‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 64 sur 521 · II, iso-ns · texte numérisé non relu

II, iso-ns

en cérémonie l'invisible par le moyen du télescope et du microscope.

Les deux infinis avec lesquels il communie pour la première fois lui procurent des transports d'extase. « Le jeune homme ému, étonné, conserve la double impression qu'il a reçue presque au même instant, il pleure de joie, il ne peut rassasier son ardente curiosité... Sentez-vous avec quelle vérité, quelle énergie il adore l'Être des Etres? » Et voyez la métamorphose : « Il guérit de l'ambition terrestre et des petites haines qu'elle enfante..., il chérit tous les hommes animés du souftle égal de la vie, il est le frère de tout ce que le Créateur a touché'. « N'est-il point curieux de trouver, à ce propos, sous la plume de Mercier, un hommage à saint François d'Assise, conçu en termes non moins singuliers que sincères? « Ce saint valait mieux que ses confrères, il était vraiment philosophe". » Ainsi paraît dans cet exemple significatif une trace de la prévention du temps contre l'esprit chrétien, prévention dont lui-même, dans sa grande liberté d'esprit, se ressentait un peu, bien que la générosité de son idéalisme si ardent et si compréhensif l'y eût, en grande partie, soustrait.

Certes, elle ne part ni d'un coîur, ni d'un esprit vulgaire, cette conception d'une rencontre solennelle entre une jeune âme et l'infini. Mais imaginer que le mystère des choses hante fatalement chaque adolescent dans le temps que la barbe lui vient, méconnaître, en cette matière, les variétés inégales du sens intime, prendre pour l'homme, sans réserve ni exception, ce qui est vrai de tel homme, et, par un surcroit d'aberration, prêter aux émotions du télescope et du microscope un caractère universel de dévote ferveur, c'est marquer d'une manière trop certaine un vice incurable de discernement. Et comme il poursuit sa chimère ! De ce jour, le jeune homme « est initié avec les êtres pensants, mais il garde scrupuleusement le secret, afin de ménager le même degré de plaisir et de surprise à ceux qui n'ont point atteint l'âge où l'on sent de tels prodiges \ » Quelle puérilité de croire qu'on peut garder secrète, comme une formule de cabale, la révélation même de l'univers!

La communion des deux infinis est sujette à de fréquents renouvellements. Agenouillés devant les télescopes de l'Observatoire, les fidèles élèvent leurs âmes avec leurs regards vers l'Auteur de toutes choses, tandis que les savants, physiciens ou astronomes, font vraiment office de prêtres et divulguent les plus belles découvertes, comme ils liraient des versets de texte sacré. En ces heures d'effusion, il arrive souvent qu'un jeune homme, pris d'une ivresse grandiose, la communique par une brûlante improvisation à ceux qui l'entourent'.

Toute l'éducation tend donc à faire des êtres religieux et moraux, et elle y réussit à coup sûr, puisqu'a /)no?'2 on les y suppose appropriés, comme elle à eux. De cette appropriation réciproque ainsi présumée, il suit que l'éducation a quelque chose d'uniforme et de strict : comme elle convient à tous, elle exclut toute croissance rebelle, tout développement libre, toute originalité de nature. Il n'y aura point même de vertus de luxe et de choix. C'est sous les espèces du télescope et du microscope que chacun communiera. Pareillement endoctrinés, tous les Français de 2440 seront pareillement graves, dociles, pieux et bien pensants ; pareillement tous seront des moralistes profès et pratiquants.

Dans l'enseignement, on le devine, même direction inflexible, même étroite subordination à une fin préconçue. Élever un enfant, ce n'est pas l'amener à être homme de bien, à sa manière, selon les inspirations de son libre arbitre, c'est le façonner sur un certain modèle qui ne comporte aucune latitude : il ne sera jamais impassible, mais toujours attendri; il n'aura pas l'imagination froide, mais toujours embrasée. A l'unité du but se rapporte l'unité du chemin. Toutes les âmes sont conduites à la vertu, en rangs, par la grande route, entre deux cordeaux symétriques; défense de passer à travers champs. De même, instruire un enfant, ce n'est pas stimuler en lui le désir de savoir et de penser à sa guise, c'est lui fournir les moyens d'être un homme moral, selon la formule susdite, et de vivre de son état. L'enseignement sera donc édifiant et pratique, et ne sera rien d'autre. La morale et la physique en font la substance, ainsi que les lois de la patrie dont

lecture est donnée, dès Tâge de 14 ans^ à chaque élève qui les copie de sa main et fait serment de les respecter. Mais les langues anciennes sont proscrites. Les auteurs grecs sont parfaitement traduits, cela suffit. Pour les latins. Mercier n'en a cure. « La langue française a prévalu de toutes parts. » Dès qu'ils sont en âge de comprendre, les jeunes écoliers lisent V Encyclopédie, en guise de livre élémentaire. D'ailleurs, « on a composé des ouvrages dignes d'effacer ceux des anciens. » Ils sont plus intéressants pour nous, plus relatifs à l'état de notre progrès et « au but moral qu'il ne faut jamais perdre de vue ». Les savants seuls s'occupent des langues mortes. « On lit Tite- Live à peu près comme l'Alcoran'. »

En conséquence de cette heureuse réforme, il va sans dire que les collèges ne sont plus reconnaissables. Contre ceux de son temps Mercier soulage sa vieille rancune. « La forme, la longueur et le choix des études, la nullité ou la paresse des professeurs et régents, le pédantisme et le ridicule de leurs leçons, tout, quand nous entrons dans un collège, offreinvolontairement à notre imagination la figure d'un siècle barbare qui viendrait à nous avec sa robe noire et faisant orgueilleusement parade de ses vieux lambeaux. Il faut que la tête d'un jeune homme soit bien forte pour sortir saine et sauve de ce tas d'absurdités dont on l'enivre. Voilà cependant les lieux où la jeunesse consume ses plus belles années, pour ne rien apprendre de vraiment utile'. » Mais nos heureux descendants ne connaîtront point ces misères. Le collège des Quatre-Nations existe toujours, seulement son nom même a changé de sens, il désigne celles dont on enseigne l'idiome, l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Ce sont les langues vivantes, en effet, qu'on fait apprendre aux enfants; des étrangers, choisis parmi les plus instruits, viennent leur en donner l'intelligence; et cette communication incessante a formé mille nœuds amicaux entre les peuples qui ont abjuré leurs haines mutuelles. A l'issue de leurs études, les écoliers sauront avec le leur, le parler des principaux pays de l'Europe, les sciences naturelles, la physique et la morale, parce que

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