‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 94 sur 521 · An 24-iO, t · texte numérisé non relu

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poussant plus résolument que personne à celte métamorphose, Mercier l'aura donc utilement servi. xMais, prenons-y garde, il ne l'a pas servi pour lui-même. Car l'affranchissement de la scène et la description plus exacte des mœurs réelles n'avaient à ses yeux que la valeur d'un moyen. Bien plus que le progrès de l'art, l'utilité morale le préoccupait, et, pour bien entendre le sens de ses destructions, il faut voir, dans cette poétique révolutionnaire, comment, de quelle manière et à quelle fin il voulait reconstruire.

Il était dans la force des choses que la philosophie du xvin^ siècle s'emparât du théâtre. Tout d'abord, il y a, je le répète, entre elle et lui une affinité intime. C'est à la sensibilité qu'elle fait appel : naturellement elle réclamera l'aide d'un art qui sait tous les secrets de l'émouvoir. Mais surtout elle n'a pas le choix : le théâtre, en ce temps, est le seul lieu de propagande pour la pensée libre (dans la mesure où il lui est loisible de s'émanciper), le seul où un particulier soit en possession de communiquer avec le public. 11 ne pouvait y en avoir d'autre sous un régime qui, par institution, détestait les assemblées, et l'action de la parole sur les assemblées, et l'esprit de critique, de libre examen qui s'y enhardit, s'échauffe, s'applique malignement aux sujets défendus, aux principes de la morale, de la philosophie, de la politique, choses d'Église et d'Etat, délicates, fragiles, dangereuses à manier et, pour ce motif, tenues sous clé, hors de la portée du populaire, par le triple cordon des sentinelles de la police, de la censure et de la justice. Que l'on s'attroupe, que les opinions prennent contact, que l'une d'elles, plus forte, plus persuasive, se propage, tout aussitôt c'en est fait de la soumission et de la discipline. Aies maintenir, le gouvernement d'alors employait tout son effort, un effort de plus en plus laborieux, de moins en moins efficace. Pour empêcher les gens de pensera mal, le moyen immémorial est de les distraire, ce qui explique les complaisances de l'autorité pour le théâtre, car précisément une salle de spectacle est un des rares endroits où il soit innocent de se réunir, puisque les sujets défendus ne sont pas de la compétence du théâtre et qu'on y va chercher un divertissement désintéressé.

Mais, par une conséquence non moins fatale, cette puissauce nouvelle et irrésistible à laquelle Malesherbes, pre-

liant séance dans l'Académie, adressait un salut solennel'', l'Opinion, qui n'avait ni existence reconnue, ni ori^ane légal, ni siège à son usage dans un Mtat armé en guerre contre (îlle, l'Opinion devait, à son tour, s'échapper par la seule issue qui lui fiU laissée et s'établir par fraude, mais en souveraine, dans ce lieu d'asile auquel sa neutralité originelle assurait le bénéfice d'une liberté relative. Aussi, pendant tout le cours du xvtu'' siècle, la « grande salle assez mal décorée* » de la rue des Fossés-Saint-Germain fut-elle comme une sorte de forum où l'Esprit public tenait ses comices et donnait audience. Petit à petit, on s'était mis h y parler de tout : gros événements et incidents éphémères, héros du jour et gloires du siècle, on a pu consacrer tout un volume à l'histoire de la société du xvni« siècle par les allusions et les personnalités dont regorgent les ouvrages dramatiques du temps, aussi bien sur les nobles planches de la Comédie-Française que su> les tréteaux précaires de la Foire Saint-Laurent\ Devant cette juridiction extraordinaire de l'Esprit mutiné avaient comparu et le Système de Law, et la querelle du Jansénisme, et la prospérité croissante des gens de finance, et les discordes intestines des gens de lettres. A la louange de la paix de 1763, Favart donne V Anglais à Bordeaux; pour la consolation des revers récents, du Belloy emprunte à nos annales le Siège de Calais; dans V Amour Français, Rochon de Chabannes livre aux applaudissements du parterre les jeunes exploits de Lafayette. Mais surtout, comme le vent est à la hardiesse, dès le début du siècle, et sous le couvert des périphrases tragiques ou des pasquinades, il n'est proposition scabreuse ou malsonnante qui n'ait fait fortune sur la scène bien plus promptement et bien plus sûrement que par la voie obscure du livre. Œdipe est de 1716, et de 1721 cet Arlequin sauvage, de Delisle, effronté raisonneur entre tant d'autres Arlequins qui ne sont pourtant point timides et dont la race a si vigoureusement pullulé sur le sol maternel de la foire*.

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