‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 513 sur 521 · Nût. cl., n · texte numérisé non relu

Nût. cl., n

une trace certaine de ce souci dans une préface ' datée du 8 décembre 1788 et mise par lui en tête d'un livre allemand dont il publiait la traduction : VAssociation des Princes du Co7-ps germanique, par le célèbre historien suisse Jean de Miiller, On le lui avait signalé eu 1787, pendant le voyage dont il a été question plus haut. Une version sommaire l'ayant mis en état de le lire, il s'en était aussitôt épris et avait résolu de le faire connaitre à ses compatriotes.

L'idée maîtresse qui l'avait séduit était la sienne, qu'il y retrouvait : c'est que toute forme de gouvernement est chose indill'éreute en soi. N'importe laquelle est recommandable si elle répond à ce double vœu, à ce double besoin des hommes en société : indépendance et cohésion; si elle organise entre eux l'union par un sage balancement des forces concurrentes. Quiconque se mêlait alors de politique dans notre pays — et c'étaient tous les Français éclairés, sans parler des autres — consultait avidement l'exemple de l'Angleterre; et personne plus que Mercier n'admirait la constitution de ce pays. Dans cette préface môme que nous examinons, il la déclare si belle qu'il se plaît à la ranger au nombre des bienfaits particuliers de la Providence. Mais elle convient surtout à un peuple qui vit dans une île. Les continentaux ont d'autres nécessités; et comme de celles-ci le système politique de l'Allemagne lui paraît tenir un meilleur compte, c'est à ce titre qu'il veut en tirer pour la France un enseignement.

L'opinion a de quoi nous étonner. Ce qui subsistait dans l'Empire, bien plus que dans notre monarchie, c'était le droit (éodal. J'entends bien que ce mot, ni aucun autre, n'effarouchait Mercier. Féodales ou non, des institutions n'en étaient pas moins louables, qui, au savant témoignage de Jean de Millier, donnaient voix et représentation à la noblesse, au clergé et aux communes. Mais ce qu'une plus claire entente de l'histoire lui aurait révélé, c'est que les deux pays s'étaient développés suivant un mode fort différent. Bon ou mauvais (et certes il le jugeait trop favorablement), le régime qui présidait aux destinées de l'Allemagne était tout fédératif, tandis que l'État, en France, n'avait cessé d'incliner à plus de concentration. Prétendre

1. C'est cette préface qui nous apprend que les Notions claires datent de 1784.

le régénérer suivant un modèle aussi étrangère sa nature, n'était-ce pas procéder au rebours de cette méthode de continuité prudente et traditionnelle pour laquelle il avait si sagement pris parti ?

Un seul point importe, après tout. Le Corps germanique, croyait Mercier, avait cette vertu de faire régner l'union parmi les sujets de l'Empire. C'est tout le secret de son engouement et le signe de la préoccupation à laquelle il obéissait. Trop d'intérêts particuliers divisaient les Français. Le plus généreux enthousiasme n'aurait pu se soustraire à l'évidence de cet affligeant spectacle. Une incurable discorde devait-elle ruiner tant de vœux formés pour leur bonheur? Mais ce ne fut là qu'un éveil d'anxiété tout passager.

Le cœur battant d'espoir à l'approche de la révolution qui devait « remarier » la royauté à la nation, Mercier, on le voit par ce qui précède, s'était tenu l'esprit fort libre sur les clauses du contrat. 11 n'en voulait point aux formes et usages de la monarchie, toutes choses de valeur purement accidentelle à ses yeux et de nature, quelles qu'elles fussent, à s'accorder avec le bien public ; mais en revanche, comme il n'y tenait pas pour elles-mêmes, il ne se souciait pas non plus de stipuler en leur faveur. Du même cœur léger et du même large esprit dont nous l'avons vu rendre justice à bien des institutions anciennes, nous le verrons aussi applaudir aux destructions les plus inconsidérées. Comme il n'a d'yeux que pour sa chimère, peu lui importe de quelles couleurs on la revêt ; pas plus qu'il n'a eu la veille, de préjugés contre l'ordre établi, il n'aura le lendemain de scrupules contre les témérités de la révolution. Puisque tout doit tourner au bien, en définitive, unprocédéen vaut un autre : ainsi, sous l'empire de la chimère, on ne distingue plus entre le principal et l'accessoire, entre les fondements de la société politique et ses surcharges parasites, entre les réparations inoflfensives et les suppressions ruineuses; et pour soutenir l'État, on s'aperçoit trop tard que ce n'est pas assez de l'enthousiasme spéculatif.

Ce mirage qui fascinait Mercier, toute sa génération en a eu comme lui les yeux éblouis, en a, comme lui, connu et éprouvé la perfidie. Il a, comme elle, droit à la même ex* cuse. Ainsi que l'a si justement remarqué M. Faguet, les hommes du xviif siècle qui se sont tant préoccupés de la

Nation se dirigeant elle-même, présidant à sa propie conduite, n'ont pu avoir en aucune façon l'idée d'une telle Nation. L'Etat populaire était chose trop inconnue, trop inouïe, trop absente des notions de leur expérience ou de leur savoir. « Ils ont tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les vues et qu'au moins, ce qui, en efTet, parait probable au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt'. » Et cette illusion a été longue à secouer, elle a survécu à d'accablants démentis. Au plus fort de la fièvre sanglante qui suivit le 14 juillet 1789, alors que les piques promenaient dans Paris des têtes humaines et que le mot lanterne prenait un sens sinistre, ne trouve-t-on pas dans un journal pourtant modéré" cette réflexion si singulièrement significative. « Détournons nos regards de ces scènes d'horreur qui nous ont affligés! Espérons que, sans doute, désormais aucun homme n oubliera ce qu'il doit à des hommes M » Et n'est-ce pas Mirabeau lui-même qui, avec tout son lucide génie, parlant en février 1790 sur les moyens de réprimer une anarchie toujours croissante, exprimait pourtant cette étrange opinion que la tranquillité renaîtrait d'elle-même après V achèvement de la constitution * ? Sans insister davantage sur l'ironie de tels rapprochements, comme les rêveries politiques de Mercier trouvent, dans leur ressemblance avec celles de tout son temps, leur meilleure excuse, cette ressemblance est aussi, peut-être le penserat-on, ce qui en fait le principal intérêt et ce qui pourrait en justifier la trop longue analyse.

1. E. Faguet, Dix-huitième siècle, Paris, Lecèue et Ondin, 1890, 389,

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