‹ Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre, son temps; d'après des documents inédits avec un port. en héliogravure. Avant la revolution, 1740-1789Chapitre 98 sur 521 · Journ. Encycl., 1769, iv · texte numérisé non relu

Journ. Encycl., 1769, iv

7. Ann. Litt., 1767, vui, 73. Article sur VHonnêle Criminel, de Fenouillot de Falbaire.

passer. « Doit-on prescrire à l'art des limites quand la nature n'en a pas? » Là-dessus le sentiment de Fréron avait devancé le tumulte des professions de foi prochaines : « Les infortunes des rois et des héros auront-elles seules le privilège exclusif de nous émouvoir? Lorsqu'on nous fait le récit d'un malheur arrivé à un de nos semblables, nous en sommes quelquefois attendris jusqu'aux larmes. Pourquoi ce malheur ne nous serait-il pas représenté

sur la scène? Les personnages de ce genre sont des

hommes ordinaires comme la plupart des spectateurs. On y voit des passions, des vertus et des vices qui ne nous sont point étrangers, des sentiments qui intéressent l'humanité En général, les tableaux que la tragédie offre à nos yeux n'ont aucun rapport avec ce qui nous touche et nous occupe dans le cours ordinaire de la vie'. » Enclin à plus de réserves, La Harpe n'en a pas moins écrit fort sensément un jour : « On se plaint qu'on ne travaille plus dans le genre de Molière. Je pense qu'on a bien fait d'en essayer d'autres. Le champ oîi il a moissonné est moins vaste qu'on ne l'imagine. La disposition des esprits est autre que dans le siècle passé. Nous sommes au moment de la satiété *et nous voulons des émotions fortes. Nos mœurs sont plus corrompues et nous aimons qu'on nous parle de vertu.... Tout le monde allait pleurer aux pièces de La Chaussée, et tout le monde disait : « Pourquoi ne nous fait-il pas rire? » Et personne ne le disait plus haut

que ceux qui ne savaient ni faire rire ni faire pleurer

C'est le genre le plus fécond qui nous reste, et si Molière avait vu V Ecole des mères et Mélanide il aurait crié : « Courage! La Chaussée'. » Mais c'est Grimm surtuut qu'il faut citer, Grimm dont l'admirable raison nous paraît vraiment prononcer de manière décisive : « La comédie est le tableau de la vie mis en action. Comme ce tableau nous représente fréquemment des actions ridicules, on a d'abord établi comme un principe incontestable que tout ce qui ne fait pas rire aux dépens des vices et des ridicules des hommes n'est pas du ressort de la comédie. Ce préjugé devait s'éta-

1. Ann. LUI., article précité. Fréroo rappelait avoir déjà émis le même jugement eu llfiO.

•2. Mercure de I''r<ince, (Ircembrc l"i7U, 151-142.

blir d'autant plus naturellement que le plus grand comique qui ait jamais été, le sublime Molière, n'avait peint dans ses pièces que les ridicules. Ses successeurs sont venus, ils ont voulu nous attendrir, nous intéresser, nous faire pleurer même dans leurs comédies, mais ils n'avaient ni le génie, ni le pinceau de Molière; comme ils ne savaient pas les routes de notre cœur comme lui etque cependant ils n'étaient

point dépourvus de talent au point de ne mériter aucun

succèS;, on a confondu le genre et les auteurs, et on a mis

sur le compte de l'un ce qui était la faute des autres

Avec le génie de Molière, les auteurs qui ont travaillé dans ce genre auraient saisi et représenté le vrai et le sublime d'un tableau intéressant tout aussi finement que leur maître a su tracer des tableaux comiques,,., et nous n'aurions jamais déclamé contre un genre qui nous eût fait un plaisir si pur et si grand '. »

Jusqu'à présent, ces hérésies si violemment prises à partie n'ont pourtant rien de séditieux. Elles réclament seulement le droit à l'existence. La Chaussée n'a point élevé poétique contre poétique. Il a plu sans réduire en doctrine ses titres à la faveur. Sur cette scène où on le trouve bien osé de s'aventurer, il n'a rien dérangé. Ses personnages parlent en vers et se conforment aux bienséances théâtrales : marquis, chevaliers, présidents, amoureux, mères nobles, ingénues, valets, soubrettes, ils sont tous du monde où la comédie du xviii« siècle s'est toujours recrutée. Ni par l'ordonnance des pièces, ni par la marche de l'action, ni par le choix du milieu, ni par les allures des (personnages, La Chaussée n'a dérogé aux mœurs et aux lois de l'endroit. Mais comme l'aveu du public l'emporte décidément sur les protestations de Voltaire, voici que le théâtre est tout à fait mûr pour la philosophie. Et le jour où celle-ci, par la plume de Diderot, y revendique ses droits, ce sont ces bienséances mêmes, ces coutumes et ces règles qui vont se trouver en cause.

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