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avec la culture de la pensée et la douceur de la vie. Il y revient ici avec une nouvelle force, montrant combien, en réalité, le génie français partage la couronne avec les rois ^ Chez lui, on le voit, la liberté d'esprit * est telle que ses sentiments philosophiques non seulement ne le préviennent point contre la monarchie, mais lui inspirent plutôt pour elle une certaine faveur. Ne la jugeant, de soi, ni plus ni moins accommodable que tout autre système politique à la justice, à la liberté et au bonheur des hommes, il est bien à son aise pour faire acception de l'état de choses existant et même pour céder, en ce qui le concerne, à son penchant personnel. S'il déclare, dès lors, qu'il faut un chef aux Etats très vastes, cette remarque ne gêne aucun de s.es principes, n'a égard qu'à des considérations particulières, qu'à des convenances locales et lui permet de conclure : « Le chef-d'œuvre de la politique, c'est d'avoir un roi et de le faire servir à la liberté nationale... La véritable liberté repose sur le gouvernement monarchique tempéré, de manière à s'assurer de la sûreté particulière de chaque individu ^ » Une conséquence un peu inattendue de cette opinion est que les États- Unis feraient bien de se donner un roi : ils en seraient mieux gouvernés, sans jamais courir le danger du despotisme, vu l'étendue de leur territoire *.
Bien entendu, cette indifférente approbation, cet égal crédit que iMercier accorde à toutes les formes de gouvernements suppose que chacune d'elles soit l'exécutrice fidèle de la volonté publique. Ce qu'il n'admet pas, c'est que l'autorité se distingue de la nation, oppose intérêt à intérêt et se mette en travers des changements nécessaires. L'homme étant né libre et la première société ayant pour origine un contrat volontaire, ce contrat n'oblige que ceux qui l'ont souscrit. Chaque génération naît en possession de ses titres de liberté et a le droit de revenir sur le pacte antérieur. Et pourtant les nations restent passivement asservies à des
2. Je dirais volontiers : le scepticisme réfléctii, s'il n'y avait dans ce mot de scepticisme, tel que l'usage l'a fait, un désaccord trop flagrant avec l'enthousiasme passionné qui est toute la foi et toute l'âme de Mercier.
4. i[, 291. Est-il besoin de noter que ce passage a été soigneusement omis dans les Fragments de politique et d'histoire publiés eu 1792?
lois écrites à la pointe de l'épée, en d'autres siècles, par les Burgondes ou lesWisigolhs. Ce sont là d'intolérables préjugés qui font obstacle à la raison. Tout change sur cette terre : il ne faut donc pas redouter les transformations, il faut tenir compte de l'instabilité naturelle à l'homme et aux choses créées. Il n'y a pas de dogme politique qui tienne là-contre. Quand l'utilité publique l'exige, il est juste que les principes fondamentaux d'une société soient remis en question. Et même Mercier estime qu'une refonte générale, dans les temps de crise, vaut mieux que des modifications partielles. Rigoureusement parlant, il devrait y avoir, à chaque génération nouvelle, c'est-à-dire tous les trente ans, une assemblée générale pour reprendre de fond en comble l'examen de la constitution*.
Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'il veuille encourager les innovations téméraires. Le passé a du bon qu'on aurait tort de n'en point garder, mais on serait malavisé de ne point prendre avec lui la liberté d'y retrancher, d'y corriger, d'y ajouter". Mercier s'élève seulement contre la superstition qui craint de porter la main sur les vieux textes. Au reste, ce droit qu'il revendique, il entend qu'on l'exerce avec force précautions. C'est ainsi qu'il ne se laisse point éblouir par les théories qui séduisent sur le papier. Un système ne vaut que par l'épreuve de la pratique. Que l'on se garde des vains prestiges! Tel réformateur de génie nous expose à nous laisser fasciner et entraîner, et c'est alors affaire à ceux qui gouvernent d'user de lenteur et de sang-froid dans l'essai des idées qu'il propose. Tâche malaisée, sans doute, mais capitale que de se tenir, en cette matière, à égale distance de l'inertie systématique et de la crédulité impétueuse M Le mieux est l'ennemi du bien : que l'on se rappelle, pour peu qu'on en doute, les utopies de Platon! La première chose à ne pas oublier, c'est qu'on travaille pour des êtres de chair et d'os, pour des hommes réels. Tout ce que cette considération doit dès lors suggérer de ménagements, d'accommodements et de compromis éclate mieux qu'ailleurs dans la constitution anglaise que l'on regarde comme un modèle et qui est, en somme, un prodige, qui