‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 57 sur 521 · An 2-i40, t. I. Avant-propos et Ép. dédie, passim · texte numérisé non relu

An 2-i40, t. I. Avant-propos et Ép. dédie, passim

2. I, 8. Je rencontre la même image dans l'Espion anglais : « Le royaume est comme un individu mal proportionné qui a une tête énorme sur un corps amaigri et des membres décharnés. >> 1784, i,

les choses vont mieux que par le passé et qu'elles s'amélioreront encore, « voilà bien le tic de votre nation, s'écrie son interlocuteur. Toujours des projets, et vous y croyez! Vous êtes Français, mon ami, avec tout votre bon sens, le goût du terroir vous a gagné *. »

Là-dessus, Mercier s'endort d'un sommeil qui dure six cent soixante douze ans 2. A son réveil, il se trouve les membres lourds et le visage ridé. Sans trop s'en émouvoir, il sort, à son ordinaire, le nez au vent, pour parcourir les rues, lire les affiches, toujours en quête d'observation. Il est très-étonné de voir des avenues larges, propres, bien alignées, où les passants marchent en ordre et sans cris, où l'on ne court pas risque d'être écrasé, car les voitures se croisent sans confusion, les allantes à droite, les venantes à gauche, et il y a dans chaque rue un garde qui veille à la circulation. Tout cela change fort ses habitudes : la veille encore, il se frayait péniblement un chemin dans d'étroits boyaux, sans trottoirs, toujours coudoyant, glissant sur la déclivité d'un pavé que partageait par le milieu un ruisseau fangeux, assourdi, éclaboussé, menacé de mort par cent carrosses qui couraient grand train, s'accrochaient, obstruaient le passage et du haut desquels courtisanes, financiers, petits-maîtres et autres faquins insultaient à l'honnête homme à. pied. Ce danger surtout inspirait à Mercier une sainte terreur. Renversé trois fois à différentes époques, il avait pensé « être roué tout vif » ; et le 28 mai 1770, le soir de la fameuse illumination donnée en l'honneur du mariage de Marie-Antoinette, n'avait-il pas failli perdre la vie dans cette bagarre terrible de la place Louis XV où douze à quinze cents personnes avaient péri étouffées dans la foule, faute de pouvoir forcer l'impénétrable obstacle des voitures 3? Aussi quelle joyeuse surprise quand il constate que la plupart des chevaux sont employés à traîner des charrettes! On lui apprend que la faveur de rouler carrosse est réservée aux gens d'âge, aux vieux ser-

2. Le livre avait été commencé eu 1768. i, 21. V. aussi la lettre précitée à Thomas.

3. T. de P., I, 112. Toujours gouailleur, même en si triste conjoncture, le Parisien débaptisa la rue Royale pour l'appeler la nouvelle rue de la Mortellerie. L'Espion anrjlais, i, 232.

viteurs de l'État, et qu'ils en usent avec circonspection. Mais il n'est qu'au début de ses étonnements. Le Louvre dont on désespérait de voir jamais reprendre les travaux suspendus depuis si longtemps, le Louvre qui se dégradait peu à peu dans un abandon humiliant, isolé de Paris par un dédale de ruelles sordides et souillé par les sales échoppes qui s'appliquaient comme une lèpre à ses parois, — ô miracle .' voici qu'il est achevé ! « L'espace qui règne entre le château des Tuileries et le Louvre donne une

place immense où se célèbrent les fêtes publiques Ces

deux augustes monuments ainsi réunis formaient le plus magnifique palais qui fût dans l'univers*. » Sur le pont Notre-Dame jadis chargé de hautes maisons *, tout a été rasé, rien n'intercepte plus l'air et la lumière. Par tout Paris, les statues abondent, celles des rois et celles des grands hommes; les premières, en particulier, s'élèvent sur les ponts, d'où elles répondent à celle d'Henri IV. La Bastille a été renversée de fond en comble. Autre nouveauté : Le jardin des Tuileries est ouvert au petit peuple. Les fontaines d'eau potable sont multipliées à travers la ville. Vingt maisons spacieuses et situées en bon air aux extrémités de Paris remplacent cet Hôtel-Dieu établi autrefois au centre de la Cité, où six mille malheureux exposés à mille germes de corruption concouraient à les répandre centuplés autour d'eux. Il va sans dire qu'on ne les resserre plus à trois ou quatre dans le même lit; chaque malade a le sien, et les médecins prennent la peine de l'examiner en particulier. Quel triste retour Mercier fait ici sur le séjour d'horreur qu'il a connu et dont les administrateurs s'enrichissaient au détriment des misérables M 11 se rappelle que deux jours après l'avoir visité il était entré à l'Opéra : tant de profusion de ce côté et tant de lésine de l'autre! Depuis lors chaque coup d'archet lui ramenait en mémoire « le lit dégoûtant des pauvres malades*. «Cet Hôtel-Dieun'était pas pour

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