‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 65 sur 521 · II · texte numérisé non relu

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SA VIE, SON Œl'VHK, SON IKMI'S lOS

tout cela est sain au cœur et à l'esprit, en même temps que propre à un usage quotidien*. Mais ils n'auront appris que fort peu d'histoire, car « l'histoire est la honte de l'humanité )>, elle perpétue trop d'exemples pernicieux. Bon ;\ l'homme mûr de fortifier sa vertu par le spectacle des injustices passées. Il faut que l'enfant « contracte une habitude heureuse »; pour bien faire, il n'aura pas trop de toute sa confiance avec toute son énergie. En outre, au même titre que le latin et le grec, on a exclu la métaphysique et ses systèmes obscurs, chimériques, inutiles ^

C'est dire que les mémorables querelles de Sorbonne ont disparu, elles aussi. Les bancs sur lesquels s'asseyaient les docteurs « étaient formés d'un certain bois dont la funeste vertu dérangeait la tête la mieux organisée et la faisait déraisonner avec méthode ». On y a mis bon ordre : dans cet antre de la néfaste scolastique, une école d'anatomio s'est installée \ Toutes fenêtres ouvertes, le grand jour a fait fuir les chauves-souris.

Avant Mercier, et dans un dessein identique, Platon avait banni de sa république les poètes, ce qui se conçoit : le bon papier blanc ayant nombre d'emplois utiles et déterminés, c'est le gâcher que d'y écrire des vers. Pourtant Mercier fléchit ici. A un certain âge, c'est-à-dire quand le jeune homme est assez robuste pour ne plus rien craindre, on lui permet de lire les poètes. « Les nôtres ont su allier la sagesse à l'enthousiasme. Ce ne sont point de ces hommes qui imposent à la raison par la cadence et l'harmonie des paroles, qui se trouvent conduits, comme malgré eux, dans le faux et dans le bizarre. » Non, ils ne chantent que le courage et la vertu, n'égarent jamais leurs louanges sur des indignes, mais ne font au contraire qu'anticiper sur les arrêts de la postérité*. De la sorte, le superflu lui-même, qui a été sévèrement tenu à l'écart des salles d'étude, ne s'insinuera, lui aussi, quand, par grâce, on entrebâille la porte, que dûment revêtu de la livrée de l'utile.

11 est assez piquant, on le reconnaîtra, de trouver dans la bouche de Mercier édifiant sa cité vertueuse les mêmes

arguments invoqués aujourd'hui contre l'enseignement classique par ceux de nos contemporains qui ne veulent rien d'oiseux dans les fondations de la cité industrielle future. C'est qu'ils ont beau différer par leurs tendances, le tour d'esprit est le même. Ceux-ci dans l'ordre positif, celui-là dans l'ordre moral, sont pareillement des utilitaires. Pour eux, l'utile règle seul l'emploi des facultés humaines, et si, sans doute, ils prennent, les uns ou les autres, ce mot dans des acceptions fort diverses, ils n'en attribuent pas moins tous à leur principe le même caractère d'autorité impérieuse, ils lui assignent sur l'esprit humain le même privilège exclusif. Appliqués par destination à une tâche exactement circonscrite, il est ridicule et blâmable que mécaniciens ou moralistes présomptifs passent le temps à ce qui n'est point leur affaire, beaux-arts, belles-lettres, éloquence et poésie, objets de loisir, de délassement et de curiosité, qui ne fournissent, de leur nature, ni maximes de conduite ni occasions de profit. Entre ces deux sortes d'utilité, toutefois, la morale et la positive, il y a cette différence que l'une prescrit un devoir et ne souffre pas de désobéissance; l'autre, qui parle au nom de l'intérêt, n'est pas moins sûre de soi, mais elle admet des exceptions; y contrevenir n'est que malavisé et non point illicite. Aussi, à l'égard du grec et du latin, toute l'ambition de leurs détracteurs, dans le temps présent, va-t-elle à obtenir que l'étude cesse d'en être obligatoire. Plus modérés encore, leurs précurseurs du siècle dernier*, qui s'emportaient contre la prédominance excessive des études grecquesetlatines, n'en mettaient pourtant point l'existence en question et se bornaient à réclamer — non sans grande apparence de raison — des méthodes plus expéditives et une plus large place pour les autres connaissances. C'est au contraire une question de conscience pour Mercier de proscrire le latin parce qu'il n'importe point au bien moral, comme Pascal proscrit les divertissements mondains parce qu'ils sont étrangers au salut. Mais, pour tempérés qu'ils soient ou bien intransigeants, l'esprit de tous ces réformateurs ne le cède-t-il pas en libéralisme à celui de l'enseignement traditionnel, héritier de la Re-

1. Ils étaient déjà légion. "V. Abbé Sicard, Les ÉLudcft classiques avant la Révolution, pp. 59-68.

naissance, puisqu'au rebours de ce dernier, leur œuvre, leur succès est de soustraire la pensée humaine à la libre fantaisie de ses spéculations pour l'engager plus avant dans les lisières de l'utile? Et toute la secrète opposition de ces deux tendances ne s'accuse-t-elle pas soudain lorsque Mercier, qui pousse toujours à outrance le courage de son opinion, laisse entendre qu'il se range à l'avis de Rousseau, donnant la préférence au cordonnier sur le poète*?

L'homme recueille naturellement le fruit des semences répandues dans l'àme de l'enfant. Ne détournant jamais ses regards de la loi morale, non seulement il remplit en conscience tous ses devoirs, mais encore le juste et le vrai sont la seule mesure de ses opinions. Ce n'est pas à une intelligence ainsi formée que la vanité, le respect humain, le désir de paraître en feraient jamais accroire. De là, dans ses actions et ses pensées, une rectitude, une sécurité dignes de louange, sans aucun doute, mais où l'on ne peut, ce me semble, s'empêcher de sentir un peu trop le contentement de soi. Chez des êtres fragiles et faillibles, le bon vouloir a quelque chose de mal assuré, de menacé qui touche davantage le coîur.

Considérons dans l'exercice de leurs professions nos descendants de 2440. Quelle conscience et quelle fidélité! Le médecin ne craint plus, comme au temps de Mercier, de retrousser ses manches, de mettre lui-même la main à la tache, ni de monter l'escalier des mansardes. Il donne ses soins à tous ceux qui l'appellent. S'il s'agit d'un indigent, c'est l'État qui paie. On tient registre des malades morts ou guéris. Le patient vient- il à succomber, le médecin est tenu de justifier ses ordonnances. D'ailleurs, les progrès de son art, on le pense bien, en ont notablement diminué les incertitudes. L'inoculation universellement pratiquée sauve un grand nombre de vies. De même on a des spécifiques contre la phtisie et l'hydropisie. On sait impunément dis-

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