‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 6 sur 521 · T. de P., IX · texte numérisé non relu

T. de P., IX

affinités, mais il semble, au reste, qu'il fut pour Retz autre chose qu'un admirateur compromettant. Je ne sais pas si dans ceslimbes de l'adolescence où les semences des opinions futures germent confusément, je ne sais si le grand frondeur ne communiqua pas au jeune étudiant en témérité quelque chose de son robuste sens politique et de sa lucide pénétration. Dans les écrits de Mercier, côte à côte avec les plus intrépides paradoxes, nombre de vues judicieuses et profondes pourraient bien tendre à le faire croire. A cette heure toutefois, j'imagine qu'il goûtait surtout en Retz le type accompli de la mauvaise tète. Aussi bien, le cerveau farci de romans et de vers, ne faisait-il pour lors montre de hardiesse que dans ses jugements littéraires.

Les hautes classes des Quatre-Nations n'étaient pas protégées contre le bruit des querelles de plume du temps. Mercier et ses amis formaient « comme une phalange de jeunes littérateurs ». 11 avait dix-sept ans quand pour la première fois, il alla en 1757 au Théâtre-Français. Entré le premier au parterre, il en sortait le dernier. La timidité était le moindre défaut de ces écoliers ; ils se flattaient de réformer les comédiens et de leur montrer la bonne voie. En particulier, quand on donnait le Brutus de Voltaire, les acteurs ne jouaient que pour les banquettes et pour notre petite bande d'étudiants*. Après quoi, on se rendait au Café Procope et on disputait sur l'art; avec quelle impétueuse assurance, avec quelle verve de présomption juvénile, c'estce que les jeunes cénaclesde tous les temps nous montrent assez. Dans une page fort curieuse, Mercier nous dépeint « ce café fameux où se rassemblaient tous les soirs les gens oisifs et spirituels qui n'avaient d'autre aff"aire que de s'entretenir des artistes et des beaux-arts. On y traitait les objets de la littérature avec l'intérêt et la chaleur que les banquiers sur la place mettent dans leur pour-

parler Ce lieu était plus redoutable que le parterre

assemblé Il y avait force gens debout qui tous en rond

écoutaient ceux qui péroraient. Après les auteurs du dernier siècle dont les solives de ce lieu doivent savoir les noms,

on tombait sur les auteurs nouveaux Leur réputation

s'y jugeait en dernier ressort. On y cassait les arrêts d'un

1. Sur la Irayédie de Brutus. Bien Informé, 6 pluviôse, au VU.

certain public, soit qu'il se fût abandonné à une sévérité déplacée ou à un entliousiasme aveugle Là chacun défendait sa cause en pleine liberté et avec tous les droits de son éloquence; on n'y connaissait point celte petite tyrannie qui règne dans les maisons de prétendus amateurs où l'homme instruit est obligé de souscrire à l'avis du fat ou

de la petite-maîtresse qui tient le bureau On parlait de

tout sans confusion, mais avec rapidité; chacun plaçait

promptement un petit échantillon de son esprit Le froid

raisonnement était exclu de ce lieu où l'enjouement présidait. Le temps y était trop précieux pour discuter. On voir tigeait d'objets en objets, on effleurait la superficie des clioses, et quelquefois c'était assez pour les approfondir * ».

On peut croire que le petit groupe qui se rendait au café Procope^ en sortant de \o\v Brutus, n'était ni le moins loquace ni le moins passionné. Il traitait de haut les rois. « Louis XV passait parmi nous pour un imbécile parce qu'il n'aimait ni la poésie ni Voltaire ; mais nous étions transporté de joie lorsque nous apprenions que Frédéric faisait ses réponses envers. Le grand homme ! Voltaire était le dieu du café' ». Pas pour Mercier toutefois. F^nchérissant encore sur ses camarades, c'est la tragédie elle-même qu'il méprisait déjà, et on avait beau admirer Voltaire autour de lui, il était « le plus récalcitrant de la bande, lorsqu'il fallait agiter l'encensoir ».

C'est que l'imagination le dominait dès lors en souveraine. Avant de savoir encore où elle le mènerait, il savait bien d'où elle l'écartait, et trop attaché à son sens propre pour tenter jamais de le contraindre, il y abondait d'un air de provocation. « Je n'avais reçu qu'à moitié l'impression universelle; j'admirais moins que les autres ces tragédies si vantées. J'y trouvais une uniformité, une contrainte, une gêne, une forme monotone, un faux, qui ne plaisaient pas beaucoup à mon esprit amoureux des beautés vastes et iiTégulières" ». Qu'il s'engageait là-dessus de joutes mémorables dans ces réunions amicales où Mercier s'adonnait avec ivresse aux délices de la conversation ! « C'est là que j'ai

1. Histoire d'Izerbeti, poète aralje. Amsterdam et Paris, 1766, p. 170-

2. Sm?' ta Tragédie de Brutus. Bien Informé, 6 pluviôse, an VII.

Page 1