‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 96 sur 521 · Journal et mémoires de Collé, ni · texte numérisé non relu

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En d'autres termes, on ne va plus au parterre pour se mettre eu belle humeur aux dépens des sottises humaines. Cette disposition qu'on y portait sous I.ouis XIV dénotait alors des consciences en repos à l'endroit des choses sérieuses, dûment pourvues d'enseignements et de principes i'ccueillis en leur lieu, et partant indifférentes ou même hostiles à une réprésentation intempestive de ces choses : car, c'est en y pensant ainsi, hors de propos, dans des circonstances toutes profanes, que la sécurité morale se trouble^ les passions sont chatouillées et d'inquiétantes perplexités s'éveillent. Pour cette raison, nous voyons, de nos jours, les âmes simples et pieuses s'offenser moins des plus cyniques bouffonneries que des pièces à thèse. Or justement;, l'esprit de soumission qui s'alarme des apparences de la curiosité défendue est tout l'opposé de l'humeur que nous connaissons au xyui<' siècle. Quand les gens de ce temps réclament de Vintérêt, au théâtre, cela veut dire que, de plus en plus, ils se plaisent à considérer, en dehors de toute ironie, les conflits des passions et des intérêts humains. Inévitablement le sérieux s'introduit dans la comédie, en dépit des protestations des auteurs eux-mêmes, de ceux qui se déclarent le plus attachés aux traditions et le plus prononcés contre les nouveautés. Piron se réclame du xvii*^ siècle, et pourtant Piron donne dès 1728 VEcole des Pères ou les Fils ingrats, où Collé voit la première apparition du genre larmoyant. Le comique proprement dit manque à Marivaux. Dans les pièces de Destouches, le sérieux domine; dans celles de La Chaussée, il règne sans partage*. Par la loi de la prédilection publique, se transforment en matière de théâtre^ en objets de représentation, en instruments d'émotion et de débat, les cas de conscience, les principes de conduite, les questions dévolues naguère au confessionnal. La dignité de l'état de mariage aux prises avec une fausse honte [Le Préjugé à la Mode), les devoirs des parents envers les enfants [VEcole des Mères), l'obligation de réparer le préjudice involontaire [la Gouvernante), l'élan du cœur préféré aux conventions mondaines [Mélanide), voilà ce qui, aux environs de 1750, a, d'un mouvement ininterrompu, envahi la scène. Et tous ces objets,

1. Voir l'exposé de cette évolution dans Texcellent ouvrage de M. Lauson sur Nivelle de La Chaussée, Paris, Machette, 1887.

sans doute, sont traités en toute orthodoxie morale, mais la grande, l'audacieuse nouveauté n'en est pas moins qu'ils y soient.

Aussi bien ne les y souffre-t-on point sans de vives disputes. Contre eux se dressent les règles, les fameuses règles, qui tiennent le théâtre dans leur dépendance, et en vertu desquelles il n'existe que deux genres admis : la tragédie qui excite terreur ou pitié, la comédie qui fait rire^ Quant àce monstre, ce genre hybride qui tire des larmes sans être tragique, qui emprunte à la comédie son nom sans sa gaieté, ce comique larmuyant,il n'a aucune place reconnue, aucun rang dans l'art. C'est un produit de la barbarie et du mauvais goût. On le proscrit de parti pris, sans examen, sans argument de fond, au nom de la seule tradition aveuglément invoquée. Là-dessus les plumes de se donner carrière. La question du mélange des genres demeure le principal champ de bataille de la critique à cette époque. Au nom de Boileau, au nom des saines traditions, tout ce qui se flatte d'être classique s'acharne contre les pièces de La Chaussée. Voltaire a eu beau écrire des comédies pathétiques et déclarer pour les justifier que « tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux* », voire même que le comique attendrissant de VEcossaise est « un des plus utiles efforts de l'esprit humain* ». Tributaire de Shakespeare, il n'a pas laissé non plus d'introduire sur la scène des personnages, des mœurs^ un appareil dramatique étrangers aux modèles du xYii"^ siècle*. La mort de César, Sémiramis ou Tancrède donnent assez la mesure des libertés prises. En théorie, toutefois, son opiniâtre prévention pour l'ancien théâtre fait de lui un ennemi implacable de toute innovation. Que l'on se rappelle seulement cet arrêt rageur : « Une comédie où il n'y a rien de comique n'est qu'un sot monstre \ » De ses protestations farouches et de ses invectives contre tout

1. « La comédie doit faire rire, la tragédie doit émouvoir et arraclier des larmes; il ne peut y avoir ua troisième genre dramatique qui participe de ces deux. » Journal de Collé, i, 54.

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