‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 93 sur 521 · CHAPITRE III Mercier dramaturgie. — Sa poétique · texte numérisé non relu

CHAPITRE III Mercier dramaturgie. — Sa poétique

I. Le théâtre conçu par Mercier comme « l'école des vertus et des devoirs du citoj'eu >>. — Son plan de réforme a"a pour objet que de l'approprier à cet usage. — La philosophie du xviii^ siècle et le théâtre : celui-ci appelé fatalement à devenir l'organe de celle-là. — Évolution du goût public : le sérieux gagne la comédie. — Les anciennes règles ébranlées : adversaires et défenseurs prennent position.

IL Modération des premiers novateurs. — Avec Diderot, l'hérésie se déclare et s'enhardit. — Toute l'imitation de la destinée humaine ne tient pas dans le tragique et le comique. — Entre les deux, le genre sérieux réclame sa place, la principale, car il se donne pour le plus utile. — Réformes qui s'ensuivent. — Circonspection de Diderot : il s'insurge contre le privilège des anciens genres, il ne les proscrit pas. — Succès de ces idées. — Préface à'Eugénie. — Apparition des premiers drames. — Le théâtre tend à devenir un lieu de prédication.

III. Enthousiasme de Mercier pour une rénovation qui flatte ses idées les plus chères. — Mais il la veut plus hardie et plus complète. — Du Théâtre ou nouvel Essai sur l'art dramatique. — Le Nouvel Examen de la Tragédie française. — Le théâtre a-t-il en effet pour vocation de moraliser les hommes? — D'autres l'ont contesté. — Mercier le pose en axiome. — Pourquoi cette vocation n'a pas été remplie. — Le mal vient de ce qu'on s'est mis à l'école des Anciens,

— Tout le système dramatique qu'on leur doit est à remplacer.

IV. La tragédie. — Nationale chez les Grecs, partant instructive et utile. — Parasite chez nous, oiseuse, en outre surchargée d'artifices que les Anciens n'ont point connus. — Uniformité, monotonie, invraisemblance. — Unités de lieu et de temps : contrainte absurde.

— Autre tour de force obligatoire : écrire en vers. — Mercier a ses raisons de ne pas s'y plier volontiers. — Après la forme, le fond, dans la tragédie, appelle de pires censures. — Altération de la vérité historique. — Esprit d'adulation envers les grands. — ■ Réserves flatteuses en faveur de Corneille ; mais on l'entend et le goûte peu. —

— A la vérité, sous le couvert de l'antique, il glisse des maximes hardies qui prêtent au jeu des allusions malignes. — Pauvreté d'un

SÉBASTIEN MERCIKIÎ. SA VIE, SON ŒIIVHE, SON TEMl'S i.;i

tel euseignement civique. — L'amour et sa riiotoriquc. — Nécessité de secouer cette discipline malfaisante et de peindre sur le vif. — Points justes et côtés faibles de cette critique.

V. La comédie. — Fausseté des personnages comiques : la nature ne fait que des caractères mixtes. — Influence de Molière. — Protestation juste en faveur de la vérité; condamnation excessive portée contrQ tout l'ancien art comique. — La pire vanité de cet art aux yeux de Mercier : il vise à faire rire. — Dangers de l'entreprise : faire rire du vice, qui mérite pis; faire rire de la vertu, ce qui est un sacrilège. — Molière doit bien des comptes à la pure morale. — Puérilité du rire qui descend aux simples ridicules. — Indigence croissante de l'art comique au xvmo siècle. — II propage, d'ailleurs, le ridicule plutôt qu'il ne le corrige. — Eu conclusion, la comédie est à proscrire comme la tragédie.

VI. Le drame. — Exclut les démarcations arbitraires, s'attache à reproduire la nature humaine au complet^sans la ramener ni au biais tragique, ni au biais comique. — Exact afin d'être utile. — Les êtres humains dans la vérité de leur caractère, de leur condition, de leur nationalité. — La stricte vraisemblance dans l'exposé des événements : pas de romanesque. — Aucune restriction dans le choix des sujets.

— Le drame aussi vaste que la morale : l'éloge de toutes les vertus, la dénonciation de tous les abus sont de son ressort. — Pareillement, tout ce qui peut instruire le public, et ainsi les matières d'administration et les leçons de politique.

VU. Dès lors, le drame n'est pas aussi facile que ses détracteurs le prétendent. — Fortes études préparatoires qu'il requiert. — L'objet final en sera de se mettre bien en état de parler au peuple. — Le peuple est un bon juge. — Risible arrogance des gens de lettres de profession : idées fausses et déplorables conventions qu'on leur doit.

— L'auteur dramatique s'en gardera. — Foi et zèle qui doivent l'animer.

VIII. Obstacle aux innovations : l'autorité des devanciers illustres. — Comment Mercier en use envers ceux-ci. — Attaques véhémentes contre Racine et Boileau. — Antipathie de nature et nécessité de situation. — La passion d'affranchir l'art doit faire passera Mercier bien des excès de langage. — La théorie du réformateur mise à l'épreuve dans ses propres drames : douloureuse déception.

Elles sont bien loin de nous et d'un accès plus que difficile, les radieuses perspectives de VAn 2440, Les atleiudrat-on jamais? A Mercier lui-même, nous l'avons vu, parfois

i.^2 SÉBASTIEN MERCIER

le cœur manque lorsqu'il envisage l'énormité de l'entreprise. Selon ses idées cependant, elle n'est pas impossible, elle n'est pas illusoire. Du moment que l'homme ne l'ait point le mal par fatalité de nature, du moment que la société ne porte point en soi, et du fait de son principe, un ferment de corruption, du moment entin que l'une et l'autre ne sont malheureux et coupables que par ignorance, méprise et mégarde, en peut et on doit les redresser, les éclairer, les corriger. C'est une question de temps et d'effort et c'est, on nous l'a dit assez, la tache dévolue aux gens de lettres. Mais comment s'y prendront-ils? Sans doute, c'est beaucoup d'écrire. Pourtant l'action de la parole écrite est limitée et lente. Tout le monde ne lit pas; tant de gens ne savent pas lire! Et puis la raison, même attentive, ne donne qu'un assentiment stérile. Le livre fermé, l'impression s'affaiblit, l'esprit se détourne. D'ailleurs, quand il s'agit de notre vertu et de notre bonheur, est-ce assez de parler à la raison, est-ce le lieu de procéder par démonstration? Non, il faut investir l'homme par toutes ses avenues, il faut ébranler son imagination et surtout remuer son cœur. Là seulement la semence lèvera.

Or, il est un endroit, par excellence, où l'on agit sur le cœur et l'imagination, non pas d'un seul homme, mais de toute une foule, où cette foule, plus qu'ailleurs, se rend docile à la voix qui l'endoctrine et qui la prend par son plaisir même, où ce plaisir enfin, quand on le fait naitre à propos, est déjà un commencement de vertu, puisqu'il tire sa source de la sensibilité qui, selon les idées morales de Mercier, est aussi la source de la vertu. Cet endroit, c'est le théâtre. On a le devoir de le faire servir au salut de l'humanité. « La vérité n'est vérité que quand elle devient pontneuf; il faut la mettre en couplets de chanson pour qu'elle fructifie universellement; il faut qu'elle descende de nos livres pour être habillée en opéra-comique ou en vaudeville'. » Voilà pourquoi Mercier, fidèle à la mission qu'il s'est tracée, fera des pièces. Mais le théâtre, jusqu'à présent, n'a pas été institué ni aménagé pour cet usage évangélique. On y venait en quête de sensations plaisantes ou émouvantes, et non pas d'édification. C'est à en procurer

\.[An t^440, ni, 216.

SA VIE, SON ()i:UVHK, SON TKMPS 153

de telles que s'employait essentiellement tout le répertoire comique ou tragique. Si, d'ailleurs, dans les fictions représentées, la morale ne laissait pas de tenir une assez bonne place et de se communiquer assez clairement aux spectateurs, l'emploi néanmoins en demeurait trop discret, trop effacé. Fresque toujours on lui rendait hommage, mais elle ne discourait point en personne, et il s'y agitait une foule d'intérêts qui ne la regardaient pas. Bref, le théâtre, depuis sa création, apparaît à Mercier comme un parloir public où l'on débite devant des oisifs un verbiage frivole. Il en réclame l'expropriation au nom de la philosophie qui veut y installer w l'école des vertus et des devoirs du citoyen »'.

De là toute une poétique nouvelle, oii il faut soigneusement distinguer deux parties, une destructive et une constructivc, celle-là inspirée et commandée par celle-ci. Heureusement servi — nous l'avons remarqué déjà — par sa clairvoyance de critique, il rencontre juste quand il dénonce les artifices, les conventions, les servitudes qui paralysaient notre ancien théâtre. Mais ce n'est pas une querelle d'esthétique qu'il lui cherche. Tel que nous le connaissons, on présume assez que ce serait son moindre souci. 11 entend faire place nette sur la scène pour y installer la philosophie. Et la preuve, c'est que, bon ou mauvais, il n'épargnera rien du passé : genres et règles, unités et traditions, pourpre tragique et oripeaux comiques, alexandrins et quolibets, héros et valets, aventures fabuleuses et tours de gibecière, tout l'attirail des ressorts imaginés pour faire rire ou frémir, sont, indistinctement et au même titre, déclarés par lui hors d'usage désormais, oiseux, parasites, étrangers à la destination véritable du théâtre, à sa fonction d'enseignement, et, comme tels, condamnés, retranchés, abolis sans merci. Or, il advient bien que l'art dramatique, tout le premier, trouvera son compte à ce bouleversement. Une fois débarrassé d'un héritage encombrant et onéreux, il aura les coudées plus franches et les allures plus libres, il renouvellera son costume et son mobilier, il changera son train, variera ses observations, se prêtera à des mœurs plus diverses et contractera de plus vastes curiosités. En

Page 1