‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 482 sur 521 · Ibid., ni · texte numérisé non relu

Ibid., ni

à Claude de Beauharnais*, un très respectable officier de marine que trente-cinq pleines années avaient le tort de séparer d'elle, elle ne fut pas longue à reconnaître que l'union conjugale n'était point son fait, et, retournant auprès de son père, François Mouchard, receveur-général des finances de Champagne, elle suivit délibérément sa propre fortune. A vingt-six ans, elle avait déjà donné à son salon de la rue Montmartre, proche l'église Saint-Joseph, une manière de célébrité, puisque Poinsinet la prit en 1764 pour héroïne de la spirituelle comédie du Cercle. C'est elle que les contemporains reconnurent sous les traits chargés de M""^ Araminte, « tour à tour coquette et sensible, incertaine et bizarre, toujours le cœur vide, l'esprit jamais oisif, successivement éprise de la musique et des petits chiens, des magots et des mathématiques*. » On s'aperçoit, de reste, que le portrait est d'un satirique, non moins que la description des autres personnages, du colonel expert à faire de la tapisserie en qui on crut découvrir le marquis d'Entragues, du médecin dameret et bavard dont l'original était, croyait-on, le célèbre Lorry, et du poète interrompu dès le premier vers de sa tragédie, que l'on prit pour un sosie de Du Rosoy".

L'agréable badinage de Poinsinet doit, apparemment, rendre avec quelque fidélité le tour des conversations à la mode; et il est fort possible que le dialogue à bâtons rompus autour de la table de jeu, que les romances du petit abbé et que le grand désespoir à propos d'un serin envolé ne nuisent pointa la ressemblance de cet intérieur de jeune comtesse où sans doute la frivolité tenait bien sa place et où l'on n'était pas toujours d'humeur à entendre cinq actes

1. Daus les Sacrifices de l'Amour, elle se serait plu à dramatiser sa propre histoire : tel fut du raoius le sentiment de lecteurs bien renseignés. On y voit une femme touchante et délaissée, un amant plein d'abnégation, un mari brutal qui fait enfermer l'une et tombe sur l'autre le fer à la main. C'eût été travestir bien audacieusement lai'éalité. Voir Corr. lit t., ix, 455. Ce roman a été attribué à Dorât. Desnoiresterres croit devoir le restituer à M""" de Beauharnais.

2. Le Cercle ou la Soirée à la mode, se. I. Dans l'édition nouvelle qu'il en a donnée (Ollendorff, 1881), Auguste Vitu conteste la ressemblance. Mais comment faire prévaloir son sentiment sur le témoignage formel d'un contemporain? Mém. sec?'., xvi, 218.

3. Mém. secr., xvi, 218. Desnoiresterres, La Comédie satirique au XVIII^ siècle, p. 157.

en vers. Mais il faut que Fanny de Beauharnais ail eu de quoi plaire aussi à des hôtes i^raves. l^abbé de Mably, dès lors, fréquentait chez elle, ainsi que Dusaulx et que Bitaubé, le futur traducteur d'Homère. Et pour ce qui est du « cœur toujours vide, » là, pour le coup, le trait est de toute fausseté. Dorât aurait pu s'en porter garant, lui qui trouva le chemin de ce cœur et en connut jusqu'à sa mort l'inaltérable dévouement. Cela avait commencé par des madrigaux et cela tourna aux soins les plus tendres. On est de compte à demi dans les ambitions et les soucis du poète. On écrit à Voltaire, le grand arbitre des candidatures à l'Académie, et on en reçoit force chatteries, sans plus. Dans les jours de prospérité, on souftle à Dorât des inspirations heureuses, on n'est point tout à fait irresponsable du succès de la Feinte -par amour, applaudie en 1773. Quand la chance tourne, on s'ingénie pour regagner le public et relever de sa chute, en 1779, un Pierre le Grand irrémédiablement tombé. Et dans les jours d'amertume, de détresse et d'abandon, on choie et on console le poète accablé par la maladie et la banqueroute. Sans Fanny, il n'aurait su comment se procurer un bouillon*. Elle est d'une tendresse et d'une abnégation que rien ne rebute, pas même les nombreuses infidélités de l'ingrat, elle pousse l'une et Tautre envers lui jusqu'à partager la veillée de ses derniers instants avec M''" Fannier qui lui avait dérobé une moitié de ce cœur.

La mort de Dorât met fin en avril 1780 à la première phase de la vie littéraire de Fanny, celle des gens gais et des petits poètes. Dans ce temps, elle a rassemblé chez elle et tenu sous le charme de ses attentions câlines Crébillon fils, Pezay, Collé, le chevalier de Bonnard, Colardeau, Cailhava, Cubières. « Je les ai, écrit ce dernier, entendus vous lire tour à tour leurs écrits ingénieux et les embellir en les corrigeant d'après vos critiques plus ingénieuses encore*. » Plus d'un cependant a disparu, à son tour, de ces conteurs et de ces rimeurs dont le chantre des Baisers avait composé la société de Fanny. Docile au pli contracté, elle fait chez elle d'autres promotions de lettrés. Ceux qu'elle recrute

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