‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 51 sur 521 · Bersot, op. cil., p · texte numérisé non relu

Bersot, op. cil., p

Que le pouvoir de la pensée s'étende au-delà de l'époque où nous vivons, qu'il agisse d'une manière directe et certaine sur les temps futurs, c'est une notion exacte, pourvu qu'on la restreigne et la limite, pourvu qu'on fasse la part de tout ce qui l'excède et la contrarie, des obstacles et de l'imprévu. Mais alors elle jouissait d'un crédit exorbitant, et Mercier, moins que personne, en eût rien voulu rabattre. C'est en la prenant à la lettre qu'au-dessous même du titre de l'An 2440 il inscrivait cette pensée de Leibniz : « Le présent est gros de l'avenir. » Le souci de cet avenir, le besoin d'y pourvoir de sa personne le posséderont toute sa vie, témoin ces lignes, publiées trente ans plus tard, telles qu'un commentaire rétrospectif de l'idée qui lui avait dicté son Rêve s'il en fut jamais. « Demain! toutes mes facultés intellectuelles s'éveillent et s'exercent sur ce qu'il enfantera. Et qui sait si la pensée n'est pas déjà une action? Qu'est-ce que l'esprit? un tact particulier qui nous révèle ce que nous ne voyons pas dans les choses que nous voyons : il y entre nécessairement quelque chose

de prophétique Demain! qu'il soit l'objet de toutes nos

laborieuses méditations ! Il nous invite à poursuivre la clarté, il ordonne à l'homme en tant qu'être moral et philosophique de faire jaillir la perfection des choses de l'esprit d'une nation tout entière. L'homme a reçu du Créateur la faculté

de créer lui-même dans l'univers moral et intellectuel

Travaillons le jour demain. Jetons toute l'histoire ancienne dans l'avenir, c'est-à-dire faisons autant d'efforts pour organiser demain que nous faisons de vaines tentatives pour connaître un passé, fantôme absolument illusoire*. »

Mais il y a encore autre chose. Quand les philosophes du xvni*' siècle, dans la paix du cabinet, raisonnent sur le bien des hommes, on dirait que les foules à naître sont à leur portée, attendent dans leur antichambre. Ils en usent avec elles en bons administrateurs attentifs à leur bien-être et, comme ils ont des secrets merveilleux pour les rendre sages et heureuses, leur cœur se dilate à les voir s'embrasser universellement. De là leurs apostrophes émues, leurs larmes de joie, et tout ce qui constitue l'emphase propre à ce temps. On les imagine tels qu'ils se voient en rêve, assis

• 1. Papier.f de M. Di/ca.

SOUS un gros chêne à contempler des danses cliampûtres, doucement attendris, riïme reposée. Us sont en pleine familiarité avec ces enfants de leur cerveau, ils ne sentent pas la solennité de l'inconnu qu'ils évoquent, ils n'aperçoivent point à l'horizon de leurs méditations cette longue avenue des siècles prochains, aujourd'hui ténébreuse et déserte, où s'agiteront un jour ceux qui n'existent pas encore ; ils n'ont nullement le frisson du mystère. Au contraire, Mercier se transporte en esprit sur le bord de l'abîme, sa voix tremble, on sent quelque chose d'inspiré dans son langage quand il s'arrête à considérer la procession continue et fatale des générations humaines, « autant de germes endormis que la Providence tirera du sommeil au moment précis qu'ils doivent éclore. Ils n'ont rien maintenant qui les annonce, et cependant leur espèce de néant est déjà une

existence. Ce sont eux qui doivent fouler nos cendres' »

« Le monde n'aurait-il été fait qu'en faveur d'un si petit nombre d'hommes qui couvrent actuellement la face de la terre? Que sont tous les êtres qui ont existé en comparaison de tous ceux que Dieu peut créer? D'autres générations viendront occuper la place que nous occupons; elles paraîtront sur le même théâtre, elles verront le même soleil et nous pousseront si avant dans l'antiquité qu'il ne restera de nous ni trace, ni vestige, ni mémoire^ ». Voilà qui ne ressemble guère au pathétique de Raynal. C'est le même sentiment, toutes proportions gardées, d'ailleurs, qui arrachait à Pascal son cri fameux : « Le silence éternel des espaces infinis m'effraie », qui s'emparait de Bossuet, descendant par la pensée dans « ces sombres lieux, ces demeures souterraines » , le même qui sert de substance

commune à toute la poésie romantiqueS;, et qui, pluà près de nous encore, dictait à Renan une page immortelle sur certain cimetière du village breton*. Ce sentiment, sous une forme ou sous une autre, est celui qui nous prend quand nous mesurons nos éphémères et chétives personnes à l'in-

\. Entr. du P. R., 139.

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