‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 50 sur 521 · CHAPITRE il L'An MAO · texte numérisé non relu

CHAPITRE il L'An MAO

I. Régénérer le inoude couforméineut à la raisou : ambition coniuiune à .Mercier et à nombre de ses contemporains. — Ce qui distingue la sienne. — Lyrisme qui lui est propre. — Indépendance d'esprit à l'égard, non seulement des opinions du commun, mais de celles aussi des philosophes. — Le sentiment chrétien a laissé eu lui des traces profondes. — Préférence de plus en plus marquée pour la civilisation sur la vie primitive. — Justesse de prévision singulière.

IL Publication de VAn â440, sévèrement défendu aussitôt. — Les éditions augmentées de 1786 et de l'an VIL — Propos d'un vieil Anglais. — Premier éveil d'un vieillard de sept cents ans, — Paris transformé, embelli, sain et sûr.

III. Une population toute respectueuse. — Réforme du costume. — La vie domestique chez nos vertueux descendants. — - Admirable pratique de l'hospitalité. — Mœurs frugales. — Gravité des entretiens. — Contenance modeste des femmes. — Tant de vertu coûte à la société future bien des grâces.

IV. Les mariages. — L'éducation des enfants. — La communion des deux infinis. — La métamorphose morale qu'elle opère. — Bizarrerie de ces conceptions. — Éducation et instruction pareillement uniformes et inflexibles. — Enseignement tout voué au moral et à l'utile. — Les études qu'on fera au collège des Quatre-Nations. — La poésie à la portion congrue. — Le préjugé de Vulile.

V. Ce que sont des hommes ainsi formés. — Consciences fortes : fût-ce au prix de quelques faiblesses, on leur voudrait moins d'ostentation. — Les médecins et la sauté publique. — Les lois et les tribunaux. — L'agriculture en honneur, la vie aux champs. — Bréviaires de morale privée. — L'administration de la morale publique. — Office des censeurs. — Gomment on réprime les opinions coupables. — Auguste ministère des gens de lettres. — Les hautes destinées de l'Académie française.

VI. La religion et le culte. — Plus de pouvoir temporel du Pape, plus de richesses ecclésiastiques. — Prêtres tolérants et mariés. — Les couvents abolis. — Le préjugé contre la vie monastique. — Mercier semble faire comme une description anticipée de la Théophilanthropie. — Lés destinées d'outre-tombe, telles que Mercier les

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conçoit. — La migratiou interstellaire. — Visions grandioses. — La mort et les funérailles. — Le châtiment des athées. — Caractère particulier du déisme de Mercier.

VII. La politique et le gouvernement. — Principes de justice et d'égalité. — Préférence donnée à la forme monarchique. — Très prononcé contre la démocratie. — Les Français de 2440 vivront donc sous le régime d'une monarchie limitée. — Plus d'arbitraire ni de privilèges.

— Pouvoir représentatif. — Administration paternelle. — Une audience royale. — L'éducation du prince héritier. — La perception des impôts. — Du commerce et du luxe : variation significative de Mercier sur, ce double sujet.

VIII. La législation sociale et la discipline privée. — Confusion systématique de l'une et de l'autre. — L'art moral. — Départ rigoureux entre les bons et les mauvais livres. — Le fusillé par persuasion.

IX. Les grandes conquêtes de la science. — Secrets retrouvés. — La direction des ballons. — Pressentiment du télégraphe et du phonographe. — La loi d'évolution. — Rêveries scientifiques. — La préexistence des germes.

X. Les destinées futures des États. — La paix universelle. — Prudente réticence : les armées subsistent, moins nombreuses et plus fortes.

— Le Pape médiateur suprême. — La France et l'Angleterre alliées.

— L'affranchissement des noirs. — Le partage de l'Orient. — Confédérations allemande et italienne. — Le Japon et la Chine ouverts à la civilisation. — Le sort de l'Afrique, — Monument expiatoire des blessures infligées à l'humanité.

XI. Modéi-ation remarquable qui tempère chez Mercier l'esprit d'utopie.

— Personne ne s'est moins soucié de faire table rase. — Esprit de liberté, plus remarquable encore, qui le distingue entre tous les constructeurs de sociétés idéales. — L'idée de progrès. — Ses transformations an cours du siècle suivant. — Progrèi; et perfectibilité ne sont pas deux termes nécessairement synonymes. — Confusion que le xyiii^ siècle en a faite.

Dans un cahier manuscrit où Mercier avait recueilli diverses réflexions, je trouve cette formule qui résume le vœu si cher dont toute son âme tressaillait : « Le plaisir sans égal serait de fonder la félicité publique*. » Comme

i. Elle servira d'épigraphe au 3^ vol. de ÏAn 2440, dans l'édition de 1786.

homme de lettres, nous savons qu'il se jugeait impérieusement tenu d'y coopérer. En écrivant VAii 2440, il confesse sa foi et acquitte sa dette. Ainsi que bien d'autres, elle le transportait, « cette incomparable audace, cette merveilleuse et hardie tentative de réformer le monde conformément à la raison' » ; et c'est un trait remarquable de ce temps qu'hommesmûrs et jouvenceaux, illustres et obscurs, gens en place et particuliers concourussent du même zèle à une tâche si vaillante, que, parallèlement ou à la suite de Montesquieu, un ancien ministre comme d'Argenson, un grand seigneur de libre humeur comme le marquis de Mirabeau, des gens d'église' divers de penchant et de caractère comme Mably et Raynal, un littérateur pacifique et tempéré comme Marmontel répandissent à l'envi dans le public les fruits de spéculations, calmes ou impétueuses, avisées ou téméraires, mais qui, toutes, procédaient de l'esprit de foi et d'amour. Avec ses contemporains aussi, Mercier tombait dans l'erreur capitale qui a ruiné leurs systèmes, l'abus de ce que Pascal appelait l'esprit de géométrie, la méconnaissance des hommes et de leurs diversités infinies, la conception fabuleuse de l'homme abstrait, réduit à ses qualités générales d'être raisonnable et sensible, partant très souple aux combinaisons des philosophes^ mais qui a le seul tort de ne point exister. A leur exemple enfin, il commettait cette méprise honorable de croire son prochain en |état « de supporter le plus pur régime'. » Dans ce voisinage toutefois, il ne laisse pas de trancher singulièrement et, s'il est de la famille, on lui trouve par endroits des airs d'enfant supposé.

D'abord, il les surpasse tous en chimère, ce qui tient, sans doute, à son plan, plus vaste que le leur, puisqu'au lieu de conseils sur les matières de gouvernement, c'est tout un tableau de la nature humaine qu'il trace, de la nature humame régénérée selon le vœu de son cœur; mais cela tient aussi à ce cœur, aux élans que l'imagination en reçoit, à l'enthousiasme poétique qui s'empare d'elle, à ce que, faute d'un meilleur mot, j'appellerai son lyrisme.

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