicitude exagérée. De même encore, Mercier a ses idées sur les meilleurs moyens curatifs à employer envers l'exilé de Domèvre; il entend voyager avec lui, se constituer son mentor et il a fait goûter le projet aux parents. Mais l'objet de cette vigilance regimbe désespérément, il est à court de patience, les longs mois de sa captivité lui pèsent : plus de régime, c'est la liberté qu'il lui faut.

Si Mercier a l'amitié un peu bien importune, il fait mieux, toutefois, que de la dépenser en paroles et en écrits. Que vient-on d'apprendre à Domèvre vers la fm du printemps de 1787? Qu'il se mettra dans quelques semaines en route pour l'Allemagne et s'arrêtera chemin faisant afin de visiter le reclus. Voilà, en fait de souvenir et de dévouement, qui n'est ni mince ni banal. Du coup, il règne une grosse émotion dans l'abbaye où Grimod a fait la conquête des bons pères et d'où l'on rend de si bons comptes de sa conduite. M. le Général sera tout réjoui de voir de près le Parisien célèbre. « Il prise beaucoup ses ouvrages et a le plus grand désir de connaître .sa personne. » Mercier peut compter qu'on fera l'impossible pour le retenir, et Grimod, de son côté, tout remué à l'idée de se retrouver avec un compagnon du passé, éprouve un orgueil délicat à faire les honneurs du voyageur. On jugera de lui par ses amis et il gagnera encore dans l'opinion de son entourage. « 11 me semble qu'au milieu de mes folies, j'ai eu l'instinct de les bien choisir, et si je vaux quelque chose, c'est par eux seuls. » Les mois s'écoulent pourtant, on a beau interroger l'horizon : pas de Mercier. Que fait-il donc, lui qu'on s'apprête à recevoir « comme un ange descendu du ciel? » Grimod dépité murmure déjà qu'on se moque de lui et qu'on l'oublie. Enfin l'automne amène le retardataire. Il passe dix jours pleins en septembre 1787 à l'abbaye où on lui fait fête et ne se dégage qu'en promettant de s'y arrêter encore deux mois plus tard, à son retour. On le suit en esprit durant sa course. Tel jour il était à Francfort, tel autre il sera

à Hambourg. Je ne sais d'ailleurs s'il fut exact à s'acquitter de l'engagement pris et si on le revit à Domèvre, mais, dans les lettres suivantes de Grimod, il est encore parlé de lui avec une affection marquée.

Plus tard, il est vrai, il s'élève quelques nuages entre eux : Mercier s'obstine dans de bons offices qui ne sont pas du goût de son ami. Puis l'occasion leur manque de se renouveler. Le captif, mis en liberté après deux ans de clôture, court le monde. On le tient éloigné de Paris : l'avis de le faire voyager a prévalu, mais, du moins, il voyage seul, s'arrêtant dans une ville, ensuite dans une autre, tantôt plus, tantôt moins, soit en Suisse, soit dans le midi de la France. Les relations se relâchent entre les deux amis. Vient la Hévolution qui les désunit. Le frondeur s'évanouit enGrimod,dèsles premiers ébranlementsdela société qui lui avait inspiré tant d'aversion; il se sent de l'ancien Régime, au moment où celui-ci agonise, et ce n'est pas sans horreur qu'il apprend l'égarement d'opinion de ce fou de Mercier, engagé à fond dans les idées nouvelles. L'amitié toutefois devait survivre au dissentiment. Avant la fin de la tourmente dont Mercier, en somme, eut à se plaindre plus que lui, les liens de jadis s'étaient déjà renoués et nous avons une lettre de 1793 où Grimod, tout en faisant ses réserves sur la politique du dramaturge, rappelle que celui-ci est l'homme de lettres avec lequel il a eu les relations les plus intimes et presque le seul avec qui il en ait continué*. La liaison avec Restif, infecté de jacobinisme lui aussi, se montra moins solide, au contraire, et ne survécut pas aux circonstances qui l'avaient relâchée.

Le voyage en Allemagne n'aurait laissé de traces que dans la correspondance de Grimod si Mercier n'y avait éprouvé une émotion trop forte pour se tenir d'en faire part aux lecteurs du Journal de Pans. Il vit à Mannheim, pour la première fois, le théâtre allemand où on lui fit la galanterie de représenter tout exprès pour lui les Brigands de Schiller. Sa lettre est datée du 20 octobre, précisément du même jour où la Maison de Molière paraissait à la Comédie -Française, mais combien sa pensée en était loin ! A la bonne heure, cette scène de Mannheim 1 « Quel

Page 1