‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 60 sur 521 · II · texte numérisé non relu

II

peau * où leur nom est brodé; et j'entends bien que jamais cet honneur n'est conféré qu'à bon escient, que l'intrigue ni la faveur ne s'en mêle, mais, ces règles étant admises, je ne conçois pas trop comment le chapeau vaut mieux que la croix. Il n'est pas sans intérêt d'indiquer ici de quelle manière Mercier assure le règne de la simplicité dans les vêtements ; c'est que le crédit n'existe plus, tout se paie comptant, et de la sorte il ne peut plus être du bel air de faire des dettes. Mercier ne badine avec aucun abus, si mince soit-il. « Je voudrais, s'écrie-t-il, que, sur le pavé de Paris, chaque homme revêtu d'un habit au dessus de son état fut forcé, sous des peines sévères, de porter dans sa poche la quittance de son tailleur". »

Ceci n'est encore que le dehors. Entrons dans une de ces maisons. Le xviii® siècle pratiquait fort bien l'hospitalité, mais cette vertu est en tel progrès' qu'il n'existe plus ni tavernes ni traiteurs. Les grands seigneurs tiennent table ouverte à tout venant, si bien que — chose merveilleuse ! — l'art de falsifier les aliments et de frelater les vins s'est totalement perdu. La nourriture est saine et légère; la cuisine, convertie à la simplicité générale, a, elle aussi, abjuré ces raffinements qui coûtaient cher à l'estomac et à la bourse. Et gravement Mercier déclare que le luxe de la table lui parait un « crime révoltant » *. Son sujet l'entraîne, et je suis

1. I, 38. Eu cela uou plus il ue fut pas mauvais prophète. Voir sur l'usage honorifique du bonnet phrygieu Vlnlennédiaire des Chercheurs et Curieux, 10 mai 1886. « Le général Kelleruiaun publia au camp de Wissembourg, le IS juillet 1792, un ordre du jour qui instituait le bouuet rouge comme un signe sacré dont il interdisait le port à ceux qui n'y seraient pas autorisés d'une manière spéciale, après quelque acte d'un mérite éclatant. On voit que Kellcrmann voulut en faire un type de décoration. »

3. Jusqu'ici nous n'en apercevons pas l'effet. Certainement les mœurs françaises ont été plus hospitalières au xviiie siècle qu'au xi.x.e. Qu'on 3C rappelle les relations étroites, intimes, continues qui régnaient entre les familiers de la Chevrette ou du Grand-Val, par exemple, et tant de tables ouvertes périodiquement à des convives fidèles. Il y avait alors des hôtes. Il y a aujourd'hui des invités, de loiu en loin rassemblés par le hasard d'une réunion fortuite et presque aussitôt perdus de vue. Cette impression a été fort exactement notée par le Thomas Graindorge de Taine.

4. n, 235. Pareillement il se courroucera bien fort contre « l'hydre

bien sur qu'il sïiidigne sincèrement, mais il y a en lui un friand appréciateur des bonnes chosesqui ne se laissera pas toujours réduire au silence. Nous le retrouverons à l'occasion, c'est encore un de ces points où le moraliste passera quelque chose au bon vivant. Pour l'heure il ne veut rien entendre, car il vient de se rappeler une abomination criminelle. Un jour, de son temps, n'avait-on pas dressé sur une table un chel-d'œuvrede sucrerie qui représentait un opéra avectoutrappareildesadécoration?Celacrievengeance.Ona renoncé aussi à souper tard, car on tient avoir lever le soleil, et on ne veille guère. On cause pendant le repas, mais sur un ton honnête et décent : les domestiques assis avec les maîtres au bout de la table font leur profit de ce qui se dit, aussi ne les voit-on ni insolents ni avilis. Le salon n'est pas moins édifiant que la salle à manger. C'est une grande pièce vaste, claire, proprement meublée, il n'existe plus de petits appartements encombrés de brimborions, de magots et de porcelaines. Le maître du logis est d'une cordialité grave; sa femme et ses enfants lui marquent de la déférence ; son fils se garderait bien de le persifler tout haut; ses filles ne sont ni muettes ni maniérées. La conversation s'engage, mais on ne fait point assaut d'idées^ .

« Le maudit esprit, ce fléau de mon siècle, ne donnait pas des couleurs mensongères à ce qui était si simple de sa nature. L'un ne prit pas justement le contrepied de ce que soutenait l'autre, le tout pour briller et satisfaire un amourpropre babillard. Ceux qui parlaient avaient des principes et, dans le même quart d'heure, ne se démentaient pas vingt fois. L'esprit de cette assemblée ne voltigeait pas comme l'oiseau sur la branche et, sans être diffus et pesant, il ne passait pas sans aucune transition et sur le même ton des couches d'une princesse à l'histoire d'un noyé'. »

Ingrat Mercier! Lui qui ailleurs se montrera si épris de cet art charmant de la causerie, art où le xviii° siècle fut sans rival! Ici même je crois qu'un léger scrupule survient, car il ajoute une note dans son édition de 1786 pour dire : « La conversation est un des plus grands plaisirs de la vie;

de la coquetterie » (u, ISO). Toujours le même penchant à s'armer (l'un pavé pour exterminer un papillon.

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