DesQoiresterres, op. cit.., p
contraste avec le Théâtre-Français ! Ici l'on se trouve bien d'avoir rejeté les règles chères à notre nation », et tout le développement que l'on devine. La vertu de ce spectacle est telle [que, tout en ne sachant pas un mot d'allemand, Mercier y a pris un intérêt extrême. Pour un peu, il soutiendrait que c'est la vraie façon de jouir du théâtre. « Il y a du plaisir à deviner une action, à interpréter le geste, le regard, tous les mouvements et les accessoires de la scène ; on compose alors la pièce avec l'auteur^ et, je l'ai remarqué, la [sensation que l'on se crée est plus vive que celle que l'on reçoit. » Grand triomphe pour son orgueil que cette représentation qui donne raison à toutes ses idées sur l'action dramatique, sur le pathétique, sur la vérité des décors, sur le jeu naturel des acteurs! « L'expérience vient de me confirmer pleinement ce que j'avais écrit par instinct dans mon Essai sur l'art dramaliqxie, l'un des ouvrages qui m'a valu le plus d'invectives et que je m'applaudis aujourd'hui d'avoir fait *. »
Mercier n'était rentré à Paris que depuis peu de semaines quand il éprouva un grand chagrin en perdant, vers les premiers jours de 1788, Letourneur, le plus ancien de ses amis, mort à 52 ans. Leur liaison en comptait déjà vingtdeux; rien ne l'avait jamais interrompue et le commerce des idées avaient fortifié et resserré celui des sentiments. Aux heures décisives de la jeunesse, Letourneur avait été pour Mercier le plus efficace des initiateurs et des excitateurs; il avait puissamment contribué, par l'exemple de ses propres goûts et de ses propres études, à pousser celuici dans la voie où il tendait. La formation intellectuelle de Mercier lui devait donc beaucoup. C'est avec le sentiment d'un deuil irréparable, avec l'émotion d'une reconnaissance profonde, que le survivant rendit au disparu un hommage public dans les colonnes du Journal de Paris.
« La République des lettres, écrivit-il, vient de perdre un écrivain distingué, et moi un ami rare. Les belles traductions d'Young, d'Ossian, de Shakespeare, de Clarisse,eic., ont été généralement estimées et admirées. Elles ont imprimé à la langue française une force particulière et une précision nerveuse, quelque chose enfin de l'accent anglais.
1. Lettre du 20 octobre 1787, dans le Jou^viai? de Pam du 7 novembre suivant.
SA VIE, SON œUVRE, SON TEMPS 747
C'est là une véritable conquête dont les Français peuvent s'enorgueillir. La mémoire de M. Letourneur sera toujours honorée par les services qu'il a rendus aux lettres en naturalisant parmi nous des auteurs étrangers pleins de génie, mais qui peindra son caractère si profondément sensil)le, sa timidité intéressante, sa simplicité aimable qui le rapprochait, dans la vie privée, du bon La Fontaine? Qui révélera l'énergie de son âme dans les hautes circonstances, sa sensibilité vraie et inépuisable, sa bonté dans tous les instants de sa vie ? » Letourneur, ajoute Mercier, était « l'ami le plus tendre et le plus indulgent», « l'homme qui aie mieux cru à lamitié, qui a tout fait pour elle, qui lui rendait une espèce de culte... Le monde l'a peu connu; sa vie laborieuse s'est écoulée sous les yeux de ses amis qui ont joui exclusivement des trésors de son âme; jamais mortel ne fut plus doux et plus patient, tandis que son style était fier, énergique et véhément. // vécut des jours pleins pour les lettres et pour la bienfaisance : voilà ce que la vérité pourra graver sur son tombeau*. «
Letourneur était mort, Grimod de la Reynière éloigné, Restif de la Bretonne devait dans la suite infliger au dévouement de Mercier plus d'un déboire, et l'échafaud révolutionnaire enfin attendait Olympe de Gouges. Tendre de cœur et constant comme il l'était, notre philosophe connut, du moins, et mérita la douceur d'une autre affection que ne vint point affliger la tristesse des ruptures prématurées et dont un sort plus clément mesura, ou peu s'en faut, la durée à celle de sa propre vie. La comtesse Fannyde Beauharnais, dont je vais parler, est une des figures originales de ce temps*. La nature l'avait prédestinéee à vivre entourée de gens de lettres, mais pour eux plutôt que pour elle, et par fonction, en quelque sorte, plus que par choix. Elle y était venue, non point sur le tard, comme M™" Geofîrin, et pour se divertir, non point, comme Mi^e Necker, pour se procurer
1. Lettre du 25 janvier 1788, publiée dans le Journal de Paris du 31.
2. Voir, pour le détail de sa biograpliie, le spirituel ouvrage de Desnoiresterres. Le Chevalier Dorât. Perria, 1887.
des courtisans et des auditeurs à son usage. A l'âge où l'on danse, elle s'était faite hôtesse de lettres, comme par l'effet d'une vocation ; c'est la forme spontanée que prit chez elle l'abnégation féminine, et elle la pratiqua en conscience. Il semblait que l'encre d'imprimerie lui fût un élément natal'. Elle-même écrivait : dès l'âge de dix ans, elle se rendait coupable de vers que la religieuse chargée de son éducation brûlait avec horreur ; et l'âge mûr ne démentit point ces promesses. Vers et prose, elle en composa à foison, compta parmi les pourvoyeurs àeVAlmanach des Muses, itubUsi plusieurs romans : les Sacrifices de V Amour, Lettres de Stéphanie, VAbélard supposé, etc., réclama les droits de la femme à la culture intellectuelle dans un petit opuscule assez goûté, A tous les penseurs salut, et eut même l'honneur d'être sifflée à la Comédie-Française le 31 janvier 1787, pour une comédie de sa façon, la Fausse Inconstance . Bref, elle s'acquitta des charges de l'emploi, mais on dirait que c'était par voie de conséquence et par convenance de situation. Etant marquée pour tenir sa place dans la République des lettres, il fallait bien qu'elle écrivît', mais ce n'était pas parce qu'elle écrivait qu'elle en était. L'un, en quelque sorte, précédait l'autre. Ce n'était point une philosophe, une penseuse, qui apportât quelque chose de son propre crû et entrât par droit de conquête. Non, elle était dans la place, comme on est de sa paroisse, sans titre préétabli ; et, de même qu'on remplit les obligations de celle-ci, elle écrivait, elle, sous l'influence du milieu, par contagion et par reflet, elle écrivait des choses peu originales, mais elle exerçait, à sa manière, honnêtement son état. Ce qu'il y a d'accidentel et d'imper-
1. Voici le portrait dénué de bienveillauce que Métra composa d'elle en 1782 : « Il y a uue femme dans ce pays-ci dont on rit de temps en temps, mais sous cape et à petit bruit; car, si elle est tant soit peu ridicule, ce doat il serait difficile de disconvenir, du moins elle n'est pas méchante. C'est iMt"" la comtesse de Beauharnais, qui vient d'être reçue académicienne de Lyon, dignité qu'elle préfère, dit-elle, à celle d'impératrice^ tant la fureur de rimailler et la manie de faire de petits romans rendent l'esprit juste et élèvent l'âme. » Co7'7\ secr., xii, 315.
2. Certains l'eu eussent volontiers dispensée. « Ce n'est pas que M™* la comtesse de Beauharnais ne fasse de jolies choses, mais elle plaît encore davantage au milieu de quelques amis ingénieux. Elle aime mieux assurer leur bonheur qu'augmenter sa gloire; elle se trompe, car elle fait l'un et l'autre, puisqu'il est plus aisé de bien écrire que de bien parler. » Petit Tableau de Paris, 11, 12.
sonnel dans sa littérature Ta exposée à une averse d'épigraniines dont les rieurs faisaient leurs délices. Lebrun, le satirique, à lui tout seul, l'eût rendue fameuse par ce trait bien connu :
Églé, belle et poète, a deux ppfits travers : Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
Et quand mourut Dorât qui lui avait tenu de si près, ne s'avisa-t-on pas de dire qu'avec Tamant, c'est aussi le teinturier qui lui manquait' ? Le même impitoyable Lebrun, làdessus, de lui décocher une nouvelle llèche :
Dorât n'est plus : savez-vous ce qu'on dit? Que Beauliarnais en a perdu l'esprit.
Malice toute pure, à le bien prendre, puisqu'elle n'en continua pas moins d'écrire. Mais c'est la candeur même de son zèle qui mettait en verve les mauvais plaisants. On l'accusait de n'être rien moins que naïve, de faire l'enfant, d'avoir une âme aussi artificielle que son teint. Elle gardait le dernier mot toutefois, si jolie, avec ses grands et doux yeux, avec sa belle chevelure, et si évidemment bonne surtout, si obligeante et si serviable qu'elle désarma jusqu'à Lebrun luimême, dès qu'il la connut. Celui-ci écrivait à Palissot le 9 novembre 1778 : « Le hasard, mon cher ami, m'a fait souper deux fois de suite avec M'^'" de Beauharnais. Je l'ai trouvée la meilleure femme du monde, très élégante, mais sans prétention. Elle m'a très peu parlé de Dorat^ m'a accablé de prévenances, et j'ai promis d'aller la voir*. » En suite de quoi, il retira d'une épigramme sur les Baisers le nom de Dorât, sauf à le rétablir en temps et lieu, et il lui fit réparation à elle-même par un morceau très flatteurs.
Cette bonté touchante, les occasions ne lui manquèrent pas d'en multiplier les preuves. Vouée aux gens de lettres, la durée même de sa carrière en mit beaucoup sur son chemin et son ingénuité de conviction la rendit complaisante à toutes les variétés de l'espèce. Mariée à quinze ans, en 1753,
1. « Depuis qu'elle n'a plus son sénie familier, la plupart des vers qu'un reste d'habilude lui fait composer et publier n'ont plus le petit mot pour rire. » Corr. secr., xii, 315, 316.