CHAPITRE PREMIER L'ÉGLISE DE FRANCE ET LE DIOCÈSE DÉ LANGRES EN
$ I. — Situation religieuse et politique. — Zamet et Richelieu. — L’Evêque de Langres succède à Richelieu comme Grand Aumoônier d'Anne d'Autriche (1617).
$ IT. — Le diocèse de Langres, son étendue; ses abbayes. -- Les prérogatives des Evêques de Langres. — Le revenu de l'Evêché. $ IT. — Zamet veut être un prélat réformateur. — La genèse de ses idées de réforme. — Son plan.
Su
Au moment où Sébastien Zamet inaugurait à Langres les fonctions de sa charge épiscopale, la situation de l’'Eglise de France, bien qu'améliorée, était encore indécise. Sans doule, on était loin de l’épouvantable désordre qu’avait trouvé Henri IV au début de son règne ; son rôle pa- Cificateur s'était fait sentir dans la religion comme dans l'Etat. L’étroite union qui existait par la force des choses entre les deux pouvoirs, et aussi le souvenir des récentes guerres civiles, avaient amené le Roi, pour fortifier l'Etat,
à favoriser l’Eglise. Son mariage avec une princesse italienne lavait davantage encore incliné vers Rome, et il avail donné à la Papauté des gages non équivoques de bienveillance, et même de zèle catholique. Le rappel des Jésuites, la nomination de meilleurs évêques, la fondaion dans chaque diocèse d’un monastère — et souvent de plusieurs — en réparation des excès commis pendant les guerres de religion, et d’une manière générale, la protection ouverte dont il avait entouré l'Eglise et ses plus dignes ou ses plus illustres représentants, François de Sales ou Du Perron par exemple, tout cela avait fait d'Henri IV le champion le plus actif et le promoteur le plus éclairé de la restauration catholique. D'autre part, un certain nombre d’évêques, comme Richelieu à Luçon, Dinet à Mâcon, de Marquemont à Lyon, s'étaient mis à l’œuvre dans leurs diocèses ; des religieux, Jésuites ou Capucins, avaient évangélisé les villes et les bourgades, et essayé de relever les ruines matérielles et morales partout accumulées.
Il restait beaucoup à faire cependant. La mort prématurée d'Henri IV avait eu de funestes conséquences politiques, et l’indolence de la Régente, en ouvrant le champ aux ambitions des favoris, avait amené un régime instable ; les Etats Généraux n'avaient produit aucun résultat ; la France était livrée aux intrigants, et cela devait durer jusqu’au jour où l’un d’entre eux saurait s'imposer au jeune Roi, et donner au royaume l'impression qu'une main ferme tenait enfin les rênes du pouvoir.
Incertitude au point de vue politique, ignorance et misère du peuple, au point de vue social, troubles religieux depuis l'affaire de Richer, c’est-à-dire lutte entre ultramontains et gallicans, désordres encore très grands dans le clergé, malgré des efforts incontestables de réforme, telle était la situation vers 1615. De là, un mouvement général des esprits, une aspiration ardente vers quelque chose de meilleur, de plus stable, de plus solide.
Dans l'Eglise, trop d’évêques jusque là s'étaient préoc-
cupés de vivre en grands seigneurs plutôt qu’en bons pasteurs ; le clergé inférieur était trop souvent ignorant, indiscipliné, sans aucune des vertus qui eussent pu lui donner quelque prestige. Si nous en croyons Abelly, « c’était alors une espèce de contumélie et d’injure que de dire à un ecclésiastique de qualité qu’il était un prêtre (1) ». Le clergé régulier, à l'exception des Jésuites et des Chartreux, n’était guère plus édifiant ; les abbayes d'hommes et de femmes étaient données en commende à des hommes de guerre, à de grandes dames et même à des enfants : les scandales étaient quotidiens. Aussi, le vent était-il à la réforme. Le nonce Ubaldini agissait énergiquement ; il avait su grouper autour de lui presque tous les hommes qui pouvaient activer cette réforme, œuvre immense, et presque décourageante à première vue. La Rochefoucauld, ce pieux prélat, dont il vantait au cardinal Borghèse « la vie très innocente et irrépréhensible »(2), paraissait déjà tout désigné pour le rôle que devait bientôt lui confier le Souverain Pontife ; l’Oratoire, dans toute la ferveur de son origine, travaillait à la réforme du clergé séculier ; Vincent de Paul se formail silencieusement, François de Sales était en correspondance avec les meilleures têtes de la capitale, Richelieu tenait à passer pour un prélat zélé, et l'était en effet. Zamet se trouva entraîné dans ce mouvement, et ses relations suivies avec tous ces personnages, nous expliquent suffisamment la genèse de ses idées de réforme. Très nettement en effet, dès le début de son épiscopat, l'évèque de Langres prit place parmi les prélats réformateurs.
Au point de vue politique, comme ses collègues de l’'Ordre du Clergé, Zamet pensait que la participation des hommes d'Eglise aux affaires publiques serait profitable à l'Eglise et à l'Etat. Richelieu, aux Etats de 1614, en soutenant cette thèse au nom de son Ordre, et en van-
(1) Aseczy, Vie de Saint Vincent de Paul, Paris 1845, t. I, P:0. (2) B. N. Mss ital. 1413, fo 273.
tant le désintéressement des ministres choisis dans le clergé, « parce que rien ne les survit après cette vie que leurs âmes »(1), et qu’ils n’ont pas d'enfants à pourvoir, avait sans doute pensé à lui-même. Mais les évêques le lui avaient pardonné, et plusieurs d’entre eux, Zamet l’un des premiers, travaillèrent à 19 pousser à la tête des affaires.
Richelieu avait compris quel appui pouvait lui prêter un évêque si bien en cour. Dès 1615, à peine rentré à Luçon, après la clôture des Etats Généraux, il accablait M. de Juilly, évêque nommé de Langres, des témoignages d’une affection nuancée d’obséquiosité. Et son correspondant, — chose piquante, — ne semblait pas toujours très pressé de répondre à ‘ses lettres ; de là des plaintes de Richelieu :
« Monsieur,
C’est trop dormir, je vous resveille, ne pouvant souffrir que vous oubliiez du tout vos amis, et que le proverbe qui veut que les honneurs changent les mœurs ayt lieu en vous. Il y a près d’un mois que je vous ay tesmoigné par la voie d’un commissaire de l’artillerie la joye que j’ay de l’heureux succès de vos affaires ; j’estimois que ces tesmoignages de ma joye produiroient en vous quelque contentement et que j'en reçevrois des preuves; mais j'ay esté trompé, en un poinct pour le moins sinon en l’autre, et nonobstant je ne laisse de prendre la plume pour vous faire cognoistre que rien ne peut r'affroidir mon affection, et que, quand bien vous mespriseriez un simple gentilhomme et un Evesque de campagne, maintenant que vous estes Duc et Evesque d’une grande ville, je ne veux pas toutefois laisser de vous honnorer autant que Je vous l’ay promis, et que vostre mérite m'y convie, c’est-à-dire autant que je pouray, et davantage on trouve, «si on trouve du drap au bout de l'aulne », puisque je vous ay promis l’un et que vostre mérite m'oblige à l’autre. Voilà comme je veux vivre avec vous, avouant ingénuement que je m’asseure bien aussy, quoy que Je die, que vous ne me desnierez pas des tesmoignages de vostre bienveillance que je désire avec tant de passion, que si je vous fays icy une querelle, vous ne le trouverez pas mauvais, puisque ce n’est que pour vous faire pratiquer le dire de Térence qui veut que « amantium ira amoris redintegralio sit. »
(1) Discours du 23 février 1615, Mercure français, année 1615.
Sur cela je vous supplie de croire que je suis véritablement de cœur et d'affection, ete. (1.)
Tout Richelieu est dans cette lettre, — le Richelieu de 1615 s’entend — souple et insinuant, qui sait qu « un bon importun ne se tient pas pour éconduit du premier ou du second coup »(2), et qui cultive les amitiés utiles ; «celle de M. Zamet était du nombre. A cette date, il n'était bruit que des mariages espagnols et du prochain voyage de la Cour. De son prieuré de Coussay, où il se confinait dans la retraite, Richelieu, désireux d’avoir des nouvelles de Paris, saisit de nouveau l’occasion du sacre de Zamel pour lui écrire, et sachant ses relations avec le le nonce, le priait de « le remettre en sa mémoire » :
« Monsieur,
J’estimeroys le voyage que ce laquais faict à Paris fort malheureux, s’il ne.me rapportoit de vos nouvelles ; c’est pourquoy je vous veux convier par ces trois lignes de m'en mander, et me faire sçavoir quel changement une main épiscopale a faict en vous. Je m'imagine maintenant que vous ne respirez que saincteté, et que tous vos ragouts sont spirituels; mon opinion se convertira en science si vous daignez nous en mander un mot; ce que vous ferez, Je m’asseure, comme à la personne du monde qui vous est la plus acquise. Je souhaite tous les jours que vous soyez si bon courtisan qu'allant à Bayone je puisse vous attraper au passage, mais Je crains bien que le zèle d’un bon pasteur vous arreste, Si monseigneur le nonce faict ce voyage, je perdray mon latin ou je le régaleray non selon son mérite, mais selon la portée d’un misérable pays ou je m'asseure pourtant qu’il trouvera quelque divertissement ; vous m'obligerez de me remettre en sa mémoire en qualité de son plus
que très humble serviteur, et de me conserver en la vostre au mesme titre. » (3).
À la fin de la même année, nouvelle lettre du solitaire
(1) B. N. 23200, fe 189. M. Hanoraux fixe après le 16 mars 1615 le départ de Richelieu pour Luçon (ist. du Cardinal de Richelieu, t. IL, p. 88). Bien qu'adressée « à M. de Jully » cette lettre que nous croyons inédite, nous parait être d'avril ou de mai 1615. L'évêque de Langres ne fut sacré que le 18 juin. L’admiration que professe Richelieu dans cette lettre pour le titre de Duc explique l’empressement qu'il mit plus tard à ériger la terre de Richelieu en duché-pairie.
(2) B. N. fonds Baluze, arm. 4 fo 49.
(3) AvexeL. Lettres de Richelieu, t. I, p. 147.
de Luçon, plus flatteuse que jamais. L’évêque de Langres n'avait pas accompagné la Cour à Bayonne et « le zèle d’un bon pasteur » le retenait dans son diocèse. C’est là que Richelieu lui écrit :
« Monsieur,
Vous oublieriez tout à faict vos amis qui ne vous feroit (sic) ressouvenir d'eux; pour moy je n’en suis pas de mesme, vous asseurant que vous ne sortez pas de ma mémoire, vous désirant tous les Jours en ce lieu ou moy en celuy ou vous estes, souhaitant passionnément le repos et la consolation d'une compagnie comme la vostre. Je voudrois en vérité que vous fussiez icy ; mais puisque vostre contentement vous a tiré au lieu ou vous éstes, aussy n’allongè-je ces trois mots que pour vous asseurer que je suis, etc. »
Malgré son peu d’empressement à répondre à l’évêque de Luçon, Zamet ne laissait pas que de lui rendre service, el en 1616, il était un des plus influents parmi ceux qui, en chantant ses louanges, le désignaient à l’attention de Marie de Médicis, et lui facilitaient l'accès du pouvoir (1).
En 1617, lors de la catastrophe du 24 avril, qui, en brisant Concini, reléguait Richelieu d'abord à Luçon, puis à Avignon, l’évêque de Langres témoigna à l’exilé la même fidélité, et celui-ci remerciait avec effusion « cet intime et parfaict amy ».(2) Il fit même appel à son amitié pour lui vendre la charge de grand aumônier d’Anne d'Autriche, qu'il avait acceptée avec tant de joie dixhuit mois auparavant, et qui était devenue un fardeau dans la disgrâce( 3). Il s’adressa non seulement à M. de
(1) Hanoraux, op. cit. t. II, p. 115.
(2) AveneL, t. L, p. 571.
(3) On croyait jusqu'ici, sur le témoignage d’AvexEz que Richelieu avait vendu cette charge à l'évêque de Langres à la fin de 1616. (Cf. Avenez, t. [er, p. 571). Or, la lettre autographe de Bouthillier, dont nous citons un extrait est datée du 22 juillet 1617, (AÏ. Etrang. France 771, fo 162). On ne s'expliquerait guère en effet que l'évêque de Luçon eût quitté cette charge très honorable en 4616, alors qu'il était en pleine faveur, surtout si l’on se rappelle les intrigues qui la lui avaient procurée, au moment des mariages espagnols.
[1 avait réussi, en effet, grâce à l'amitié de Bertrand d'Eschaux, évêque de Bayonne à faire évincer Gabriel de l’Aubespine, évêque d'Orléans, candidat des Villeroi: le brevet était déjà préparé pour ce dernier, mais Richelieu l’emporta, et « se servit de cette situation pour pénétrer auprès de Marie de
Langres, mais même à son frère, Jean Zamet, qui s’employait de son mieux à lui rendre service, et promettait de lui garder son affection « quand mesme vous auriez, lui écrivait-il, vent et marée contre vous »(1) et il tenait parole, soit en s’employant pour lui à la Cour, soit en s’occupant de ses affaires matérielles. Richelieu, on le sait, avant sa grande fortune, se plaignait toujours de sa pauvreté.
Son fidèle serviteur et confident, Bouthillier, abbé de l4 Cochère et doyen de Luçon, fut l’intermédiaire que Richelieu envoya à Paris pour négocier l'affaire. Le 22 juillet 1617, il en annonça à son maître l’heureuse issue : « Monsieur, Je ne m'estimeray jamais si heureux que lorsque je vous pourray rendre service très humble. M. de Langres a satisfaict à ce que vous désirez, et a faict en sorte que, sans le secours de monsr son frère, il a trouvé les dix-huict mil livres. A la vérité, en ce que j'ay veu, il s’est montré du tout porté d'affection à ce qui vous touche. Je ne l’ay encore peu voir depuis l’arrivée de monsr de la Papinière. Je ne manqueray pas de traicter avec luy au plus près qu’il me sera possible de vostre intention. Nous ferons décharger la grosse du contrat qu'avez envoié et la minute aussy de cette somme de dix-huict mil livres... »(2).
Ces fonctions de Grand Aumônier de la Reine régnante, que l’évêque de Langres conserva pendant sept années, jusqu’au second ministère de Richelieu et qu’il céda alors à l’évêque de Beauvais, Augustin Potier (1624); W’oblis
Médicis et pour prendre sur elle l'ascendant qui régla le cours de leurs destinées. » C£. Hanoraux, t. IL, p. 90 et suiv.
Cette charge de Grand Aumônier permettait en effet d'approcher fréquemment la personne des souverains et d'obtenir des faveurs. Le Grand Aumônier de la reine était le supérieur de sa chapelle. Anne d'Autriche avait quatre aumôniers ordinaires, un chapelain ordinaire, quatre chapelains de quartier, quatre clercs de chapelle, son confesseur ordinaire qui élait un franciscain espagnol, un confesseur du commun et plusieurs prédicateurs. Cf. ArcHon, La Chapelle des Rois de France, Paris A7, t. IL, p. 790 etsuiv.
(1) Lettre autogr. du 140 Sept. 1617. (Aff. Etrang. 771, fo 477). Voir aux Pièces justificatives, la correspondance des deux Richelieu et des deux Zamet pendant l'exil d'Avignon.
(2) Arch, des Aff. Elrang. France 774, fo 162,
gèrent à se partager entre Paris et Langres; mais en même temps il se trouva plus que jamais, surtout à partir de 1618, date à laquelle le cardinal de La Rochefoucauld devint Grand Aumônier de France, au centre même de toutes les initiatives religieuses, et son autorité morale alla toujours grandissant à la Cour et dans son diocèse.