‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 53 sur 521 · Emile, liv. i · texte numérisé non relu

Emile, liv. i

maintenus, tel passage nouveau vient s'ajouter, qui les atténue ou les corrige singulièrement.

Enfin, comme il a, au rebours de ses principaux contemporains, le sens du réel, le goût et la curiosité des faits positifs, comme il sait les voir et les juger, il se distingue encore de la plupart des philosophes par la justesse de ses prévisions. Il touche du doigt telle institution caduque, et, en efïet, elle ne tardera pas à crouler; il pressent telle invention ou telle réforme imminente, et elle se réalisera avant qu'il soit longtemps. C'est ainsi que, ses deux facultés dominantes livrées à tout leur essor, ce même livre réunira d'étrange façon aux chimères les plus audacieuses les prophéties les plus sagaces.

L'An 2440 parut sans nom d'auteur en 1770 à Amsterdam chez van Harrevelt. Il formait un volume in-8°. La perfection de la société qu'il dépeint enveloppait une critique amère des institutions et mœurs du temps, aussi fut-il tout aussitôt rigoureusement défendu. « L'ambassadeur de France en Hollande (un Noailles), où l'ouvrage avait été imprimé, remuait tous les bourgs et villages des Provinces-Unies pour y découvrir l'auteur qui était fort tranquille à Paris, parce qu'il avait su éloigner de lui jusqu'au soupçon \ » Plus le livre nouveau était prohibé, plus on le rechercha naturellement. Et les contrefacteurs se mirent à l'œuvre. C'est sur le vu d'un exemplaire imprimé à Londres que la Correspondance de Grimm en rendit compte pour la première fois au mois de décembre 1771 '. Madame d'Épinay tenait la plume et se montra judicieuse. «C'est une rêverie perpétuelle que cet ouvrage, rêverie si rêverie qu'on n'a pas la consolation d'espérer qu'aucune de ces belles institutions puisse jamais se réaliser. (En quoi pourtant elle se trompait : le contraire lui fut prouvé, à maintes reprises, quoiqu'elle ne dût pas atteindre un fort grand âge). II n'en aurait pas

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