Not. cl., II
Il est impossible de tenir la balance plus égale : c'est qu'à y regarder de près, tous les gouvernements sont mixtes, tous participent plus ou moins les uns des autres, tous ont leur alternative de grandeur ou de faiblesse, de bonbeur ou de ruine. Les meilleurs vivent dans un état où le bien l'emporte sur le mal, et c'est ce qui les fait subsister. De même, en effet, que la démocratie est sujette à verser dans l'oligarchie, et celle-ci dans la tyrannie, de même aussi nous voyons de toute évidence que la monarchie ne réside point en fait dans la volonté d'un seul homme. Il y a une foule de traditions, de mœurs et d'opinions, avec lesquelles on est tenu de compter. C'est la religion qui gouverne la Perse et la Turquie^ c'est le respect des ancêtres qui régit la Chine. Voilà l'essence de leur statut : ce que le bon plaisir du souverain y ajoute est peu de chose. En définitive, c'est toujours la nation qui est l'arbitre de son sort : faible et ignorante, elle est mal administrée; courageuse et éclairée, les maux disparaissent. On demande à un homme liberté et bonheur, mais ce sont là des biens qu'on se procure à soimême. Si Caligula a ensanglanté le pouvoir suprême, c'est que les Romains méritaient d'être traités ainsi. On a les maîtres dont on est digne. Le gouvernement est ce que les gouvernés le font. Constituez-le comme vous voudrez : il ne restera pas un demi-siècle pareil à lui-même. Il y a une fluctuation perpétuelle. Les idées du plus grand nombre finissent toujours par l'emporter : elles se propagent, pénètrent dans les lois, préparent les révolutions. En vain l'autorité parait immuable sur son trône : telles nouveautés qui naguère révoltaient le plus, se voient accueillies avec transport. Sous ce point de vue, en vérité, la forme de la constitution importe peu : selon la nature de l'esprit qui domine, on est amené à faire l'apologie de la monarchie pure, comme on fait la satire de la république, en temps de guerre civile. Tempérée par la toute-puissance des mœurs, que devient à tout prendre l'autorité dite absolue? Une simple décoration de théâtre à l'abri de laquelle la civilisation fleurit et prospère*.
On se rappelle là-dessus les pages judicieuses que Mercier consacrait déjà dans le Tableau de Paris à la monarchie française, si compatible, de fait et quel qu'en fût l'appareil,