‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 80 sur 521 · II · texte numérisé non relu

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3. II, 200-201. Parole imprudente. Mercier se prépare des remords, lui qui en sera contrôleur un jour.

général, les objets de luxe et d'ostentation sont proscrits : par exemple, le tabac, le thé et le café, trois poisons pernicieux ; les pierres précieuses sont jetées à la mer, on se passe même des mines d'or du Pérou. Le travail et la frugalité suppléent à tout. Les denrées vraiment utiles, nos campagnes les produisent et il s'en fait, sur notre sol, un trafic régulier. Quant au commerce extérieur, il a disparu en même temps que le luxe et ses funestes conséquences : soif de l'or, inégalité croissante des biens, corruption de la société.

On prétendaitle justifier sous prétexte de communication entre les deux mondes, mais Mercier, qui, nous le savons, affronte intrépidement le paradoxe, ne craint pas de dire ici que nous connaissons l'Amérique depuis fort peu de siècles, et que l'Océan nous en sépare, preuve certaine qu'il n'entrait point dans les plans de la nature de nous mettre en rapport avec elle. Les portions du globe sont faites pour se suffire à elles-mêmes. Non, non, point de commerce. Il provoque, alimente et irrite des besoins factices; il allume les fureurs de la concurrence; il amène avec lui le crédit, l'accroissement de l'impôt et la misère publique. Enfin, il excite des guerres qui se sont propagées de l'un à l'autre hémisphère. Pour le protéger on a créé la marine militaire et condamné des milliers d'hommes à devenir amphibies, à mener une vie contre nature. Tout cela a encore compliqué la machine politique. Les affaires extérieures, intrigues, négociations, alliances, ont de plus en plus sollicité l'attention dont les gouvernements ont fait tort aux besoins du peuple, et il a fallu de plus en plus emplir les caisses de l'État.

Le commerce extérieur est donc aboli et les navires qui s'y livraient font maintenant à travers le monde des voyages d'études, répandant nos connaissances, nous en amassant de nouvelles. A leur bord, on embarque de jeunes voyageurs qui rendent compte, une fois revenus, de ce qu'ils ont vu, mais on leur défend d'imprimer leurs récits, de peur de leur donner de la vanité *.

Quand Mercier est en veine de massacre, tout y passe. Oui, le luxe cause mille maux, Rousseau l'a prouvé ; là dessus il s'engage dans toute la file des conséquences. Le \. II, 202-220, passim, m, 3.

voilà fort échauffé. Le luxe cependant tient de fort près à la civilisation. Prsnons-y garde et voyons où portent nos coups. Là dessus la réflexion fait son œuvre : « On a beau exagérer les malheurs qui accompagnent le luxe, l'homme est plus heureux dans les cités où il brille. » Et voilà qui nous conduit à un judicieux tempérament. 11 est bien vrai qu'au xviii« siècle le luxe faisait scandale par son contraste avec d'atroces misères. Au contraire, « parmi nous le luxe est commodité, jouissances presque générales ». Sans doute, quoi qu'on fasse, la société ne partagera jamais entre tous ses membres un même bonheur mais « les jouissances des riches assurent parmi nous les jouissances

des pauvres Toutes les créations du luxe circuleront et

passeront de main en main... La félicité nationale dépend de la félicité de plusieurs particuliers ; ils faut qu'ils jouissent pour qu'ils apprennent à faire jouir leurs semblables. Faites disparaître ces avantages particuliers de la civilisation, la totalité des individus sera plus pauvre et plus malheureuse'. »

Cela n'est-il pas de fortbon sens? Ainsi des échangesavec l'étranger que frappait tout à l'heure le même anathème. A tête reposée, on observe qu' « un Etat ne peut figurer de nos jours qu'avec un grand commerce. » Aussi la marine aura-t-elle pris, en 2440, la plus grande extension. Deux cents vaisseaux de ligne seront montés par 130.000 matelots, et nous poursuivrons avec l'Orient cet immense négoce

1. III, 147-149. Notons encore à l'appui de la même opinion ce passage remarquable : « Ce n'est jamais la grande propriété qui fatigue l'œil du pauvre, c'est l'impuissance où il se trouve, par des lois erronées, d'avoir aussi une propriété... » Et cet autre : « Le plus riche a encore à désirer, comme le plus pauvre; et c'est de ce désir fécond que naissent les travaux qui répandent partout les productions de la nature et des arts. » Craint-il de n'être pas compris comme il faut, de n'avoir point assez hardiment raison? Voici tout à côté une déclaration qui ne laisse pas d'être un peu forte : « Quand l'homme est riche, je ne dis pas opulent, il est meilleur. » Foin des contradicteurs ! Mercier leur décoche la réplique la plus inattendue certes, qui ait jamais jailli de sa plume : « Les déclarations des moralistes, les raisonnements des philosophes ne constituent pas le génie d'une nation; il faut la prendre au point oîi elle est. L'assurance des propriétés actuelles, voilà la base fondamentale, sans quoi tout est chancelant. » B. de N., II. 358, 357. Un esprit qui aces solides réserves de bon sens ne confond jamais l'idée de réforme avec celle de subversion.

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qui fleurissait déjà si bien au xviu'' siècle*. Une autre image s'est emparée de l'esprit de Mercier'. Tout à l'heure, il s'agissait d'extirper le luxe avec toutes ses racines. Maintenant, il voit, par milliers, les navires porter à travers les mers le surcroit de notre abondance. La palinodie moins ménagée est encore plus significative. Que la vertu régénère les hommes, mais n'allons pas, avec quelques grondeurs, les loger dans des huttes!

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On le voit assez par tout ce qui précède, dans l'avenir qu'il nous dépeint, Mercier, bien loin de les distinguer, a le plus grand soin de confondre le privé et le public. Il enchaîne l'homme à la société par un lien étroit de solidarité morale qui rend commun à celle-ci tout ce qui concerne celui-là. De fort bons esprits estiment que l'État se mêle déjà trop de nos affaires', que ni l'administration de l'enseignement, ni celle du culte, ni celle de la charité, ni celle des fondations scientifiques ou artistiques ne devrait être de son ressort. Avec tout cela cependant, et par rapport à chaque individu, il ne laisse pas de contenir sa fonction dans des limites jusqu'ici à peu près strictes". Pourvoir aux charges communes dont il est investi (et dont quelques-unes ne devraient pas le regarder), rendre la justice, veiller à ce que chacun de nous, personnellement et pécuniairement, s'acquitte de sa cotisation envers la société, empêcher que le domaine de tous, c'est-à-dire la rue ouïes endroits publics, soit troublé ou souillé du fait d'un particulier et au détriment des autres, que les prescriptions élémentaires de la décence soient violées, que chacun de nous enfreigne le minimum de respect dû à son voisin et pareillement soit de la

1. II, 324-326. Sur ce dernier poiut, malheureusemeut, il est, jusqu'ici, mauvais propliète.

2. Observons que ce dernier passage ue figure pas dans l'édition de mo. En seize ans, l'auteur, évidemment, est venu à résipiscence.

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