Corr. Itlt., II
Le débat change î de nature : il ne s'agit plus [de convenances littéraires. Les Entretiens sur le Fils Naturel (1757) et le Discours de la Poésie dramatique publié à la suite du Père de famille (1758) ont pour objet de justifier l'irruption de la morale sur la scène, de montrer que c'est elle qui donne aux fictions dramatiques leur plus grande utilité, leur meilleure raison d'être. Par suite il importe d'élargir les voies à cette nouvelle venue, afin qu'elle produise le plus grand effet possible de vérité attachante et persuasive; à cette fin, on fera brèche dans les conventions impérieuses qui régissent le théâtre et qui, bonnes pour amuser, ne le sont pas pour instruire, car, en s'interposant entre l'acteur et le spectateur, en montrant l'artifice au lieu de la vérité, elles compromettent la vertu efficace de celle-ci.
Au préalable, Diderot fait justice des résistances qu'on oppose au genre sérieux, et la singulière ressemblance de ses arguments et de ceux de Grimm montre assez l'étroite communion d'idées des deux amis'. « L'habitude nous captive. Un homme a-t-il paru avec une étincelle de génie, at-il produit quelque ouvrage, d'abord, il étonne et partage les esprits; peu à peu, il les réunit; bientôt il est suivi d'une foule d'imitateurs; les modèles se multiplient, on accumule les observations, on pose des règles, l'art nait, on fixe ses limites et l'on prononce que tout ce qui n'est pas compris dans l'enceinte étroite qu'on a tracée est bizarre et mauvais : ce sont les colonnes d'Hercule; on n'ira point au delà sans s'égarer. » Un critique survient^ par exemple, et prononce : « Les Anciens n'ont point eu d'opéra, donc l'opéra est un mauvais genre ^ » Pas de pire façon de raisonner. Le théâtre est le simulacre de la vie humaine. Voilà le point qui importe au philosophe pour le parti qu'il se réserve d'en tirer, mais aussi le point contesté par ceux qui prétendent renfermer l'imitation dans certaines bornes. S'il se propose de reproduire le train de notre existence,, bien certainement il y trouvera autre chose que de la douleur et de la joie. L'entre-deux c'est justement le sérieux, c'est-à-dire l'humeur, la disposition d'esprit que nous apportons à nos
1. Le passage de Grimm cité plus iiaut date de ITPJi, et c'est à lui que Diderot a dédié sou Discours de la Poésie dramatique.
2. De la Poésie dramatiqne. Éd»" Assézat et Tourueux, vit, 307, 310.
relations de lamille et de société, à nos devoirs, à nos affaires, à nos intérêts, aux rapports, combinaisons et complicalions de toute sorte qui en résultent. On aperçoit là toute la matière du genre sérieux, et, comme elle est la plus abondante, la plus commune, il sera lui aussi « le plus utile et le plus étendu' ». Dès lors, considérés dans leurs mœurs quotidiennes, les hommes n'offriront pas à l'observateur les caractères tranchés et les contrastes obtenus artificiellement par le poète comique pour le besoin de sa cause, ni les grandes crises et les catastrophes exceptionnelles qui relèvent de la tragédie, mais on ne trouvera pas moins d'intérêt, de variété et d'utilité dans la description de la vie moyenne avec ses obligations, ses traverses,, les questions capitales auxquelles donnent lieu des objets tels que le mariage, la famille, l'éducation des enfants, la fortune, etc. Au lieu de caractères envisagés à l'état d'isolement et livrés tout exprès à une complaisante anatomie, c'est-à-dire placés dans des circonstances factices et hors de leur jeu naturel, on aura la diversité des professions sociales, avec la marque distincte, le langage, la tenue, les pratiques, les habitudes que chacune imprime à ceux qui l'exercent. Cette prétention de Diderot de substituer l'étude des conditions à celle des caractères est de celles qu'on a le plus vertement critiquées. Pourtant, elle n'a contre elle — c'est le cas de rappeler l'observation précitée de Grimm — que la médiocrité des exemples proposés par le philosophe, dans son propre théâtre, à l'appui de son précepte. Mais il en est de celui-ci comme de presque tous ceux que contient cette poétique et qui ne laissent pas d'être fort bons en soi, quoique les drames de Diderot n'en vaillent pas mieux. Pour la peinture des conditions en particulier, n'est-elle pas un des éléments les plus essentiels de notre théâtre du xix" siècle?
Dès que l'on met sur la scène nos faits et gestes de tous les jours avec le dessein de les représenter exactement dans leur vérité et pour notre instruction, il suit de là que bien des usages du théâtre sont à changer. On n'y souffrira plus de valets, car les valets de comédie ne répondent à rien de réel* : nos serviteurs demeurent dans l'antichambre,
i. 3^ Entretien sur le Fils Naturel, ibid, vu, 135. 2. « Les Daves out été les pivots de la comédie ancienne, parce qu'ils étaient, eu effet, les moteurs de tous les troubles domestiques.
non auprès de nous; nous ne les mêlons pas à nos affaires et ne les consultons point. Pour la même raison, les acteurs ne se tiendront plus tous debout, rangés symétriquement sur le bord de la scène, occupés à se décocher alternativement des tirades. Ils iront et viendront, tantôt assis, tantôt levés, avec toute la liberté d'allure et l'abandon familier qui régnent dans l'intérieur de nos logis. La conversation sera de même coupée, irrégulière, interrompue, le geste aura sa signification, les jeux de physionomie souvent suppléeront à la parole, et le silence pourra être d'une éloquence décisive'. Surtout ils n'adresseront pas leurs discours au parterre, comme c'est la coutume à la Comédie-Française*. De même encore, on placera autour des personnages une décoration d'appartement, un mobilier, des objets usuels qui reproduisent aussi rigoureusement que possible l'endroit où nous les verrions se mouvoir dans la réalité, tout au rebours du salon de parade traditionnel où on nous les amène exprès pour pérorer et qui sent si peu le lieu habité. Quant aux vêtements, les comédiens auront soin d'en prendre des conformes à leurs rôles, au lieu de rivaliser entre eux de magnificence, en dépit de la vérité'.
Tout cela, il faut en convenir, est judicieux jusqu'à la banalité, car tout cela nous est acquis depuis longtemps et ne soulève plus aucune discussion. Mais en ce temps, les exigences de Diderot apparaissent deux fois audacieuses, puisque les voies nouvelles qu'il ouvre au théâtre ainsi réformé ne vont à rien moins qu'à en changer l'esprit et la fonction. Il n'y a pas à s'y méprendre lorsque, venant à déplorer l'insuffisance des acteurs tels qu'on les a formés jusqu'à ce jour, on l'entend s'écrier: « Si nous allons jamais à la Lampedouse *, fonder loin de la terre, au milieu des flots de la mer, un petit peuple d'heureux, ce seront là nos prédicateursl et nous les choisirons, sans doute, selon Vimportance de leuryninistère. Tous les peuples ont leurs sabbats, et nous aurons aussi les nôtres. Dans ces jours solennels,
Sout-ce les mœurs qu'on avait il y a deux mille ans ou les nôtres qu'il faut imiter? » 1"^ Entretien, ibid., vn, 90.