‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 484 sur 521 · Œuvres complètes, xx · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, xx

SA VIE, SON ŒUVr.E, SON TEMPS 753

exemple : « Voici une pièce que je vous prierais de lire, le troisième acte n'en vaut rien. Vous avez le génie des plans, une merveilleuse ressource dans l'invention, indiquez-moi ce que je pourrais faire pour cet acte-là. Ma pièce ne plaira pas à tout le monde, mais elle n'est pas dirigée contre la noblesse, au contraire, elle tend ù séparer la fausse de la véritable. » A ce dernier trait, on croit deviner qu'il devait s'agir du Gentillâlre. Pour libre d'esprit qu'elle soit et rompue aux propos hardis, il y a de tels sujets où une Beauharnais, née Mouchard, entend qu'on la ménage. Mais elle ne devait certes pas lui reprocher d y manquer. C'est de l'ami délicat, autant que de l'écrivain admiré, qu'elle voulut elle-même composer et faire imprimer l'éloge. Nous le savons par une lettre d'un(3 autre amie de Mercier dont il a déjà été question, de Tinstitutrice, de l'exilée de Franlaîii- Ihal qui se déclarait fort curieuse de connaître ce panégyrique. Il est regrettable que M""" de Beauharnais ne l'ail pas recueilli dans ses œuvres.

Un autre jour, elle fit même au philosophe la grâce de rimer en son honneur. 11 revenait d'Allemagne ; l'occasion était belle de le fêter, d'oublier, dans la joie de ce retour, la grande querelle qui venait de s'élever entre la Couronne et les Parlements :

A tous leurs arrêts je préfère

De jolis vers ou des écrits,

En tous les temps, dignes de plaire,

Tels que le Tableau de Paris.

J'aime encor ces drames sublimes

Et ces touchantes fictions

Où des fougueuses passions

Vous sondez les profonds abîmes.

Raisonner n'est pas notre emploi :

On veut sentir quand on est femme

Et nous ne connaissons de loi

Que celle qu'on donne à notre âme.

Jouissez du rare pouvoir

Et de tous les droits du génie.

Cependant une fois de plus, en son absence, il avait connu l'injustice; il fallait l'en venger, lui montrer que certain drame avait bien pu trouver l'ingrat public l'ebelle, mais non les amis de l'auteur.

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Sans pleurer, je n'ai pu la voir, Votre sensible Nathalie :

De Zoé, cette noble sœur Plaira toujours malgré l'envie Puisqu'elle est l'ouvrage du cœur.

Espérons qu'au même titre on voudra bien excuser le style de ce compliment et la naïve hyperbole qui le termine :

Dès que vous êtes de retour,

On se surpasse, on vit, on pense ^

Chose curieuse à remarquer, la société qui se réunissait autour de M™" de Beauharnais était composée de telle sorte que, loin d'y garder la moindre apparence d'excentricité, Mercier y figura parmi les plus sages. On n'aura aucune peine à le croire si l'on considère qu'il y rencontrait familièrement le futur député du genre humain, Anarcharsis Clootz, et l'illuminé Cazotte. D'autres personnages y étaient reçus encore qui tinrent plus tard leur rôle dans la Révolution et qu'il devait retrouver pour collègues à la Convention, Boissy-d'Anglas, notamment, et Rabaud Saint-Etienne.

Dans ce monde dénué de timidité, il fallait de toute nécessité que l'on eût Restif. C'est Mercier qui se chargea de l'introduire, l'auteur des Nuits de Paris nous raconte luimême dans quelles circonstances. Il traversait une crise de cœur fort douloureuse, chose assez peu rare dans sa vie. « Plongé dans un deuil éternel, je végétais, nous déclare-

t-il , lorsqu'un ami chaud et ardent employa tous les

moyens pour ranimer mon courage abattu. Pourquoi ne le nommerais-jepas? C'estM. Mercier, auteurdetantd'ouvrages estimables. Un jour, il me dit : « Il faut que je vous présente à une femme du plus grand mérite. Sa société est bien composée. Vous irez les soirs où il y a peu de monde. » Je refusais. Insensé! Mais la véritable amitié est pressante. Je cédai Je ne tardai pas à voir combien cette femme céleste avait de mérite. Mon cœur s'ouvrit à Pamitié, l'amitié

tempéra la douleur et la douleur devint mélancolie Que

j'aime à l'entendre! Elle me retrace lout ce que j'ai vénéré dans son sexe. Je suis accoutumé aux femmes comme elle : c'est pourquoi je me trouve si bien, lorsque je suis de l'un

i. Les citatious qui précèdeut sont tirées des papiers de M. Duca.

de ses soupers où l'honnêLe liberté, l'esprit, la bonté des conviviîs égalent leurs lumières'. »

L'engouement dont on se prit pour lui nous est un des témoignages les plus significatifs de ce que j'ai indiqué plus haut, de la faveur singulière et de l'accueil empressé qui lui étaient prodigués. Indépendante d'humeur et d'habitudes, c'était pourtant une femme de bonne compagnie et de mœurs élégantes que Fanny de Beauharnais. Or le nouveau venu faisait une étonnante figure au milieu de gens tant soit peu soucieux d'une tenue décente. Il se vantait en 1792 de porter un habit qui avait dix-neuf ans d'âge, et les nez délicats éprouvaient quelque malaise à son approche. Mais le prestige du génie qu'on lui accordait était le plus fort. M™'^ de Beauharnais ne s'en tient pas avec lui aux stricts devoirs d'une hospitalité courtoise, elle, encore moins fait-elle à sa seule curiosité les honneurs de l'étrange visiteur. C'est de prévenances tendres et de consolations délicates qu'elle le comble. Elle se penche sur le grand homme malheureux, le réchauffe, le protège et le réconforte.

« J'ai une céleste amie,... s'écrie llestif, je puis lui confier mes peines, et elle ne les entendra pas sans intérêt. Je ne suis pas un être isolé, abandonné. Quelqu'un s'intéresse à moi dans le monde, et c'est une femme, une femme du plus raremérite. Monimagination, lorsqueje mepromène encore le soir, se repose sur cette douce idée'. » Il lui mène sa fille Marion et la place sous la sauvegarde de cette amitié tutélaire. Il a ses entrées personnelles et ses jours réservés. Les réunions ordinaires chez la comtesse ont lieu les deux, douze et vingt-deux de chaque mois. Pour Restif, la porte est ouverte les vendredis, il vient faire en petit comité des lectures qui se prolongent parfois jusqu'à cinq et six heures du matin et n'ont pas toujours le privilège de tenir tous les auditeurs éveillés. Mais la maîtresse du logis est de foi plus solide et on peut présumer qu'elle tient bon. Elle a lu les Contem'poraines avec dévotion, et, si les termes de son jugement, tel que Restif le rapporte, sont exacts, on peut encore

1. Nuits de Paris, xiv, 3239, 3260. Si on l'en croit, la présentation aurait été postérieure au 20 sept. 1788, mais ici l'erreur de date est manifeste. Il est déjà question des relations de Restif et de M™e de Beauharnais dans une lettre de Grimod de laReyaière du 20 juin 1787. Le Drame de la Vie, v, 1255.

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