‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 92 sur 521 · Muni.s Morelly · texte numérisé non relu

Muni.s Morelly

-. Camp.iuella.

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tude la philosophie sociale de l'An 2440 : aucune atteinte à la constitution de la famille ni à celle de la propriété, aucune restriction à la libre concurrence des activités, Tuniformité des mœurs et des conduites dont j'ai relevé l'excès tient à celle des croyances et non à la complication des contraintes, et enfin ce qui s'y rencontre de dérogations à la tolérance morale et religieuse est bien modiijue, on l'avouera, bien timide, auprès des savantes prohibitions multipliées dans les systèmes dont je viens de tracer l'esquisse. Mercier compte uniquement sur la propagation des lumières, sur le progrès de l'éducation morale pour rendre les sociétés humaines plus sages et plus heureuses, et, dans la route de l'avenir, il croit devoir les laisser cheminer de leur allure naturelle, ce qui n'est, après tout, ni plus naïf, ni plus paradoxal que de les surcharger d'entraves pour les aider à marcher. Partant, s'il est des degrés dans l'illusion, entre tant d'utopies qui ont trop présumé de l'homme, celle qui compte avec la liberté, qui en réclame le concours au lieu de la frapper de paralysie, est aussi celle qui fait le moindre outrage à la raison. Pour atteindre un but dont la poursuite semble plus que malaisée ce n'est pas trop de toutes nos forces, de celle surtout qui accroît le mieux le rendement des autres.

Nous en tiendrons-nous là cependant, et après avoir fait honneur à Mercier d'une modération peu familière à ce genre d'écrits, après avoir rendu, d'ailleurs, uneample justice à la pureté, à la noblesse de son Rêve, nous en écarterons-nous comme d'une fiction de tout point oiseuse? Et pouvons-nous laisser là, sans plus d'examen, la pensée mère de l'ouvrage, la conception du progrès telle qu'elle s'y accuse? Progrès y veut dire, on l'a vu, perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine. C'était auxvm* siècle une manière de dogme qu'on ne mettait presque point en question' et qui a gardé jusqu'en 1848 une part notable de son crédit. Depuis lors, à la vérité, il s'est opéré une grande déperdition de confiance. Tout à coup on l'a pris envers le genre humain sur un ton bien différent; on l'a considéré avec des yeux prévenus, méfiants, hostiles. OEuvres de science ou d'imagination, c'est

1. A peiue est-il besoin de rappelai' avec quel eutbousiasme Goudorcet proscrit le coufessa- jusque daus les heures funestes qui l'acbeminaient à sa terrible a^jouie.

le temps de la littérature brutale. A rabattre de la sorte notre orgueil, on ne pouvait guère être conduit à trop bien augurer de notre avenir. Trait significatif : les conjectures d'outre-siècle tombent dans le domaine des humoristes, et l'on se représente la civilisation à naître comme une colossale galerie de machines où la vapeur et l'électricité, seules chargées de pourvoir à nos besoins, exempteront l'esprit de penser, le cœur de battre et feront périr l'àme par atrophie, comme un organe désormais supplanté'. Encore, cette déchéance déguisée en progrès, nous la prédit-on avec douleur et dégoût. Mais ce qui est pis, des spéculations toutes semblables s'inspirent aussi d'un esprit de complaisance. On sourit, au lieu de la prendre en horreur, à la métamorphose industrielle des sociétés futures. En empruntant au socialisme sa panacée de bonheur universel renouvelée des utopies d'autrefois, en ressuscitant le vieil idéal de sociétés nourricières et de travail obligatoire, c'est à la répartition générale du bien-être qu'on s'attache presque uniquement, à l'agrandissement de la mangeoire commune '. L'amélioration morale ne vient qu'après, accessoirement et par surcroît, et cela seul suffirait à montrer combien elles sont appauvries, les sources généreuses de l'optimisme, tel que le xvni»^ siècle l'a conçu. Enfin — et ceci est d'une tout autre conséquence — même aux regards delà plus longue portée, aux contemplations les plus sereines, aux pensées qui jugent favorablement du destin universel et en rétléchissent la secrète harmonie, même à celles-là l'horizon interrogé ne retrace plus de visions de l'âge d'or. Consultez les Dialogues philosophiques : vous y verrez la royauté future de l'esprit exaltée en termes incomparables. Illuminé des éblouissantes clartés de la science, il s'élèvera par degrés à une conscience de plus en plus précise de la Nature et de la Divinité qui en est le dessein dévoilé. Et ce long déchifïrement du mystère des choses dont Renan pressent le terme est justement, à

1. Voir Ém. Souvestre, Le Monde tel qu'il sera. Nouvelle édition, Paris, Michel Lévy, 1871.

2. Voir Ed. Bellamy, Lookln;i Backward. (Adapté de l'anglais sous le titre de : En l'An SOOO, par A. Berry. l'aris, Flammariou, 1893.) Voir aussi Paris en Van ^000, par T. Moiliu, 1869, où l'ou aperçoit tout ce que la convoitise, à elle seule, fournit de ressources à l'imagination. Par contre, il est juste de signaler aussi le curieu.x ouvrage de Lord LyttoD,

ses yeux, la mesure, la signification même du progrès. Mais il ne s'opérera que par une élite seule marquée du signe de la vocation, les masses humaines n'y participeront jamais que par délégation, elles n'en ressentiront point les effets sur leur infirmité et leur misère, qui continueront d'être des incidents négligeables dans le plan de l'évolution suprême*.

J'entends bien qu'il s'agit là d'un idéal aristocratique, d'aucuns diraient: dédaigneux. Une notion fort opposée fait chaque jour plus de fortune, où l'on voit la multitude tendre de toutes manières à primer l'élite. Et, celle-là, comme l'autre, c'est le progrès qu'elle à l'ambition de définir. Or, de toutes ces diverses manières de l'envisager, que conclure, sinon que progrès et perfectibilité indéfinie des hommes ont cessé d'être deux termes nécessairement synonymes?

Entre eux, comment le xviip siècle avait-il opéré une grandiose et trompeuse confusion? C'est qu'il prenait l'humanité pour un être réel et en discourait comme si elle eût été une personne unique, ce qui, supprimant beaucoup d'objections, aidait très fort à la croire nativement bonne et faite pour la bonté. Il la voyait méchante, toutefois, et malheureuse, étrangement réfractaire à sa destinée. A cela deux explications. La culture l'a pervertie, déclarait un illustre ennemi de la civilisation, point d'autre ressource pour elle, comme le disait plaisamment Voltaire, que de rentrer dans les forêts pour y marcher à quatre pattes. Là sa bonté foncière s'épanouira sans contrainte. Sur quoi les civilisés par vocation de se récrier, et nul plus haut que Mercier : « Elle ne souffre que de trop peu de culture. Il n'est que d'achever l'ouvrage pour la rendre heureuse et parfaite. »

Et ces derniers n'avaient pas tort de combattre le sophisme de Rousseau, ni celui-ci de garder quelque méfiance sur le miraculeux résultat de la cure promise. Car l'humanité — ils l'oubliaient tous — est une foule prodigieusement diverse et inégale par la force, le cœur et l'intelli-

La Race future. (Vie moderne, 1883), où l'auteur applique principaleineut les progrès de la science à la moralisatiou du geure humaiu.

1. Renan, Dial. pliil., m. Cf. chez le même les pages inspirées des idées qu'il devait à sa grandiose « encéplialite » de 1848 sur la régéuéraliou du peuple par la culture de l'esprit. L'Av. de la Se, 318 et

sUiV.

SA VIE, SON (DF.rVRK, SON TKMPS 149

gence. Comment se natter, par une mtUliode ou une autre, delà ramènera l'unité du bon vouloir et du mérite?Lapoli(;or a pour résultat de faire éclore de bons instincts qui eussent péri étouffés, d'en comprimer de mauvais qui développaient auparavant toute leur malfaisance. C'est en quoi les tenants de la civilisation ont raison contre ceux de l'état de nature. Mais pour les premiers néanmoins que de sujets de modestie ! Car cette œuvre est toute partielle, contrariée, limitée. Elle paralyse nombre de volontés méchantes, pas toutes, il s'en faut. Mais de celles-mêmes qu'elle contient, qui oserait dire que le plus souvent elle les discipline et les régénère? Quel miracle de greffe jamais fera de la ciguë un cordial? D'ailleurs, quelle illusion de vouloir que lumières et vertus aillent toujours du même pas! Les plus grands saints sont nés dans des siècles de barbarie ; et des temps plus doux eussent peut-être attiédi leur zèle. Réciproquement les plus beaux jours qui aient lui sur les hommes ont éclairé aussi quelques-uns de leurs pires forfaits, et la Brinvilliers a été une contemporaine de saint Vincent de Paul. Car — et ceci est le plus attristant — la civilisation, qui n'est pas toujours maîtresse de corriger, a, elle-même, contre son vœu et par la force des choses, une action corruptrice. Toutes les énergies y trouvent exercice et accroissement, chacune selon sa pente. La science décuple le pouvoir et de bien et de mal faire. 11 y a des vertus qui fleuriraient moins au fond des bois, mais il y a des vices qui ne s'engraissent que sur le sol des grandes villes. La candeur immaculée de l'Age d'Or n'est qu'une assez pauvre idole, mais la Science rédemptrice universelle et infaillible en est une autre à peine moins grossière. Le monde va son train, le bien sort du mal, et le mal sort du bien.

Voilà, du moins, ce que manifeste tout le long déroulement des annales humaines.

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