CHAPITRE III LES ANNONCIADES A LANGRES
Les préliminaires de la fondation: Carmélites ou Annonciades ? — Rivalités féminines. — Zamet établit les Annonciades, et veut être leur directeur spirituel. — Déjà son caractère se dessine.
Si le mouvement qui, vers 1620, poussait les âmes vers la vie religieuse, était plus nettement orienté vers la vie active, un grand nombre cependant se sentaient attirées vers la vie contemplative ; consumer leur vie dans la pénitence et dans la prière, et par là rétablir, au regard de la justice divine, l’équilibre rompu par les crimes des pécheurs, apparaissait à ces natures ardentes comme l'idéal le plus sublime de la perfection évangélique. La fondation à Langres des Annonciades Célestes, qui fut l’œuvre propre de Zamet, répondit à ces aspirations.
Vers 1619, un certain nombre de jeunes filles de Langres désiraient entrer en religion. Or, il n'y avait encore dans la ville que les Ursulines, et ces âmes inquiètes voulaient « une religion dédiée à la Vierge » ; elles n’en savaient pas davantage. Les Pères de l’Oratoire à qui elles soumirent leur désir, leur énumérèrent différentes congrégations ; aucune ne leur plaisait. L’une d'elles, étant allée à Vesoul, vit les Annonciades Célestes, et à son retour, raconta à ses compagnes que cet Ordre était très austère, les jeûnes fréquents, le linge de corps absent, mais l’habit blanc et bleu, et les religieuses « tout à la Vierge », attendu qu’ « elles portaient toutes le nom de
Marie. » (1)
(1) Relation manuscrite, conservée au monastère des Annonciades de Langres. Tous les détails qui suivent sont tirés de cette relation. Les Annonciades Célestes ou Filles Bleues avaient été établies en 1604 à
Enthousiasmées, elles déclarèrent toutes (elles étaient quatorze) que c'était cette religion qu’elles désiraient depuis longtemps sans la connaître. Ensemble, elles allèrent trouver l'Evêque, lui exposèrent leur dessein, et lui demandèrent de semployer à faire venir des Annonciades à Langres. Zamet les reçut fort bien, mais résolut de les éprouver ; et l'épreuve fut longue à leur gré. Il leur donna d’abord pour confesseur le P. Rozet, supérieur de l'Oratoire, puis il promit de leur dire la messe tous les samedis dans une église de Langres, et de les communier lui-même ; il se chargea aussi de leur direction et les instruisit des principes de la vie spirituelle (1).
Mais bientôt ces réunions émurent quelques parents qui ne tenaient pas à ce que leurs filles fussent religieuses. Quand il fallut signer la requête au maire et aux échevins, les filles riches refusèrent de signer, leurs parents n'étant pas dans la confidence, et aussi dans la crainte, au cas où l'affaire ne réussirait pas, d'en recevoir de la confusion. Il y en eut cependant neuf qui signèrent, mais elles étaient pauvres, nouvel obstacle à la fondation. Le maire et les échevins, déjà occupés de l'affaire des Jésuites, (2) décidèrent de ne rien faire pour elles, avant d'en avoir fini avec ces derniers.
Ce délai désola les postulantes. Pour comble de malheur, une jeune veuve très ' riche! conçut JePproyetede faire venir à Langres des Carmélites ; trois ou quatre veuves également fort riches, s'unirent à la première, et allèrent présenter une supplique à l'Evêque. Celui-ci se montra favorable, leur promit de les aider, mais ajouta
Gênes par Marie-Victoire Fornari, béatifiée par Léon XII le 21 septembre 1828. Sur la fondatrice et son ordre, cf. F. Dumorrier, Za Bienheureuse Marie- Victoire Fornari, fondatrice des Annonciades Célestes (1562-1617), Langres, 1902. Cet ordre qui comptait, en 1771, 53 monastères, ne possède plus aujourd'hui en France que les monastères de Langres et de Joinville.
(1) « Quand elles ne le voyoient pas assez souvent, il leur faisoit dire par leur confesseur pourquoy elles ne l'alloient point voir, et vouloit qu'elles luv allassent rendre compte de leur intérieur. I] députa un Père de l'Oraloire pour leur donner les points de l'oraison, ce qu'il faisoit tous les jours après comples, et leur donnoit des écrits faits exprès ».
(2) Voir plus haut, Section 1, chap, IV, pp. 91-92.