‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 66 sur 521 · De J.-J. R., I · texte numérisé non relu

De J.-J. R., I

iOH SÉBASTIEN MERCIER

soudre la pierre. Mieux encore, l'hygiène réussit, en grande partie, à supplanter la médecine. Chacun se conforme aux exigences de sa complexion et, par dessus tout, observe la tempérance '.

La raison et la conscience, qui réussissent si bien aux médecins, à leurs clients, et qui simplifient la tâche aux uns et aux autres, font merveille également dans les tribunaux. D'abord, les lois baroques et disparates du vieux temps n'existent plus. Là-dessus les prédictions de Mercier tombent particulièrement juste. « Il est venu des hommes assez intelligents, assez amis de leurs semblables, assez courageux pour méditer une refonte entière et, d'une masse bizarre, en faire une statue exacte et bien proportionnée. » Ce n'est pas sans orgueil qu'après la promulgation du Code civil Mercier devait se rappeler ce passage. Non moins que les lois, la procédure a changé. « La justice a parlé par la voix de la nature... Ses préceptes ont été sages, clairs, distincts. Tous les cas généraux ont été prévus et comme entraînés par la loi. Les cas particuliers en dérivent naturellement... et la droiture, plus savante que la jurisprudence elle-même, applique la probité pratique à tous les événements... » Aussi les procès ne traînent-ils plus en longueur : un an suffît à vider les plus obscurs, grâce aux lois et à leurs interprètes. Naturellement on a supprimé les sangsues qui vivaient de la chicane : les procureurs sont abolis. Les avocats ne mettent dans leurs plaidoyers ni subtilité ni emphase. Ils exposent laconiquement la cause avec toute la simplicité qui naît de la conviction. C'est que, d'avance, ils ont jugé. Tout cas qui leur parait mauvais est impitoyablement refusé; si bien que le méchant n'a rien à espérer du tribunal, voulût-il y porter lui-même sa prétention, ce qui est, d'ailleurs, son droit'.

Voilà les professions libérales : par elles, on peut juger du reste. Partout régnent au même degré l'application à la tâche, la docilité à la conscience. L'état préféré de presque tous les citoyens est l'agriculture. « Trois choses sont spécialement en honneur parmi nous : faire un enfant, ensemencer unchamp et bâtir une maison », c'est-à-dire fonder une famille et la nourrir, destinée primordiale de l'homme dont les

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mensoni^'cs cl les vanités d'aiilan ne le détournent plus. Aussi nous trace-t-ou de l'état des campagnes, de la prospérité des populations, de la douceur des mœurs, un tableau digne do TAgc d'or. « La tâche est modérée, et dès qu'elle est finie, la joie recommence.... On allait autrefois chercher le plaisir dans les villes, on va aujourd'hui le chercher dans les villages *. »

Tous ces beaux résultats ne sont pas plus difficiles à réaliser ({u'à prévoir : il y suffit cette simple condition que toute malice, tout principe d'erreur soit banni du cœur de l'homme. Cependant, pour aisée qu'on nous représente la lâche, elle n'a pas les grâces de l'inconscient. Cette vertu est trop en étalage, se propose trop en exemple. H y a du pédagogue dans ces êtres d'élite. Non contents de faire le bien, ils en raisonnent et en écrivent. La littérature n'a pas d'autre objet que la morale : partant elle est, comme la morale, du ressort de tous. Sans être auteur de profession, « chacun écrit ce qu'il pense dans ses meilleurs moments, et rassemble à un certain âge les réflexions les plus épurées qu'il a eues pendant sa vie », puis il en compose un livre. Le jour de ses funérailles, lecture en est faite à haute voix, et les enfants recueillent pieusement ce bréviaire de morale privée comme le portrait de l'âme de leur père et comme un complément toujours continué à leurs archives de famille". Parler de soi au public, nous nous y entendons déjà assez bien, de sorte qu'éloignés, comme nous le sommes encore, de mœurs si parfaites, nous savons toutefois par expérience tout ce qu'a de fâcheux la tentation de se mirer dans ses écrits? En 2440, il est vrai, rien que d' « épuré » ne trouvera place dans les confidences intimes ; et, malgré la réserve qu'elle suggère, l'idée de Mercier ne laisse pas d'être belle. Ecrire, parce qu'on a quelque chose à dire, et non par métier, n'est-ce point le meilleur, le plus noble emploi de la plume? Ce zèle pour la vertu manifesté par un hommage testamentaire qui répond à la pratique de toute une vie, ne nous trompons-nous pas, après tout, en y apercevant une sorte d'indiscrétion, quelque chose qui ressemble â de la forfanterie? Peut-être devons-nous cette impression au spec-

tacle d'une société fort imparfaite, où le bien et le mal vivent en état de contraste, peut-être la persistance, l'obsession de tant de bons exemples ne nous importune-t-elle que parce qu'elle nous humilie. Il n'est que de généraliser : quand tous ont môme affaire et même langage, nul ne reproche à son voisin de vouloir le régenter, nul ne l'accuse de jactance, ils sont à l'unisson. Qu'on se rappelle à cet égard les premiers chrétiens ou les Quakers réunis autour de Guillaume Penn. Rivalisant entre eux d'émulation à bien vivre, aucun ne souhaitait aux autres un zèle plus contenu. Ainsi, dans la société idéale rêvée par Mercier, personne ne connaîtra les pudeurs de la foi morale réduite à se taire, faute de se sentir partagée.

Dans un pays oij tous les citoyens professent et pratiquent le même culte, la religion est chose d'État. Pareillement ici la morale. La société veille avec grand soin aux sentiments, aux principes de ses membres : au même titre elle a charge de leur vertu et de leur bonheur. A cet effet, il existe des Censeurs, c'est-à-dire « des admonesteurs qui portent partout le flambeau de la raison et qui guérissent les esprits indociles ou mutinés, en employant tour à tour l'éloquence du cœur, la douceur et la raison* ». Malgré tant de bons offices, un endurci vient-il à écrire un livre où sont exposés « des principes dangereux, opposés à la saine morale, à cette morale universelle qui parle à tous les cœurs », pour sa punition, on lui fait porter un masque^, « afin de cacher sa honte jusqu'à ce qu'il l'ait effacée en écrivant des choses plus raisonnées et plus sages ». Ce n'est pas tout, « chaque jour, deux citoyens vertueux vont lui rendre visite, combattre ses opinions erronées avec les armes de la douceur et de l'éloquence, écouter ses objections, y répondre et l'engager à se rétracter dès qu'il sera convaincu. Alors, il sera réhabilité ». Sans doute on n'use pas de la prison ni de l'amende contre les délits de conscience. Ce serait oppressif. On a même aboli la censure préventive. Chacun imprime ce que bon lui semble. Seulement « le public le frappe d'opprobre s'il contredit les principes sacrés qui servent de

base à la conduite et à la probité des hommes, c'est

lui en même temps, qui le soutient s'il a avancé quelque

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vérité neuve, propre à réprimer certains abus. Enfin la voix publique est seule juge dans ces sortes de cas. » Mais, comme on le voit, sa juridiction n'a rien de fictif. Pour n'user d'autre moyen que de la persuasion, la morale d'Etat entend assez bien son office de tyrannie. C'est de la sorte qu'on évangélisait les hérétiques, au moins dans les heures de douceur, sans injonctions rebutantes, mais sans respect du libre arbitre. Après avoir imaginé ce beau système, Mercier s'exalte : « La liberté de la presse est la vraie mesure de la liberté civile. » Rien n'est si vrai : dans sa doctrine, l'une est tout à l'avenant de l'autre. La vertu seule règne, mais rien ne se dérobe à sa dictature. Pourvu qu'on adhère aux vérités obligatoires, il est, d'ailleurs, permis de tout écrire sur les hommes et les choses. Aucune satire n'est prohibée. Le gouvernement est « si éclairé et si sage qu'il se sent hors d'atteinte' ».

Sous un régime aussi attentif à la pureté des consciences, les gens de lettres ne sauraient être oubliés. Nous savons déjà ce que Mercier pense de leur rôle social. De son temps, ceux-ci étaient, observe-t-il, méconnus ou calomniés, victimes du mépris envieux des grands et de l'ignorante sottise du public ; ils n'en sont pas moins les premiers auteurs de la félicité quia succédé aux maux de jadis, ils ont flétri la tyrannie, plaint les misères du peuple, plaidé la cause de l'humanité, abattu la superstition, travaillé à l'affranchissement. Aussi leurs faiblesses demeurent-elles absoutes. « Nous ne voyons que celte masse de lumières qu'ils ont formée, agrandie. C'est un soleil moral qui ne s'éteindra plus qu'avec le flambeau de l'univers". » Leurs heureux héritiers sont devenus les citoyens les plus considérables de la nation. On en a fait des fonctionnaires supérieurs, investis de la charge d'émouvoir et d'attendrir leurs semblables, quelque chose comme le département de la sensibilité publique. « C'est à eux que l'État a confié le soin de développer ce principe des vertus^. » Partant, la littérature est chose officielle, comme la morale à qui elle sert uniquement d'organe. Le mérite de la littérature, la mesure

de sa valeur, le titre de son aloi est tout entier dans la vertu édifiante, dans l'utilité sociale, dans l'efficacité persuasive de ses produits.

Pour apprécier dans toute sa majesté la haute magistrature conférée aux gens de lettres, il faut les voir réunis en corps, dans l'Académie française, cette institution antique qui rassemble comme jadis les plus illustres d'entre eux, mais qui, dans la régénération universelle, paraît à peine reconnaissable. D'abord, le nombre de ses membres n'est plus limité : quand un candidat nouveau se signale par son mérite, on l'y admet aussitôt, sans attendre que la mort ait fait une place. Elle a changé de siège non moins que de mœurs. Ce n'est plus au Louvre qu'elle réside, mais sur la colline de Montmartre, à tout jamais abandonnée des carriers et transformée en une montagne sainte, un vrai Parnasse. L'Académie est constituée à l'exemple d'une Chartreuse : de nombreux bosquets y forment autant de retraites où chaque membre, entretenu par l'État dans la plus paisible prospérité, se livre à des pensées dont la nation profite, car elles deviennent la matière des ouvrages qui l'exhortent à la vertu. Il n'existe plus de ces salons où les grands écrivains d'autrefois sacrifiaient à la mode, à la vanité, au désœuvrement. Dans la retraite auguste où le génie leur adonné accès et d'où la médiocrité et la fourberie demeurent bannies, le public respecte trop leur noble solitude pour oser la troubler. « Nous n'allons point les interrompre pour nous distraire ou pour épier les moindres mouvements de leur âme, ou pour nous vanter seulement de les avoir vus. » Mercier qui a prévu tant de choses, n'a point prévu V interview . Quand on veut voir de près les académiciens, on a cependant la ressource des assemblées publiques qu'ils tiennent de temps à autre. Tout le monde y peut entrer comme à la messe; et, de vrai, ces contemplateurs attitrés, révérends gardiens et dépositaires de la Vertu d'Etat, lorsqu'ils se montrent dans l'exercice de leur charge, ne peuvent faire autrement que d'officier. L'un deux lit un discours (qui est une véritable homélie) sur l'envie et la peint avec une telle force que tous les assistants fondent en larmes et s'embrassent comme des frères. Un trait bien significatif montre toutefois que, pour être érigée en une sorte de collège, presque de conclave sacré, la confrérie

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des gens de lettres n'a pas renoncé à tout amour-propre. Au-dessus du siège de chaque académicien se dresse un petit drapeau oîi l'on peut lire les titres de ses ouvrages, lesquels sont tous d'un mérite éclatant, cela va sans dire, et prouvent bien qu'un lieu aussi vénérable n'est plus souillé par la présence d'intrus, prélats, précepteurs ou financiers ^

Ainsi la pensée exerce son pouvoir tutélaire sur une société où règne l'unité des cœurs et des consciences. Elle le partage avec la religion, si toutefois il peut y avoir partage là où il y a identité d'esprit, d'origine et de leçons. L'homme qui pense et l'homme qui prie n'ont point en réalité, aux yeux de Mercier, un ministère différent. Ils sont les organes d'une commune vérité. Unis dans leurfoi au même principe, ce qu'ils enseignent en son nom trouve son expression dans cette formule d'un de nos plus grands contemporains : prendre religieusement les choses, regarder la vie comme sérieuse et sainte".

De ce point de vue, en efTet, le profane et le sacré cessent de se combattre pour se confondre. C'est parce que le sens de ces deux mots avait été dénaturé que le profane, au XVIII'' siècle, avait des reprises à exercer sur le sacré ; et, comme il arrive toujours, le procès ayant envenimé le différend, la plupart des philosophes, en se faisant les champions de l'un, avaient trop méconnu, trop prétendu mettre à néant les droits de l'autre. Fatal effet des représailles ! L'intolérance dogmatique avait opprimé la pensée spéculative, et celle-ci maintenant mésusait de son triomphe en s'attaquant au sentiment religieux lui-même. Tous deux pourtant sont solidaires, car tous deux relèvent de l'infini : violer les retraites de l'âme n'était pas digne de la philosophie; par là elle trahissait sa propre cause, et, pour sa punition, ce n'est pas la pensée pure, il faut l'avouer, qui le plus souvent occupait ses conquêtes.

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