‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 510 sur 521 · II · texte numérisé non relu

II

n'auront point trop de conjurer leurs efforts. Est-ce à dire que l'énormité de la tâche doive les décourager de l'entreprendre? Non pas : que l'on se souvienne de leur influence sur les affaires d'Amérique, de ce miracle dû pour une si grande part à la plume des écrivains. Qu'ils se mettent à l'œuvre plus résolument que jamais. Quand les cinq ou six plus grandes nations auront pris le parti de vivre unies, le reste suivra, et le progrès des lumières fera de l'humanité une famille.

La partie qui gouverne en a donc pour longtemps encore à réclamer l'indispensable concours de celle qui enseigne, mais aussi elle demeurera très jalouse de ses attributions propres, elle n'en abdiquera rien, n'en souffrira aucune diminution. Il y a trop loin entre la théorie et la pratique, « entre l'exercice de la pensée et l'opération ministérielle ». L'homme de lettres a vraiment trop beau jeu à rêver le bien idéal dans son cabinet : il lui manque l'expérience, dont les leçons ne sont pas les mêmes que celles des livres. C'est le propre de l'homme en place d'apprécier les difficultés et les obstacles, de résister aux inspirations irréfléchies, de savoir « que les changements les plus heureux sont lents et qu'il ne faut rien hâter de peur de détruire, que la maturité des projets est ce qui les confirme, que, sans une sage patience, il n'ont ni solidité ni profondeur. » S'il s'éclaire, c'est autant pour résister, selon le cas, que, pour avancer, et son autorité, à cet égard, doit rester intacte '.

Mercier prend grand soin de tempérer ses principes les uns par les autres. Dans l'exposé qu'il en fait, un scrupule d'équité intellectuelle est ce qui domine sans cesse. Il n'a pas plus tôt reconnu les droits de l'initiative qu'il réserve ceux de la reflexion, et son respect pour les soucis de la responsabilité n'a d'égal que sa déférence à consulter le vœu public. Mais plus il met de loyauté à poser le problème et de pénétration à l'énoncer tout entier, plus aussi il aboutit à en confondre les termes mêmes avec la solution. Oui, tout régime politique est bon, à supposer que le bien public Inspire seul les conseils de la partie qui enseigne et les actes de la partie qui gouverne. Mais il ne manque à ce

chef-d'œuvre que de l'exécuter, et nous demandons à Mercier ses directions à cet effet. Or c'est précisément la seule difficulté qu'il n'aperçoive pas. A l'en croire, tout s'arrange et se répare de soi.

Imaginons qu'une autorité déréglée entreprenne au-delà de son pouvoir, qu'elle ne tienne point compte des résistances, qu'elle se fasse sentir là oîi il vaudrait mieux se faire oublier. Peine perdue : on ne contraint pas les opinions, on ne commande pas aux affections. Que peut-il arriver de pis? La guerre civile, mais elle aussi est une solution*. Quand la révolte éclate, il y a de fortes raisons de penser qu'elle est fondée et que le peuple est poussé à bout, tant est grande sa force d'endurance. A-t-il tort toutefois, même alors le souverain n'a qu'à céder et attendre une meilleure occasion, encore fera-t-il bien de reculer dès la première effervescence, de crainte de pis. Mais, au bout du compte, une révolution n'a pas de quoi tant nous alarmer. Ceux qui administrent peuvent bien disparaître, sans que le gouvernement, encore moins que la société soit dissoute. L'anarchie n'est pas à craindre, du moment que les lumières abondent. Elle est tellement contraire à l'ordre naturel que l'autorité se reformera d'elle-même. « Les hommes obéissent parce qu'ils ont la loi dans le cœur. » Ils ne demandent qu'à se voir gouvernés et font plus de la moitié de la tâche. On prend la science du gouvernement pour plus difficile qu'elle n'est, et le peuple a tout ce qu'il faut pour se servir de législateur à lui-même'. Son instinct ne le trompe pas : de même qu'il sait supporter une foule d'abus et d'inconvénients et ne se soulève qu'à bon escient, quand la mesure est décidément comble, de même il ne risque pas non plus d'aller trop loin. Ainsi, il ne se prêterait pas à l'abolition de la royauté et aurait bientôt fait de reconstituer l'ordre. Dans l'intervalle, tout bouleversé que soit le système politique, il n'y a rien à redouter. Les lois civiles,

1. C'est l'idée maîtresse de la préface qu'il a écrite pour le drame de la Destruction de la Ligue.

2. Ceci parait s'accorder mal avec le passage cité plus haut : « La démocratie est le pire des gouvernements » et avec celui-ci encore: «Il n'y a rien de sage à attendre de l'autorité absolue dans les mains du peuple. » Notions claires, n, 38. Le sentiment de Mercier est que le peuple, incapable de se conduire lui-même, s'entend à redresser ceux qui le conduisent mal.

au maintien desquelles chacun est intéressé, conservent l'agrégation sociale ; pareillement un polype vit dans toutes ses parties et ne cesse pas de vivre quand on lui en a retranché quelqu'une. Et même, c'est dans les périodes de trouble que le lois de police prennent toute leur vigueur et suppléent au reste. L'ordre est partout, le violer n'est pas l'anéantir. Tout se rétablit fatalement'.

Nous sommes en plein roman politique. C'est qu'en effet si Mercier est d'esprit avec Montesquieu, il est de cœur avec Fénelon. Il raisonne d'après l'un, mais il sent comme l'autre. Il tient V Esprit des lois pour « le livre le plus étonnant qu'ait produit le xviii" siècle » ; il en considère Fauteur comme « le Descartes de la politique * » ; il lui fait honneur d'avoir éveillé en nous la conscience de la vertu publique % c'est-à-dire de nous avoir appris à comprendre que les choses de l'Etat nous regardent et appris à en démêler l'obscurité, à les envisager dans leurs principes, dans leur histoire, dans leurs rapports. Mais, avec cela pourtant, il confond, il n'est pas maître de ne pas confondre la politique^ la science des sociétés humaines avec l'amour de l'humanité. Cette science, il la regarde bien plutôt comme un objet d'intuition que comme un objet d'étude, il s'en rapporte aux illuminations du cœur plus qu'aux lumières de l'esprit. N'a-t-il pas écrit, dès l'avant-propos de ses Notions claires : « C'est la vertu qui connaît rapidement et par instinct ce qui doit tourner au profit général »? L'instinct moral, selon lui, en sait plus long sur les maux et les vœux d'un peuple que la compétence acquise d'un homme d'Etat. Pour titre de sagesse et de profondeur politiques, il ne reconnaît rien tant à Fénelon que « les transports d'une philosophie tendre » qui lui ont fait annoncer « des jours plus sereins, des vertus plus constantes, plus énergiques, des hommes plus éclairés, plus sensibles, plus justes *. » Et c'est le plus sérieusement du monde qu'il écrit : « Fénelon sur le trône eût mieux régné sans doute que le politique le plus décidé, parce que le sentiment est d'un usage uni-

1. Notions claires, i, 237, 211, 42-45; ii, 366412. Fr. de pol. et d'/iist., Il, 183-186.

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