Ibid., I
l'en a fait déchoir, et ce sont les philosophes qui en ont recueilli l'investiture *. La partie qui gouverne et celle qui enseigne ont un office bien distinct : chacune a pour devoir de s'en tenir au sien et de ne point contrarier celui de l'autre. Or, il faut l'avouer en France, les hommes d'État, les agents de l'autorité ont trop méconnu ce devoir et se sont fait tort à eux-mêmes. C'est dans la portion éclairée de la nation que la volonté générale trouve son expression consciente, laquelle est la définition même de la loi; c'est donc là que la loi doit prendre naissance. Pourquoi cette guerre sourde contre l'esprit philosophique? C'est pédanterie que de récuser la compétence des philosophes parce qu'ils ne mettent pas eux-mêmes la main aux affaires, comme si, de nos jours, la marche d'un empire était chose secrète. L'homme d'Etat a besoin de connaître la vérité, et il serait stupide de croire qu'il sait tout par lui-même.
On objecte qu'il a étudié l'histoire, mais la connaissance du passé ne suffît pas. Il se produit plus d'événements que les annales du passé ne fournissent d'exemples. Il n'y a rien qui réponde tout à fait exactement dans le cours des siècles à telle conjoncture du présent. Les événements de jadis sont « semblables à ces anciens tableaux de famille, muets et inanimés, devant lesquels les enfants font mille sottises sous les yeux mêmes de leurs vénérables ancêtres* ». Ces morts étaient des hommes qui ont agi sous l'empire de leurs passions et des circonstances, après quoi l'histoire est venue raisonner à sa guise sur leur compte. Nous aussi, nous recevons la loi de notre nature et celle du temps où nous vivons : c'est à nos propres, à nos présentes exigences qu'il faut conformer notre régime, et non à des maximes hors de saison, à des principes inflexibles.
L'humanité a la chair sensible; on la fait facilement crier, et, comme elle est toute portée à obéir, il faut se garder de serrer trop fort. Comment, dès lors, se rendre un compte exact de ce qu'elle sent et de ce qu'elle veut, sinon en prenant conseil des hommes qui pensent, de ceux qui en résument et en concentrent l'esprit? Pour cela, il faut accepter, encourager la libre discussion, la libre expression des avis, la