‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 81 sur 521 · Voir Taine, Le Régime moderne, passim · texte numérisé non relu

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4. Est-il besoin de rappeler toutefois par combien d'usurpations consommées ou imminentes il tend malheureusement de nos jours à les excéder?

part de celui-ci l'objet d'un attentat semblable, — voilà à quoi se réduit en principe la relation de l'État et de l'administré. Cette tâche, il la remplit avec vigueur ou avec mollesse; sa police est sévère ou relâchée; ses moyens d'action sont violents ou timides. Mais en tout état de cause — pourvu qu'il n'y ait pas délit constaté ou que son intervention ne soit point requise, — il ne s'ingère ni dans nos sentiments, ni dans nos démarches ; il ne recherche pas si nous sommes gens de bien, dévoués à notre famille, charitables, si nous nous formons de la vie une idée grave ou futile, si nos mœurs sont pures, si nous préférons ou non le célibat au mariage, en un mot, si notre conduite est bonne et si notre conscience y veille. Il ne s'occupe de nous, ni pour nous censurer, ni pour nous louer; il n'applaudit à nos joies, ni ne compatit à nos peines, ni ne pleure sur nos erreurs; il ignore chacun de nous en son foyer particulier. Chaque citoyen, à son tour, indépendant en son for intérieur et dans son logis, s'y gouverne à son gré. Les lois prohibent plus qu'elles ne prescrivent. Pourvu qu'il ne les transgresse point, nul compte ne lui est demandé de ses faits et gestes. Le bon Français s'associe de cœur aux épreuves ou aux prospérités de son pays, le sert, dans la mesure de son pouvoir, concourt, de sa voix, aux débats de l'opinion; mais sa morale privée;, la direction de sa personne, il se garde de la confondre avec la prérogative de l'autorité. Dès qu'il a payé son tribut, il est maître chez soi; et comme il trouve naturel que l'État agisse selon les raisons qui le déterminent, il prétend, dans le cercle de sa petite souveraineté domestique, suivre, lui aussi, les siennes où personne n'a rien à voir. Pareillement, il est plein de discrétion à l'endroit de son voisin. Si la parenté ou Tamitié ne lui inspire pour celuici quelque sollicitude particulière, il ne prendra nulle peine de le juger; le plus souvent, il ignorera le dedans du ménage d'en face, ou si quoi que ce soit vient à en transpirer, il prononcera avec insouciance, s'égayant sur quelque ridicule, approuvant un bon exemple, s'apitoyant sur une infortune, mais de loin, sans s'affecter vivement, et tout prêt à détourner son attention. Bref nos mœurs sont trop indépendantes pour être très fraternelles.

Celles que Mercier nous prêche sont bien plus fraternelles qu'indépendantes. Des bons principes du premier citoyen

venu la société se fait un cas de conscience. Comme la croix, dans les cités du Moyen Age, comme le croissant, sur les terres de l'Islam, ici la morale philosophique préside à toutes les actions, à toutes les rencontres, à toutes les manifestations de la vie collective ou individuelle. Partout elle joue son rôle, elle se produit en discours, en pompe, en allégorie, en cérémonie. Témoin la séance de l'Académie française et l'audience royale. Témoin encore la galerie de peinture, où « il est défendu de mentir », où les arts « ont fait une admirable conspiration en faveur de l'humanité », et où, en conséquence, au lieu de s'asservir désormais au caprice d'amateurs soit orgueilleux, soit libertins, au lieu de reproduire le visage des financiers, les carnages de l'histoire et les fables de la superstition, le pinceau ne retrace plus que des anecdotes instructives et édifiantes'.

Témoin enfin les bibliothèques où l'on ne conserve que les écrits des amis de l'humanité, après avoir livré aux flammes les ouvrages frivoles et enfermé sous triples verrous les compilations surannées de la théologie et de la jurisprudence, répertoires gothiques qu'on garde pour en infecter quelque nation ennemie, si son agression nous mettait dans le cas d'employer contre elle cette arme terrible, l'esprit d'erreur'. Mais par dessus tout, il y a un chapitre où l'on voit à l'œuvre ce régime de fraternité vertueuse, c'est celui de l'exécution du criminel.

Le glas sonne, les citoyens sortent de leurs maisons, versant des larmes, levant les bras au ciel. Ils se rendent sur la grande place où, en plein air et dans l'appareil le plus solennel, un assassin va être jugé. 11 y a trente ans qu'un homicide n'a été commis. Encore celui-ci est-il le fait d'un sang bouillant et non d'un cœur dégradé. Repoussé par une femme qu'il aimait, l'homme qui attend son procès a tué son heureux rival. Il a encouru la mort' et ne tentera même pas de s'y soustraire. L'instruction est fort simplifiée. Le meurtre consommé, on a lu le forfait^sur le visage du cou-

3. La sensibilité de Mercierne l'égaré pas sur le chapitre de la peine capitale. 11 la juge de toute équité. La pilié qu'où réserve à l'assassin ne lui parait que faiblesse et que déni de justice envers la victime. B. de N. II, 35, 36.

pable, et en 48 heures son sort est réglé. Il se présente les mains libres devant l'estrade où siège le Sénats Amené devant le cadavre de la victime, il confesse son crime. Personne parmi les avocats ne prend sa défense. Il sait la loi, d'ailleurs on la lui lit, après quoi, le chef du Sénat lui donne le choix de mourir pour satisfaire à la justice et réhabiliter sa mémoire, ou de vivre déshonoré. Il choisit le premier parti et le roi, en gémissant, signe l'arrêt de mort, malgré le vœu de son cœur qui le pousserait à faire grâce, mais il faut que la loi l'emporte. Alors, on embrasse l'expiateur réconcilié avec ses semblables, on le revêt d'une tunique blanche, on l'encourage, on lui prodigue les consolations, le peloton d'exécution arme ses fusils et la sentence s'accomplit parmi les sonneries des cloches et les roulements de tambour. Rien n'y manque et, comme dans un orchestre bien conduit, chacun fait sa partie, la société qui pleure l'égarement d'un des siens, lajustice qui triomphe par la seuleforcede la persuasion, l'immolé volontaire qui se sacrifie par point d'honneur, pour faire réparation à l'humanité. C'est une « moralité » vertueuse, comme ces pièces naïves du xv<= siècle où vertus et vices discouraient à l'avantage des unes, à la confusion des autres. Pas un souffle de vie, pas un vestige de vérité humaine n'y a pénétré ; on se demande avec stupeur comment l'excès même de l'illusion n'a point dessillé les yeux de Mercier. Bien évidemment les créatures représentées ici ne sont pas des hommes. Chemin faisant toutefois, il indique quelques réformes utiles et adoptées depuis. On dresse l'acte de décès du supplicié dans la forme ordinaire, sans mention du genre de mort; la famille qu'il laisse n'a aucune part à une infamie dentelle n'est pas responsable. Une place de faveur étant venue à vaquer le soir même, le propre frère du condamné est appelé à la remplir, car Mercier ne s'arrête jamais à mi-chemin dans le redressement des préjugés*.

Nous touchons le point culminant du système. Toutes les parties en sont fort bien liées et concourent à ce grand résultat : en 2440, la condition humaine, non moins que la condition sociale, sera parfaitement réglée et heureuse, car

\. SeloQ les idées du temps, le même corps, le Sénat, héritier du Parlement, cumule les uttributious politiques et judiciaires. 2. I, 113-132.

on fera son devoir par penchant ot, on ne sera presque jamais tenté d'y manquer.

A cette partie de l'ouvrage que Je viens d'analyser et qui est principalement démonstrative s'en ajoute une autre que Ton pourrait qualifier de contingente. Ce sont les prédictions qui ne résultent pas nécessairement de la grande réforme morale que nous connaissons et qui, l'état nouveau de l'humanité étant donné, pourraient cependant ne point arriver. Mercier ne s'y étend pas avec moins de complaisance et, là encore, les vues justes, je dirai presque les intuitions de génie, font avec les rêveries pures un singulier mélange.

D'abord, il voit, avec raison, la science, plus que jamais en honneur, accumuler les plus merveilleuses conquêtes. Elle est l'occupation préférée des citoyens les plus éminents, du roi lui-même qui consacre ses loisirs à la médecine et à la chirurgie. Une vaste galerie qui s'appelle le cabinet du Roi' rassemble en abrégé les trois règnes de la nature, représentés au grand complet par des échantillons que l'on a soigneusement groupés dans leur exacte coordination. D'âge en âge, des lignées de savants ont travaillé à éclaircir le secret des choses ; beaucoup d'entre eux se sont voués à des recherches ingrates et ont réussi, par ce généreux concours, à recueillir les innombrables et obscures parcelles qui composent, par leur réunion, la lumière totale de la vérité. L'industrie humaine a fait son profit de leurs découvertes : on a retrouvé certaines inventions des Anciens dont la formule était perdue : le verre malléable, la pierre spéculaire, la pourpre, l'art de fondre les pierres, les lampes inextinguibles; on y a beaucoup ajouté. Le secret de la composition de l'eau n'a point échappé aux recherches de la chimie, cette science neuve dont Mercier pressent les miracles avec une sorte d'ivresse ". On a conjuré le fléau des

1. C'est le futur .Muséum d'histoire naturelle. Il ne devait pas faire languir trop longtemps le vœu de Mercier.

2. II, 25-43. Sur ce dernier point la prophétie était alors tout près d'avoir raison.

tremblements de terre, en pratiquant entre les volcans des communications souteri'aines qui servent à les dégorger mutuellement. On est parvenu à domestiquer les animaux sauvages ou féroces ', On sait diriger les aérostats et franchir par leur moyen les plus longues distances. Dans l'audace de ses spéculations, Mercier prétend même qu'on peut se soustraire à Tattraction de la terre et demeurer immobile à une certaine hauteur, jusqu'à ce que la rotation du globe amène sous le ballon le point où l'on veut se rendre^.

A la vérité, s'il pressent tout le parti à tirer de l'invention si récente encore des frères Montgolfier, il ne devine pas la vapeur et se représente la navigation future comme fondée principalement sur un emploi perfectionné des rames^ En revanche, il a un singulier pressentiment des communications télégraphiques : un système de signaux portera promptement les nouvelles de pays en pays. Il imagine même une sorte de téléphone dont le principe ne laisse pas d'être bizarre. « C'était le bruit du canon qu'on avait assujetti à une orgue volumineuse qui allait frapper un écho lointain, et, comme la progression du son a un rapport avec la progression de la lumière, rien n'empêchait qu'on se parlât d'une ville à l'autre*. » Pareillement on a construit un appareil qui repi'oduit tous les sons et bruits de la création, même les articulations de la voix humaine, et comme ce peuple « a toujours un but moral dans les prodiges même d'un art curieux, cettem achine, employée à rendre tous les bruits d'une grande bataille, entretient dans tous les cœurs, particulièrement dans ceux des princes, l'horreur de la guerre^ ». L'esquisse du phonographe qui paraît ici assez claire ne doit pourtant pas être mise entièrement au compte de Mercier. Avant lui % ce fou de Cyrano de Bergerac l'avait pressentie et poussée assez loin pour notre stupéfaction. Mais tout ceci néanmoins dénote — on en conviendra — bien de l'éveil, bien de l'ouverture d'esprit chez Mercier.

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