Restif
SA Vil!;, SON Œl'VI'.K, SON TEMPS 1 i5
mélier, lo travail intellectuel étant subordonné à certaines conditions ou autorisations préalables' ; il est justiciable du magistrat pour ses légers manquements de conduite, pour ses fautes vénielles'; ses plaisirs, comme ses travaux, sont réglés, dosés, tarifés; bref, eu aucune minute de sa vie, en aucun point du territoire, en aucun recoin de sa conscience, il ne peut s'isoler, reprendre haleine, relever de soi, fuir l'écrasante et perpétuelle compression d'une société qui l'entretient, le parque, le nourrit, se subroge irrévocablement à sa volonté et mesure tous ses mouvements à la longueur de la chaîne dont il traînera le boulet jusqu'à sa dernière heure.
Et ce raftinement de despotisme ne vient pas seulement, comme on pourrait le croire, du souci de brider la malignité humaine, ouvrière d'injustice et de misère. Non, les plus méticuleuses de ces disciplines ont été imaginées au contraire par des écrivains convaincus que l'homme abandonné à sa pente naturelle va fatalement au bien. Voyez, par exemple, le Code de la nature^ de Morelly, un des plus vigoureux raisonneurs, un des esprits les plus déliés du xviiie siècle, et voyez le système de Fourier. Tous deux se flattaient d'avoir résolu l'antagonisme du bien et du mal qui sont, à les en croire, dans le rapport de la passion à l'obstacle. Toute passion, venant de la nature et tendant au bien de celui qui l'éprouve, est, dès lors, légitime; c'est l'inassouvissement et la privation qui vicient et pervertissent. En supprimant l'obstacle on tranche du même coup le mal dans son pi-incipe. Voilà qui devrait, semble-t-il, simplifier la politique et la résumer en deux mots d'un usage universel : laissez faire. Or, nul ne s'est entendu comme ces deux réformateurs à garrotter de prescriptions minutieuses l'être humain qui est censé n'en avoir aucun besoin, puisqu'il ne peut que bien agir. Que si vous vous en étonniez, ils renchériraient encore sur leur sophisme, alléguant que le travail et la vie commune sont pour l'homme objet d'attraction spontanée et que rédiger les textes qui les règlent, c'est prévenir le vœu de son cœur.
Rapprochons maintenant de tout cet appareil de servi-