LETTRES DE MERCIER A THOMAS
Du W juillet ino.
J'aurais dû, monsieur, mieux profiter des avis que vous avez eu la bonté de me donner touchant le Déserteur, mais mon plan était fait : c'est une maison à rebâtir que de refaire un plan. J'ai suivi quelques corrections que vous m'avez indiquées, et j'ai regretté de ne pouvoir faire usage de vos autres observations.
Je n'ai point présenté ma pièce aux comédiens, non que je dédaigne les honneurs ou que je craigne les dangers de la représentation, mais parce que j'ai vu de près ces comédiens; je les ai trouvés si froids, si indifférents, si fats que je me suis promis de ne jamais comparaître à leur tribunal. Je détesterais les lettres autant que je les aime s'il me fallait une seconde fois essuyer leurs regards. Il est triste pour les jeunes gens qui se consacrent aux lettres de se trouver dans leur dépendance, mais nous sommes opprimés de tant de manières que cet accident échappe dans la foule des autres. Je suis aussi sensible à votre éloge, monsieur, que je le serais aux applaudissements d'un parterre.
Je me destine à suivre quelque temps la carrière du théâtre. J'ai réfléchi sur l'art dramatique et je suis fondé à croire qu'il a pris en France une direction fâcheuse. On a cru qu'il fallait des rois dans une tragédie. On a pris la marque de la gran-
\. Ces lettres sont extraites d'un cahier de quelques pages où Mercier les avait transcrites de sa propre main. Les deux premières manquent. La troisième a été insérée dans le chapitre premier. On trouvera ci-après les suivantes.
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deur pour la grandeur réelle. Le poète s'est extasié le premier devant les tètes à diadème comme un enfant s'extasie dans Versailles. Le poète a induit en erreur les hommes, j'ose dire même qu'il les a trompés. Il faut plutôt leur montrer, je pense, que le courage, l'héroïsme, la vertu appartiennent aux classes obscures de la société, que chacun peut se ilatter de passer pour un héros au regard de son siècle et de la postérité, lorsqu'il aura accompli les devoirs de son état, que l'homme est tout et que les titres ne sont rien.
Quoi ! nous vivons au milieu de cette étonnante capitale, au milieu de cette lutte éternelle de la du)"e opulence et de la misère laborieuse, nous entendons les cris des malheureux qui nous percent le cœur; et nous irons ressusciter des infortunes antiques et peut-être imaginaires, nous détrônerons quelque imbécile lyran, nous demanderons aux Grecs, aux Romains des personnages, tandis que nos murailles en renferment de toute espèce ! Ils nous touchent assurément de plus près, ils appartiennent à une vérité plus rigoureuse, ils seront plus intéressants ; et, pour l'énergie, fions-nous-en au malheur qui nous assiège. Si le laurier poétique croît dans le champ de l'infortune, nous pouvons tous nous couronner de ses rameaux.
Gomment donc des hommes de génie ont-ils été copistes des Anciens ? Est-ce que leur siècle n'abondait point en tableaux pathétiques? Ne reconnaissez-vous pas, monsieur, l'inlluence de ces préjugés littéraires aussi funestes à l'art que les préjugés religieux l'ont été à la saine morale? Je ne crois ni à la poétique d'Aristote. ni aux règles de ces esprits médiocres toujours concentrés dans un seul objet, toujours étayés d'exemples. Ce sont des paralytiques qui prennent leur chambre pour l'univers.
Oserai-je [dire], monsieur, que je ne crois pas que les vers soient propres au genre dramatique ? On doit entendre sur le théâtre de la nation le langage de la nation, et non une langue factice qui coûte beaucoup d'eflort, peut-être pour faire inoins d'effet sur le peuple. Je sais que vous êtes idolâtre de la poésie, et vous êtes bien né pour la chérir et la cultiver; mais ce qui convient à un poème épique, où le poète raconte, ne convient pas au drame, où chaque personnage doit paraître ce qu'il est.
D'ailleurs, la vie est si courte et l'art est si étendu qu'on ne
doit pas chercher ce qui est pénible et difficultueux, mais ce qui intéressera davantage le plus grand nombre de nos concitoyens. Tout ce qui n'est pas à leur portée est peut-être mauvais. Et savons-nous le jugement que portera la génération suivante? Que d'écrivains du siècle dernier oubliés quoique éloquents !
Je vous parle contre les vers, monsieur, et j'aime beaucoup la poésie, surtout la vôtre, pleine d'idées. Je suis un de ceux qui attendent avec le plus d'impatience votre poème épique*, parce que je suis certain de mon plaisir et du grand succès qu'il obtiendra. Je ne vous cacherai pas que l'on commence à murmurer de votre silence. Vous êtes un de ces écrivains dont on compte les ouvrages et dont on sollicite les travaux. Je sais bien, moi, que vous n'avez pas perdu vos moments, mais le public est impatient de jouir, et vous devez lever tous les obstacles, s'il en est. Ne tardez plus, de grâce, faites lire au public votre Marc-Aurèle. Qu'on sache qu'il peut exister un monarque vertueux !
J'ai été plus d'une fois pour avoir le plaisir de converser avec vous. Vous êtes le seul académicien que j'aie l'avantage de connaître particulièrement. J'ai du respect pour tous, mais j'aime l'auteur de ces panégyriques immortels, si lus, si admirés. Je chéris son cœur et ses vertus. Je m'intéresse vivement à sa gloire, et, dans toutes les occasions, il pourra compter sur moi, parce que j'ai la même confiance en lui. Je me dis donc sans cérémonie votre affectionné serviteur.
P. S. — M. Le Tourneur me charge de vous ofl'rir les assurances de son attachement.
Du 30 juillet 1770.
Puisque vous voulez bien, monsieur, vous charger de la petite offrande faite au beau génie de notre siècle ', je me sens
1. Pierre le Grand, dont Thomas avait lu uu fragment le jour de sa réception à l'Académie (22 janvier 1767). Ce poème ne devait paraître que dans les œuvres posthumes de l'auteur.
2. Il s'agit de sa contribution à la fameuse statue de Voltaire par Pigalle. Les principaux Encyclopédistes, réunis à dîner chez M™^ Decker le 17 avril 1770, avaient eu la pensée de cet hommage au philosophe. Les gens de lettres, ses compatriotes et ses contemporains
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flatté de la voir passer par vos mains. Je m'honore d'être admis au ranii de ceux qui lui présentent ce juste hommai:e. Ce grand homme n'aura pas hesoin d'attendre que la postérité sache l'apprécier. Si nous continuons à payer aux grands talents le même tribut, je verrai aussi votre slatue, monsieur. Ce n'est point faute d'hommes à immortaliser que nos Praxitèles demeurent oisits.
Recevez les assurances de mon éternel attachement.
Du i 6 août 1710.
Bonne nouvelle, bonne nouvelle que vous m'annoncez, monsieur! Le panégyriste des grands hommes, l'auteur chéri va faire entendre publiquement son chef-d'œuvre. Je suis bien curieux de voir l'effet que doit produire un pareil éloge, prononcé à Paris le 25 août 1770. Le moment ajoutera à l'éloquence dont il est rempli. Comme le peuple romain qui environnait l'orateur philosophe, nous regretterons tous le divin Marc-Aurèle... Je vous remercie du passe-port. Je m'apprête à bien applaudir. Vous n'avez pas besoin d'amis particuliers, le public est dès longtemps le vôtre, mais il est doux de satisfaire son goût et son cœur.
Les lettres que vous m'avez renvoyées et dont je n'étais nullement pressé excitent aujourd'hui des sensations bien diverses. Ce sont des questions bien profondes que celles qui y sont si légèrement effleurées. Mais j'aime ce que l'auteur dit des journalistes. Tous jetés par impuissance dans les derniers rangs de la littérature, ils en jugent les chefs avec l'insolence d'une populace révoltée. Il serait peut-être temps d'interrompre le silence du mépris pour signaler l'exemple du châtiment.
M. Le Tourneur, qui vous présente les assurances de son attachement, m'a dit n'avoir pas l'Introduction à iliistoire de Danemark. Il n'a à vous, monsieur, qu'un volume de pièces anglaises. Il compte vous le rapporter dans peu de jours, en vous offrant les deux nouveaux volumes d'Young. Il ne veut
devaient seuls y prendre part, en versant, à cet effet, une somme de deux louis au moins. Thomas comptait parmi les premiers initiateurs du projet. Ou voit, par cette lettre, que Mercier était alors envers « le beau génie du siècle », dans la première ferveur de sentiments qui devaient faire plus que s'attiédir par la suite.
se présenter qu'avec ce petit présent, étant un peu honteux de ne vous avoir pu saluer depuis si longtemps.
Je compte avoir le plaisir de converser avec vous avant le 25. Je bâtis un drame héroïque sur le touchant épisode d'Olinde et Sophronie. Ces deux jeunes amants m'échauffent. Je vous ai parlé du sujet, il y a deux années. D'après votre avis, je chasse l'image de la Vierge Marie qui ferait rire les Français. Une bonne pièce de théâtre étant l'œuvre du démon, il faut être tout profane. Ce bon Marc-Aurèle l'était : c'était à vous de le ressusciter pour un siècle où tous les princes sont chrétiens.
Vale et nos ama.
Du 21 mai 1773.
Dès que j'ai reçu, monsieur et ami, le recueil tant désiré de vos œuvres', j'ai jeté la plume et je me suis dit : <f Jouissons! » J'ai lu presque sans interruption les deux premiers volumes et j'ai joui. Cette lecture fait du bien à l'âme : elle s'agrandit par vos idées, elle s'attendrit par vos tableaux, elle devient plus forte en vous méditant. Pensées neuves, traits plaisants et fins, expressions qui peignent ce que l'on va copier, variété prodigieuse, portraits accumulés sans confusion, et, à tous ces différents mérites, l'empreinte d'un caractère libre, voilà ce qui fait trouver ces deux volumes bien courts ; en vérité ils le sont.
Vous auriez bien pu intituler cet ouvrage Histoire du monde. En efl'et, il n'y a pas un homme un peu important qui n'y soit peint. Il n'y a pas un fait intéressant qui soit omis. C'est une galerie où les portraits ne sont pas isolés, mais forment entre eux des tableaux, et la galerie elle-même forme un tout qui a pour liaison une idée bien simple et qui est devenue si féconde entre vos mains ! Il n'appartient qu'à vous de tout enchaîner à un fd aussi léger et aussi fort en même temps.
J'ai appris par cœur les pages 299 et 300" du premier vo-
1. Thomas y faisait paraître pour la première fois le plus important de ses ouvrages, l'Essai sur les Elorjes, auquel Mercier consacre toute cette lettre.
2. Où il est dit que << toujours l'histoire j ugera les peuples et les princes », que « toujours la vérité éloquente et sage parlera aux hommes de leurs devoirs » ; que le progrès des lettres ne s'arrêtera
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lume. J'ai admiré les pages 17 et 18 du second volume qui ferment la bouche à tous les pétlants présents et futurs '. J'ai goûté le portrait de César qui fut un grand criminel. J'ai été frappé du portrait de Richelieu ; il est étonnant comme lui. Vous avez rajeuni les traits d'Henri IV ; ce que vous avez ajouté sur son corps ensanglanté est du plus grand pathétique : ce morceau est foudroyant et à la Démosthène. La justification de Louis XIV est adroite : les touches y sont ménagées ; c'est sûrement un des morceaux qui a le plus souffert. Les larmes tombent sur le papier lorsque vous êtes à la mort du Duc de Bourgogne. Vous avez caractérisé Boileau dans une demi-ligne. Puissent ceux qui n'imitent que sa rudesse insolente se reconnaître et se corriger, si l'envieux jamais se corrige ! Le portrait du cardinal Dubois est buriné à la manière de Callot. J'en ai ri^ mais ce qui m'a paru le mieux fait, ce que j'ai admiré le plus dans tout l'ouvrage, c'est le morceau sur les Éloges de Fontenelle et le portrait de ce philosophe. Ici, chaque trait est un éclair qui illumine un art dans toute sa profondeur ; pas un mot qui ne soit une pensée. C'est un style lapidaire, et chaque scène pourrait en orner le frontispice de son temple. L'analyse du cœur de Fontenelle est faite avec une finesse qui fait peur.
Les dernières pages sont les meilleurs leçons de morale que l'on puisse donner à un écrivain et, en même temps, la meilleure poétique qu'on ait dohnée sur l'éloquence. Bien différent du bavard qui pérorait sans rien faire, on peut dire de vous : (( Tout ce quil a dit, il Va fait. »
La marche de l'ouvrage est rapide sans être tumultueuse, ce qui était un défaut qui vous menaçait et que vous avez habilement évité. Tous vos acteurs se succèdent dans la juste proportion de vos rôles. Tous y viennent recevoir le trait qui les attend et, quand vous leur avez fait tourner le dos, on ne redemande plus à les revoir ; ils sont jugés.
Par quel art avez- vous fait venir des gens qui, sans être appelés, figurent tout naturellement ? Votre livre ressemble à l'œil humain, il est lié à tout et tout s'y réfléchit. C'est la rétine où tout vient se peindre.
pas et que la postérité paiera en gloire ceux qui ont souffert en les servant, toutes idées fort clières à Mercier.
1. Thomas y t)làme l'usage d'écrire des éloges en latin moderne, qui s'était conservé jusque dans le xvii° siècle.
J'ai un peu moins décolère contre les mutilateursen voyant ce qu'ils ont laissé. Quoique saigné, vous êtes vermeil.
Vous n'avez pas raté le portrait de Claude ! Bon cela !
Vous essuierez des critiques à l'égard du style, mais dont vous devez vous moquer d'avance. Tout homme qui modifie sa langue fait aboyer la tourbe médiocre, et elle finit ensuite par vous voler. C'est l'usage. Vous aurez d'autres censeurs pour ce qui regarde la hauteur et la noblesse des sentiments ; ceux-là n'écrivent point ; vous ne les apercevrez même pas ; ils ne soutiendraient ni votre regard ni votre présence.
Ce qui m'a attaché, c'est que votre histoire (car le titre d'Essai est aussi trop modeste) a toujours pour point de vue et pour base de ses réflexions la génération présente, pivot intéressant et qui donne de la finesse et de la force aux choses les plus éloignées en apparence de notre siècle et de nos mœurs.
Enfin ce que j'aime, c'est que les principes d'où découlent toute morale et toute vertu y sont exposés et établis avec une éloquence touchante, ce qui sera une belle leçon pour certaines tètes brûlées qui pensent que pour être philosophe il faut être athée. Le fanatisme a ses deux bouts : la gueule mord et le poison froid et destructeur est à la queue.
Je me glorifie d'avoir senti avec vous tout ce que vous exprimez, je me glorifie d'être d'accord presque sur tous les points, et je me consolerai de n'être pas aussi éloquent en ne m'écartant jamais de votre noble façon de penser. La chaleur s'y joint et c'est une qualité assez rare dans plusieurs de nos penseurs. Ce que vous dites sur ce sentiment comparé au moment physique est si bien ! Cet endroit est absolument neuf et vous caractérise.
Je vais relire les Eloges. Celui de Marc-Aurèle y manque '. L'on s'en aperçoit avec un double chagrin. On 'plaint deux hommes à la fois.
Harevelt m'a écrit qu'il vous envoyait un exemplaire de la C onstitution d'Augletej're. Il m'annonce que mon ouvrage sur le théâtre achève de s'imprimer. Cela me réjouit. Vous me lirez. Puissé-je rendre à votre àmeune partie du plaisir qu'elle m'a donné ! Vale et nos ama. J'embrasse avec tendresse l'homme et l'auteur.
I. On a vu dans le chapitre premier pour quelle raison l'impression en avait été interdite.
Pages.
Avant-propos v