‹ Sébastien ZametChapitre 30 sur 142 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le projet de saint Francois de Sales réalisé par Zamet. — La Confrérie de la Visitation de l'Hôpital de Dijon. — L'origine de Sainte-Marthe. — La fondation. — Le réglement élaboré par Zamet: esprit de ce réglement. — Popularité des Sœurs de Sainte Marthe.

En pénétrant chez les Sœurs de Sainte-Marthe, il semble que l’on ne quitte pas tout à fait la Visitation Sainte- Marie; on pourrait même dire sans paradoxe, que la vraie Visitation, celle que conçut tout d’abord saint François de Sales, et que les circonstances l’'obligèrent à modifier, c’est Zamet qui en réalisa la fondation, en créant les Sœurs de Sainte-Marthe.

Saint François de Sales, en effet, avait songé pendant plusieurs années, à donner le nom de Sainte-Marthe à la congrégation qu’il voulait ériger, et lorsqu'il écrivait à Madame de Chantal, il lui disait: « Recommandez-moy à vostre bon Ange et à nostre Sainte-Marthe » GAS Or encore: « Sainte-Marthe, nostre chère maistresse » Car Cette « sainte hostesse de Nostre Seigneur », comme l’appelle la. Mère de Chaugy, lui paraissait devoir être la protectrice naturelle de l'Ordre qu’il méditait d’établir

voyée à Turin en'1626. Voir aux Pièces Justificatives, (XVIT) deux lettres de Zamet à cette religieuse.

3 La mère Marie-Marguerite Mrcer (25 novembre 1626-1630).

4 Françoise Jéronyme pe VizLerre (1630-1633) ; réélue (1633-1636).

5° Anne Jacqueline Bourren (8 mai 1636-1639 ; réélue le 9 avril 1639-1642),

6° Jeanne Marguerite Caanur (5 juin 1642: réèlue Le 4er Juin 1645-1648).

1° Françoise Jacqueline pe Mussy (28 mai 1648 : réélue le 23 mai 1651)

8° Jeanne Marie Mazoun (1654-1657). (Bib. Mazarine, Ms. 2431).

(1) Lettre du 2 juillet 1607. Œuvres de Saint François de Sales, Annecy, 1904, t. XIII, p. 294.

(2) Vie de Sainte Jeanne de Chantal, dans les Mémoires de la Mère de Chaugy, p. M2. Paris, Plon, 4893, % édition.

pour l'instruction des petits enfants, et pour la visite et le soin des malades.

Même en 1611, c’est-à-dire près d’une année après la fondation de la Visitation, le Saint écrivait à l’abbé d’Abondance, Vespasien Aijazza: « Après leur profession, elles iront servir les malades, Dieu aydant, avec grande humilité. » (1) Enfin Camus rapporte de son « bienheureux » ami, une parole qui semble très vraisemblable : « Pour moy j'admire que j’aye fait ce que je voulois deffaire, et deffait ce que je voulois faire. » (2)

D'ailleurs, si nous en croyons le commandeur François Calmelet, auteur d’une Histoire manuscrite de l'H6pital Général du Saint-Esprit de Dijon, « les deux établissements, l’un plus célèbre que lautre, mais tous deux aussi utiles, celui-ci d’une sainte communauté de dames non cloîtrées à Dijon (les Sœurs de Sainte-Marthe), celui-là d’un Ordre entier, et très répandu de dames religieuses cloîtrées (la Visitation) » (3) auraient eu le même berceau et la même origine ; et c’est à la Confrérie de la Visitation, établie à l'Hôpital du Saint-Esprit de Dijon par le commandeur Tarlot, quil faudrait faire remonter

(1) Lettre du 3 avril 1611. Œuvres de Saint François de Sales, Annecy, 4908, t. XV, p. 39.

Mer Boucaun, au sujet de ce projet du Saint, écrit: « Il voulait même qu'elles sortissent, qu'elles allassent visiter les pauvres, panser les malades, instruire les ignorants et remplir enfin au milieu du monde un ministère de charité. » (Histoire de Sainte Chantal, Paris, Poussielgue, 1863, p. 376-377).

M. Navarez croit au contraire, et il cite des textes à lappui, que le Saint n'a jamais songé à établir un ordre actif proprement dit, mais que « si dans l'origine, il avait voulu qu'on visilàl les pauvres, ce n'était qu'à titre de dévotion et pour unir dans une certaine mesure, la vie de Marthe à la vie de Marie.» Œuvres de Saint François de Sales, Annecy, 1906, Avant-propos, p. XI).

Il semble bien cependant que les idées primitives du fondateur se soient beaucoup modifiées dans l'exécution, principalement au sujet de la clôture ; le nom lui-même de Sainte Marthe, qu'il voulait donner à ses filles, nous parait, à lui seul, un argument convaincant.

(2) L'Æspril du Bienheureux François de Sales, Evesque de Genève. Paris, Alliot, 1639-1641 : Partie XV, section XI.

(3) Histoire de la Maison magistrale, conventuelle et hospitalière du Saint- Esprit, fondée à Dijon l'an MCCIV, par Frère François CALMELET, 95° Maitre Commandeur de la Maison, 1760. (Manuscrit conservé dans les Archives de l'Hôpital Général de Dijon). Voir aux Pièces Justificatives (XVII), un extrait de ce manuserit relatif à la Visitation et à Sainte-Marthe,

et les Sœurs de Sainte-Marie et les Sœurs de Sainte- Marthe.

Le but de cette Confrérie de la Visitation, dont faisait partie Madame de Chantal, ainsi qu'un certain nombre de dames de Dijon, était de « visiter et consoler les veuves, les prisonniers et les malades », et saint François de Sales, lorsqu'il avait prêché le carême à Dijon en 1604, en avait vu de près le fonctionnement. N'est-ce pas le souvenir de cette Confrérie qui, en 1610, porta l’évêque de Genève à choisir le même nom pour ses filles ? L’affirmative a pour elle quelque vraisemblance.

De même que Madame de Chantal, fondatrice des Religieuses de Sainte-Marie, avait appartenu à la Confrérie de la Visitation de Dijon, de même les deux fondatrices des Sœurs de Sainte-Marthe, Louise Morel, veuve comme Jeanne de Chantal, et Marguerite Esmonin, étaient membres de la Confrérie du commandeur Tarlot. La première appartenait à une famille de magistrats de la Chambre des Comptes, la seconde avait pour parents des conseillers au Parlement.

Ces deux pieuses personnes, afin de suivre l'attrait qui les portait à secourir les malades, « s'étaient retirées dans l'Hôpital Saint-Jacques, où elles s’occupaient aux œuvres de piété, conformément aux intentions de Mgr Zamet. » (1) Celui-ci, pendant le séjour qu'il fit à Dijon en 1628, aidé de Pc, infatigable charité » de Mgr Camus, évêque de Belley (2), « résolut de les enga ger à ces bonnes œuvres par un acte publie, qui marquât qu'elles étoient assemblées et agissoient sous son autorité » (3) Il était frappé, en effet, de « la nécessité qu'il y avoit que les petits enfans des pauvres fussent

(1) Mémoire sur l'établissement des Sœurs de Sainte Marthe. (Archives des Sœurs de Sainte Marthe).

(2) Zamet, dans une lettre à Madame de Pontcarré, datée de juillet 1629, lui dt qu'il « se décharge de toutes peines sur l'infatigable charité de son bon parent »; dans une autre lettre d'avril 1629, il dit que « ce bon Seigneur lui fait ses charités accoutumées ». Voir les Lettres Spirituelles de Sébastien Zamet, pp. 323 et 337.

(3) Mémoire sur l'établissement des Sœurs de Sainte-Marthe.

Louise MOREL

FONDATRICE ET PREMIÈRE SUPÉRIEURE DES SOEURS DE SAINTE-MARTHE DE DHON (1628)

(Tableau appartenant aux Sœurs de Sainte-Marthe de Dijon)

cher de moi les enfans, parce que le Royaume des Cieux est rempli de ceux qui sont enfans comme eux. » Arrivant au soin des malades, il exhortait ses filles par ces paroles que l’on pourrait croire empruntées à saint Vincent de Paul, si les Sœurs de Sainte-Marthe n’élaient antérieures aux Filles de la Charité.

€ Gonsidérez, mes Sœurs. que Dieu a condamné la dureté des hommes envers les malades, par le Prophète Royal: //s étoient infirmes, et il ne s'est trouvé personne qui les aidät. Animezvous à-ce saint exercice, non seulement pour imiter le Fils de Dieu qui est venu au monde afin d'en guérir les infirmités, mais par la récompense éternelle qu'il vous propose dans l'Evangile, lorsqu'il promet de placer à sa droite ceux qui auront visité les malades et les prisonniers, parce que ce que vous failes aux moindres de vos frères, c'est-à-dire aux pauvres el abandonnés, vous le faites à Dieu, puisqu'ils sont l’objet de son amour. » (4):

Enfin le Prélat encourageail ses filles à ensevelir les morts par ces belles paroles :

« Considérez, mes Sœurs, que Dieu dans le Prophète Jérémie, prononce, entre les punitions des méchans, que pour réparation de leurs crimes, ils mourront sans étre pleurés ni ensevelis, et que leur cadavre servira de nourriture aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre. Combien de criminels seroient exposés à ce malheur, si Dieu ne suscitoit de bonnes âmes qui secourent ces abandonnés de leurs prières, qui sont les larmes des chrétiens, ei leur rendent le dernier devoir par la sépullure qu’elles leur procurent, comme de nouveaux Tobies, afin que la prophétie du Psalmiste soit accomplie dans la Loi de grâce, et qu'il y ait des gens dans le sépulcre qui y racontent ses miséricordes ! » (2).

Il concluait ses exhortations, et les plaçait sous la protection de Sainte-Marthe, en ces ter es :

«Ainsi, mes Sœurs, par les actes d’un si saint exercice, vous serez utiles à l'Eglise et au Public: à l'Eglise, par le bon exemple que vous donnerez, qui, comme le bon grain multipliera son fruit par une fécondité merveilleuse, si vous vous provoquez réciproquement à la charité et aux bonnes œuvres, ainsi que dit l'Apôtre aux Hébreux; et au Public. par les assistances continuelles que vous lui rendrez.

Et comme votre vie doit être semblable à celle du potier, qui est

(1) Zbid. p. 6.

(2) Jbid, p. 7.

dans une vigilance continuelle et une extrême sollicitude de son ouvrage, et dont toute l'action s’achève en nombre et mesure, nous vous mettons sous la protection de Sainte Marthe, qui est l’image accomplie de la vie chrétienne agissante, dont le Fils de Dieu a sanctifié la sollicitude, en lui laissant en partage le soin de servir ceux qui en ont besoin, par ces mots, qu'une seule chose est nécessaire, ©est-à dire, d'aimer son prochain comme sOimême. » (1).

Si maintenant nous abordons la lettre des règlements, nous y trouvons d’abord cette mention précise, que « l’Institut des Sœurs consistant en des actes de charité qui les engagent nécessairement d'avoir commerce avec le monde, les femnres veuves sont Îles plus propres à entrer dans celte communauté ; mais il faut que ce soil des veuves que saint Paul à Timothée distingue des autres par ces mots: qui sont vérilablement veuves, et qu’il explique être celles qui n'ont point d’enfans, ni de petits enfans qui soient à leur charge, qui ont acquis de l'estime par leurs bonnes œuvres, qui sont charitables, modestes, chastes, fidèles, dévotes, et enfin sans aucune repréhension. » (2) Cependant « les filles que la vertu et le zèle pour le prochain auront rendues recommanda bles, pourront aussi être reçues à la communauté », et les lettres d'établissement qui leur furent octroyées en 1678 par Louis XIV, déclaraient très expressément que « Mgr Zamet avail fondé et approuvé en 1628 une société de femmes veuves el de filles séculières, dont la principale application était d'instruire gratuitement les enfans des pauvres dès leur plus tendre jeunesse, à lire, à écrire, et à la piété, comme aussi de visiter les malades, et les soulager dans leurs besoins. » (3) De même saint Vincent de Paul répéta toute sa vie aux Filles de la Charité, qu’elles métaient pas des religieuses, mais des séculières. « Qui dit religieuse, dit cloître, précisait-il, et les Filles de la Charité doivent aller partout ».

(1) Réglemens pour les Sœurs de Sainte-Marthe, p. 8.

(2) Zbid. p. 10.

(3) Arch. de la Côte d'Or, H, 1145 bis, liasse: Bib, Nat. Bourgogne, 62, fo 702,

Le vêtement des Sœurs lui-même devait rappeler aux Filles de Sainte-Marthe qu’elles « fréquentaient le monde », et qu’elles n'étaient pas des religieuses cloîtrées :

« Toutes les Sœurs seront vêtues d'étoffe de laine noire pour leurs

robes, et pour leurs jupes d’étoffe de gris brun : elles porteront une coëlle de taffetas noir ; et comme elles fréquentent le monde, elles

seront exacles à ce que leurs habits n'ayent rien d'extraordinaire dans leur forme, qui blesse la modestie et la bienséance qu'elles doivent montrer au dehors avec autant de précaution qu’elles garderont de recueillement dedans l’intérieur. » (1).

Quant à l'administration intérieure de la communauté, Zamet y appliquait naturellement les principes qui lui étaient chers, et spécialement celui de la triennalité, qu’il établissait à la même époque à Tart et à Port-Royal. « Il y aura trois officières : la Supérieure, pour le gouvernement, l’Assistante, pour suppléer à son défaut, et l’'Econome, pour dispenser les biens de la communauté ; lesquelles seront choisies de trois ans en trois ans, en Présence du Supérieur qui, après avoir reçu les suffrages des Sœurs par billets secrets, déclarera le choix qui aura été fait, et le confirmera. » (2)

La Supérieure « choisira, de l’avis du Supérieur, les Sœurs qui seront employées à l'instruction des Jeunes enfans », comme aussi celles qui devront « visiter et consoler les pauvres malades », de préférence « les plus avancées en âge et en piété ; si Pourtant il y a des jeunes filles qui ayent un talent particulier à s'acquitter de cet emploi, la Supérieure les nommera, afin que les dispositions que Dieu met en elles ne soient pas mortes ni infructueuses, et que du moins elles Y Coopèrent autant qu'elle jugera à propos pour la gloire de Dieu et l’accomplissement de la fin de leur Institut ; mais cependant elle aura soin que chacune de ces jeunes filles soit accompagnée d’une ancienne, et soit le témoin de ses actions, et qui rende compte à la Supérieure de ce qui se sera passé dans leurs visites, les secours spirituels et

(1) Réglemens pour les Sœurs de Sainte-Marthe, pp. 11 et 12, (2) Zbid, p. 13.

temporels qu’elles auront reconnu manquer aux pauvres malades, afin que la Supérieure en étant avertie, donne ses soins à ce que par sa prudence el charité il y soit pourvu par ceux que l'Eglise y a préposés. » (1)

La cérémonie du 8 mai 1628, à laquelle assistaient « les principaux de la ville et une grande affluence de peuple », et surtout le sermon de Camus, eurent sans doute pour résultat d'attirer immédiatement des novices à la nouvelle communauté. Un acte du 12 novembre 1641(2) nous fait connaître les noms d'Anne de Villars, Anne Brasmard, et Marie Sordoillet ; puis vinrent Madame Cazotte, d’une vieille famille de la bourgeoisie dijonnaise (3), Marie Angélique Le Clerc, fille d’un consciller au Parlement de Paris, Catherine Chefdeville, etc. (4)

Louise Morel fut la première supérieure de Sainte- Marthe ; sa co-fondatrice, Marguerite Esmonin, exerça également cette charge, et après leur mort, Madame Cazotte et Marie Angélique Le Clerc furent successivement élues, et placées par leurs compagnes à la tête de la communauté.

Les Sœurs de Sainte-Marthe demeurèrent douze ans à l'Hôpital Saint-Jacques ; en mars 1640, elles acquirent de Catherine Danon une maison sise rue Saint-Jean, et y allèrent demeurer. Plus tard, elles s’établirent dans la rue Chapelotte(5), « en vertu de l'acquisition qu'elles y firent, le 4 septembre 1671, de la maison de M. de Ganay, provenante de Mile Marthe Berbisey. » (6) En 1678, elles obtinrent des lettres patentes de Louis XIV qui

(1) Zbid. pp. 14, 15 et 16.

(2) Arch. des Sœurs de Sainte-Marthe.

(3) Aujourd'hui encore Dijon possède une rue Cazotte.

(4) Cf. Jules THomas, Discours prononcé le 29 juillet 1896, dans la chapelle de Sainte-Marthe, Dijon, imprimerie Jobard, 1896, pp. 415 et 16.

(5) Aujourd'hui rue Berbisey.

(6) F. CaLmeLET, ouvrage cité. Les Sœurs de Sainte-Marthe babitèrent la rue Chapelotte jusqu'à la Révolution. La communauté fut ensuite reconstituée en 1821 par Madame d'Azincourt, Supérieure de la Communauté, qui acheta de ses deniers un petit immeuble, rue de la Préfecture,

mentionnaient « les grands avantages que le public avait reçus depuis 1628 de cette sainte société » (1). Au xvine siècle, le commandeur Calmelet écrivait à son tour : « On ne peut donner trop d'éloges à cette communauté que les évêques de Langres, successeurs de Mgr Zamet, son instituteur, et après eux, les trois premiers prélats de Dijon, n’ont cessé de protéger, en considération des œuvres de charité qu’elle exerce continuellement à la satisfaction du public. » (2)

Enfin, aujourd'hui, après 283 ans d’existence, les Sœurs de Sainte-Marthe, comme leurs devancières, sont toujours populaires à Dijon (3) ; elles habitent actuellement l’ancien couvent de la Visitation, où demeura la Mère de Chantal, et montrent, avec une légitime fierté, aux visiteurs, « l’escalier de saint François de Sales ». (4) La mémoire de Zamet, leur fondateur, n’est pas tombée dans l'oubli. Dans la salle du chapitre, à la place d'honneur, un grand lableau sur loile représente l'Evêque tenant en main le Æèglement pour les Religieuses de Sainte-Mar- {he (5) ; à sa droite et à sa gauche, apparaissent les portraits des deux fondatrices, Louise Morel et Marguerite Esmonin ; puis, tout autour de la salle, les physionomies graves et recueillies des religieuses qui ont dirigé

(1) Arch. de la Côte d'Or, H. 1145 bis.

(2) CazmeLeT, ouvrage cité.

(3) Une autre maison de la même communauté a été fondée à Lyon en 1856. Elle y jouit d'une grande notoriété.

(4) Ce magnifique escalier, à balustres de pierre, de la fin du XVIe siècle ou du commencement du XVII, aurait été gravi par saint François de Sales, dans un de ses séjours à Dijon.

(5) C'est ce tableau que nous avons fait reproduire en bhéliogravure, grâce à l'obligeance de Madame la Supérieure de Sainte-Marthe, à qui nous adressons nos plus vifs remerciements. -

Ce tableau n'étant pas signé, nous sommes réduit à des conjectures sur le nom de son auteur. Nous ne serions pas surpris qu'il fût l'œuvre de Richard Tassel, artiste langrois qui, à Rome, avait été l'élève du Guide, et travailla à embellir la chapelle du palais épiscopal de Langres ; mais ce n’est là qu'une simple hypothèse.

Le portrait de Louise Morel serait plus probablement de ce peintre : pour cette toile, nous avons un élément de Comparaison dans la Catherine de Montholon du Musée de Dijon et le procédé semble bien être le même. Quant au portrait de Zamet, nous ne connaissons aucune œuvre analogue de Tassel, à laquelle il puisse être comparé,

Sainte-Marthe depuis ses origines. Zamet semble vivant au milieu de son œuvre. Le jour où nous fîimes cette découverte inespérée, nous éprouvâmes un plaisir que nous ne voulons pas dissimuler, plaisir supérieur peutêtre à celui que nous avaient procuré d'heureuses trouvailles, dans des recherches d'archives ; car nous sentions, ce jour-là, que Zamel n'était pas mort tout entier, puisqu'à Langres ses chères Annonciades, et à Dijon ses filles de Sainte-Marthe continuent encore de nos jours son dessein, les unes en priant, les autres en prenant soin des malades, et réalisent ainsi, comme de concert, les deux aspects de la perfection religieuse symbolisés par Marthe et par Marie: la vie contemplative et la vie active, dont il fut, pendant toute sa vie d’évêque, l’infatigable promoteur.

GHAPITRE» VII

L'Ordre de Ciîteaux vers 1625. — La réforme ; le cardinal de La Rochefoucauld et l'abbé de La Charmoye. — L'élection de Claude Largentier à Clairvaux et de Pierre Nivelle à Citeaux. — L’évêque de Langres est député par le cardinal de la Rochefoucauld pour visiter le monastère de Clairvaux (1625). — Richelieu et Pierre Nivelle (1635).

L'opposition des Prélats aux Réguliers à l’Assemblée de 1625, si elle s’explique vis-à-vis des Jésuites par la crainte exagérée de voir diminuer l’autorité épiscopale, peut se justifier à l’égard d’autres ordres par les abus et les désordres inouis dans lesquels ils étaient tombés. L'Ordre de Cîteaux, l’un des plus illustres par la renommée de son fondateur, par les Papes qu'il avait donnés à l'Eglise, et par le nombre considérable de ses abbayes répandues dans le monde entier (1), était loin de son ancien idéal monastique. Sans doute, il comptait de bons religieux et d’édifiantes individualités, mais l'Ordre dans son ensemble avait besoin de réforme. Le cardinal de La Rochefoucauld, nommé par Grégoire XV commissaire pontifical avec pleins pouvoirs pour opérer la « réformation générale des ordres de St-Augustin, St-Benoit, Cluny, et Cîteaux », se heurtait à l’hostilité ouverte d’un grand nombre de Cisterciens. Il n’est pas de stratagèmes, de brigues, de calomnies qui ne leur parussent légitimes pour le perdre dans l'esprit du Roi et éluder la réforme. Sûr de l’appui de Louis XIIL, il allait de l'avant, et finissait par avoir raison des révoltes, mais il faut reconnaître que Cîteaux et Clairvaux lui causèrent bien des difficultés aux alentours de 1625.

(1) Plus de trois mille en 4625.

Zamet, qui comptait dans son diocèse plusieurs abbayes de filles appartenant à l'Ordre de Cîteaux, et qui, en 1622, avail entrepris la réforme de Tart, ne pouvait se désintéresser de ce qui se passait à Cîteaux et à Clairvaux. Or, il arriva qu'à six mois d'intervalle, Nicolas Boucherat, abbé de Cîteaux, général de l'Ordre, et Denis Largentier, abbé de Clairvaux, c’est-à-dire les deux personnages les plus importants de l'Ordre tout entier, vinrent à mourir (1). L'élection de leurs successeurs prenait, de ce fait, une importance exceptionnelle ; car les deux défunts s’é- {aient montrés favorables à la réforme, en avaient conféré à Paris avec le cardinal de La Rochefoucauld, et avaient même rédigé et signé chez lui, en son abbaye de Sainte-Geneviève, un projet fort explicite. Les religieux visés, les anciens principalement, avaient protesté, et le Chapitre Général de l'Ordre avait «€ rescindé, cassé, el annulé tout ce qui avait été fait par eux en celte affaire » (1623). Néanmoins les deux abbés, encouragés par La Rochefoucauld, et par Etienne Maugier, abbé de la Charmoye, qui le premier de tout son ordre avait réformé son abbaye(2), avaient essayé d'introduire un commencement de réforme, en faisant surtout appel à la bonne volonté des jeunes religieux. Qu’allait-il advenir, si leurs successeurs, loin de continuer leur œuvre, la réduisaient à néant et laissaient les abus se perpétuer ? — Telle était la question qui se posait en 1625.

A Clairvaux, le vieil abbé avait cru prévenir les diffi-

(1) Denis Largentier, à la fin d'octobre 1624 ; Nicolas Boucherat, le 8 mai 1625.

(2) L'abbaye de La Charmoye, située au diocèse de Châlons-sur-Marne, non loin d'Epernay, avait été fondée en 1167 par Henry, comte de Champagne. :

Cet Etienne Maugier, dont on retrouvera le nom plusieurs fois au cours de ce chapitre et plus loin (Livre II, chap. I), au sujet de la translation de Port- Royal à Paris, était un des prélats les plus zélés pour la réforme ; cela explique l'estime qu'avait pour lui la Mère Angélique Arnauld et la haine dont le poursuivaient les religieux de son ordre, qui ne voulaient pas de réforme. Après avoir réformé La Charmoye, il avait été nommé vicaire de l'abbé de Clairvaux, En 1636, Richelieu le nomma premier visiteur des monastères de la stricte observance. Il mourut à Paris en 1637.

Comme on le verra par la note de la p. 177, il était désigné sous le nom de Chanteclair, dans les correspondances secrètes qui avaient lieu entre les partisans de la réforme... si toutefois ces détails sont bien véridiques,

cultés que sans doute il prévoyait, en faisant élire en 1621 son neveu, Claude Largentier, pour coadjuteur avec future succession. Maïs celui-ci, jeune bachelier de Sorbonne, soil qu'il craignît l'hostilité des anciens religieux, soit que personnellement il fût hostile à la réforme, tout en promeltant à son oncle de marcher sur ses traces après sa mort, donnait en même temps des gages aux adversaires de la réforme, de sorte qu’à la mort de labbé (octobre 1624), un schisme se produisit. Quinze jeunes religieux députèrent à Paris lun d’entre eux pour demander au cardinal de La Rochefoucauld « un abbé capable de les maintenir dans la régularité où ils sont ». Le Cardinal les prit sous sa protection, et leur permit » de s’assembler pour prendre les résolutions qu’ils jugeront nécessaires pour la conservation de la régularité ». De leur côté, les anciens religieux adressèrent des remontrances au Roi pour se plaindre du Cardinal, et affirmer que la première élection, celle de Claude Largentier était va- Jide, et qu’on ne pouvait en faire une autre qui fût canonique. « Comment, s’écriaient-ils, peut-on priver tous les anciens de voix active et passive, et donner pouvoir à quinze nouveaux venus de choisir un abbé de Clairvaux, supérieur de plus de 800 abbayes qui sont de sa filiation et qui en dépendent immédiatement, tant en France, en Italie, Espagne qu’autres pays étrangers ! » (1) D’après eux, l’auteur de tous ces troubles, était l'abbé de la Charmoye. « Il est toujours à courir de çà de là, écrivaient-ils, entreprendre les affaires des Moniales, résidant ordinairement en leurs couvents, et à l’heure présente, pendant qu’il s’efforce de détruire l’abbaye de Clairvaux par ses menées, il faict le surintendant des bastiments des Dames du Port-Royal, qui font transporter leur Monastère au faubourg St Jacques, où l’abbé de la Charmoye employe tout son temps plus à détruire qu'à édifier » (2). Quant aux jeunes religieux qui veulent la réforme et se sont mis à

(1) Bib. Nat. Ld17, 13, Pièce, 1625 et Arch. de l'Aube, Fonds de Clairvaux,

8H. 290, liasse.

(2) Bib. Nat. Ld17, 14, Pièce, p. 28.

l’'abstinence, ils les accusent « de faire tourner la broche » pendant la nuit. Enfin, — argument suprême, — pour toucher Louis XIIL, ils allaient jusqu'à évoquer le Roi d'Espagne, qui devait être dans cette affaire ; on voulait donc les forcer à vivre à l’espagnole!.… Et plus de 3.000 couvents que comptait l'Ordre de Cîteaux, au lieu de dépendre de la France, obéiraient au Roi d'Espagne !...(1)

Qui prouve trop, ne prouve rien ; cependant la question était embarrassante. Un document du 8 avril 1625 nous montre qu'à cette date, le Cardinal ne désespérait pas d'obtenir la cassation de l'élection, car il considérait le monastère comme « despourveu d’abbé ». Cest alors qu'il adressa à l'Evêque de Langres une commission en règle pour visiter le monastère de Clairvaux et assurer le triomphe de la réforme. Il lui déléguait à cet effet tous les pouvoirs qu'il tenait lui-même du Saint-Siège. Voici la teneur de cet acte important:

« François, Cardinal de La Rochefoucauld. Grand Aumosnier de

(1) Bib. Nat. Ld17, 13, Pièce.

Un texte manuscrit de cette « Remonstrance au Roy » conservé aux Archives de l'Aube contient d’autres détails assez réjouissants. L'abbé de la Charmoye y est naturellement attaqué avec la dernière violence: « Et néanmoins, Sire, un homme seul qui s'estoit promis en espérance d'emporter le tiltre d'abbé, pour l'affection que le deffunct dernier titulaire luy tesmoignoit, se voyant descheu de ce qu'il avoit espéré et de toutes ses briques el artifices, les a réveillées avec tant d'industrie et de prétexte, qu'après le décès dudict deffunt, il a mis tout en désordre et division, comme il se justifie par la nüe déduction des choses » ete... Mais voici l'aceusation suprême :

« L'abbé de la Charmoye et ses associés eserivent de toutes parts et s’'envoyent particulièrement lettres les ungs aux aultres et pour tenir leurs affaires plus secrettes, firent une liste de mots supposés qui est tombée entre les mains des supplians, laquelle monstre ce que l'on doibt espérer de leur réformation, veu le jugement que l'on peut faire de leurs actions.

Car par leur caballe, pour le mot sainct et vénérable de Cardinal, ils empruntent celuy de Carabin : pour celui de Pape — Pétrarque ; pour Roy = Rigolet; pour Royne — Révocation ; pour Royne-mère — Roland; pour Prince de Condé = Parangon ; pour Comte de Soissons = Claude ; pour Rochefoucault = Rabas ; pour Monsieur de Cisteauzx = Chenu ; pour Monsieur de La Ferté = L'Orange ; pour Monsieur de Pontigny = Pélerin ; pour Monsieur de Clairvaux — Chénevière ; pour Monsieur de Morimond = Molus ; pour Chastillon — Chantebien; pour La Charmoye — Chanteclair… ; pour Capucin = Chappon ; pour Feuillant = Fuyard ; pour Jésuite — Jabin ; pour M. Du Val, docteur = Vigneron... :; pour Coadjuteur (il s'agit de Claude Largentier) = Con/fesseur, non honorable, mais qu'ils changeront bientost, puisque leur intention est d'un confesseur, en faire un martyr. » (Arch. de l'Aube, Fonds de Clairvaux, 3 H. 290, liasse).

France, commis par bref de Nostre Saint Père le Pape pour la Réformation des Ordres de St Augustin, St Benoist, Cluny et Cysteaux et lettres patentes du Roy sur iceluy. A très Révérend Père en Dieu, Messire Sébastien Zamet, Evesque de Langres.

Ayant eu advis, tant par plusieurs requestes à nous présentées par les Religieux de l’observance régulière de l’abbaye de Clairvaux que par remontrances verbales à nous faictes par aucuns d’iceux, qu’estant le Monastère despourveu d’abbé et du danger auquel ledit Monastère se trouve, que l’observance régulière establie en iceluy par luy (1) ne reçoive grand préjudice, sy il n'y est promptement pourveu, attendu les désordres que l'on s’efforce d'y introduire : Ne pouvans nous transporter en personne aud. Monre et jugeant n'y pouvoir apporter plus prompt et fructueux remède qu'en commettant en nostre place quelque personne duquel la qualité et les mérites puissent estre utilement employés à ce bon œuvre ; Recognoissant les eminentes qualités qui accompagnent et honorent vostre dignité, avons creu ne pouvoir faire plus digne choix pour cet effect que vostre personne, Et pour ce nous vous prions par ces presentes de vous transporter en lad. abbaye et procurer faire en icelle, avec l'advis des Religieux qui ont embrassé la susd. observance régulière, tels et en tel nombre que vous jugerez propres, à ce que ladite observance y soit régulièrement maintenue en la mesme forme qu’elle y a esté establie par le susd. deffunct Abbé et empescher qu'il n'y soit faict ny innové au prejudice d’icelle. A effect et exeqution de quoy et de tout ce que dessus, vous donnons le mesme pouvoir qui nons est octroyé par les susd. Bref du Pape et Lettres de Sa Majesté, et tel que nous aurions nous mesme visitant en personne led. Monre, et de tout ce qui sera par vous faict en lad. visite nous vous prions de faire dresser procès-verbal, et le nous envoyer.

Faict à Paris le huictiesme d’avril mil six cens vingt cinq ». (2).

Quelles furent les conclusions de Zamet après sa visite? — Nous l'ignorons, n’ayant pu en découvrir le procès-verbal( 3). Cependant nous croyons pouvoir affirmer

(1) C'est-à-dire par l'abbé défunt, Denis Largentier.

(2) Bib. Ste Geneviève, ms. 3247, fo 96.

(3) Nous voyons cependant d'après une Réponse à un Mémoire de l’Illus- {rissime Cardinal de La Rochefoucauld contre l'élection de Dom Claude Largentier, que Zamet prit également parti contre Largentier. La Réponse cite en effet cet article du Mémoire :

« Que ladicte Coadjutorerie est jugée préjudiciable, par la Requeste présentée audict Seigneur Cardinal par les Religieux réformés de ladicte abbaye, et par lettres de Monseigneur l'Evesque de Langres à mondict Seigneur

qu’il travailla, dans l'intérêt même de la réforme, à établir une sorte de compromis, afin d'éviter le schisme. L'abbé de Clairlieu (1) fut nommé administrateur de l’abbaye jusqu’en 1626, date à laquelle le Roi confirma enfin l’élection de Claude Largentier. Rome en effet n’alla pas jusqu'à faire élire un autre abbé, dont la tâche eût sans doute été rendue impossible. Claude Largentier, une fois confirmé dans sa charge, n’osa pas mécontenter ouvertement les non réformés, mais négocia secrètement avec le cardinal de La Rochefoucauld et laissa les jeunes religieux libres de suivre l’observance régulière ; il les y encouragea même, puisqu’en 1633, les anciens lui repro-

Cardinal. » (Ceci est très probablement une allusion au Procès-verbal de Zamet, que nous n'avons pu découvrir ni à Troyes, ni à Paris, ni à Rome).

Et voici la réponse que faisaient les anciens religieux non réformeés :

« Pour respondre à ce que lediet mémoire déclare, que Monsieur l'Evesque de Langres à aussi escrit contre la Coadjutorerie, il est évident que ledict sieur Evesque a esté surpris par lesdicts Réformes, et malinformé de la probité du sieur Coadjuteur, croyant par adventure rendre son nom plus recommandable à larenommée en favorisant le nom spécieux de réformation, dont lesdicts prélendus Réformés couvrent leur monopole et factions. » (Arch. de l'Aube, Fonds de Clairvaux, 3 H. 290, liasse).

(4) Cet abbé de Clairlieu avait présidé à l'élection de Claude Largentier, et ne pouvait sans se déjuger, la tenir pour nulle. Le 12 janvier 1626, il certifiait en ces termes qu'elle avait été « canoniquement faite. »

« Nous soubsigné Abbé de Clairlieu, de l'Ordre de Cisteaux, au diocèse de Toul, certifions à qui il appartiendra qu'ayant présidé par le commandement de feu de bonne mémoire Monseigneur nostre Re de Cisteaux à l'élection du Coadjuteur de Clairvaux, à la requeste de Monsieur le Très Révérend Abbé dudict Clairvaux que Dieu absolve, ladicte élection en toutes ses parlies a esté canoniquement faite et nous l'avons tousjours tenue et recognue pour telle, n'ayant jamais pensé ny jugé, dit ny escrit rien au contraire. Et à esté faite sans aucune restriction à quelque nombre des personnes ; car bien que ledict Très Révérend Abbé de Clairvaux proposa quelques-uns, il déclara néantmoins par parolles expresses que si, outre ceux-là, l'on en vouloit choisir quelque autre capable, dont la piété et le zèle fussent cognus, qu'il J'auroit très agréable, protestant que la proposition qu'il faisoit des cinq personnes qu'il nommoit, n’estoit que pour dire que, selon la cognoissance qu'il en avoit, il jugeoit ceux-là les plus capables, sans pourtant oster la liberté à chacun d’eslire qui bon luy sémbleroit. Ce que nous assurons estre véritable sur nos vœux de religion et en foy de Prélat; pour tesmoignage de quoy nous avons soubscript de nostre propre main le présent certificat et y appliqué nostre petit scel en placard.

Donné au très dévot monastère d’Orval au diocèse de Trèves, auquel gist et repose le corps dudict défunct Abbé de Clairvaux, attendant la glorieuse Résurrection, le douzième jour de janvier mil six cens vingt Six.

Fr. Jean Martin, humble Abbé de Clairlieu. »

(Arch, de l'Aube, Fonds de Claivaux, 3 H, 290, liasse).

chaient d’avoir « fait aller quantité de novices de divers monastères audit Clairvaux(1}) ». Or c'était là précisément l’objet de la « commission » donnée par le Cardinal à l’évêque de Langres, en 1625, afin d'assurer la réforme.

A Cîteaux, l'élection de 1625 avait été plus désastreuse encore, si l’on en juge par les plaintes innombrables qu’elle souleva. À Dijon, les Bossuet et les Bretagne, ces deux vieilles familles parlementaires amies de Zamet qu’elles recevaient dans leur intimité, se heurtérent au Président de la Berchère, qui réussit à faire triompher son candidat, Pierre Nivelle, abbé de Saint-Sulpice.

Faut-il admettre tous les détails scandaleux qui, au dire du sieur Bossuet et du sieur Bretagne, conseillers au Parlement de Dijon, accompagnèrent cette élection ? Il ne nous appartient pas de trancher la question (2). La suite, nous aurons à le dire à propos de Tart et de Port-Royal, montra que Pierre Nivelle était hostile à la réforme et bien différent du pieux Nicolas Boucherat. Cette élection eut lieu le 3 novembre 1625. Le 8 novembre, Bretagne en racontait les incidents à son cousin « Bouthillier, conseiller du Roy et secrétaire des commandements de la Royne Mère, à Paris », tandis que Bossuet les narrait de son côté à l’évêque de Langres. « Mon pouvoir, écrivait Bretagne, mes prières et celles des amis et serviteurs de l'Ordre de Cîteaux, la qualité et prudhomie des directeurs de cet acte, a esté fort inulile contre les violences pratiquées depuis six mois en çà par les plus grandes puissances de cette ville et leurs ministres et adherans ». Ne pouvant faire nommer « leur fils et neveu » général de l'Ordre, parce que le Roy ne l’auroit pas souffert, « ils ont estimé que s'ils n’estoient titulaires en effet, il falloit soubs le nom de quelque idiot, jouir par effet de ce

(1) Bib. Ste Geneviève, ms. 3247, fo 491.

(2) Nous devons cependant remarquer que dès le 46 mai 4695, Charles de Boucheron, abbé de Pontigny, dans un rapport daté de Citeaux, avertissait le cardinal de la Rochefoucauld des intrigues que préparaient le Président de la Berchère et ses amis. (Bib. Sainte Geneviève, ms. 3247, fo 405).

bénéfice et du revenu de cette abbaye. Ils ont LS leur choix sur l'abbé de St-Sulpice, fils d’un libraire de Troyes, bon cloistrier et moine aucunement hypocondriaque, qui sçait bien dire son bréviaire, mais dépouillé de toutes qualités requises à un général d'ordre et abbé de Citeaux.… M. le conseiller Bossuet, (1) estant allé à Cîteaux voir son fils religieux ne put entrer. M. son fils, conseiller aussi au Parlement, désireux de voir son frère, reçut un pareil traitement ; on luy ferma la porte. Autant on fit aux autres parents des religieux ?. Enfin il y aurait eu des distributions d'argent pour acquérir des suffrages à l'abbé de Saint-Sulpice, et même « des artifices monstrueux et diaboliques » (2). Quant à la femme du Président de la Berchère, « peu*capable de retenir son secrel, (elle) a dit en divers endroits que si M. de St-Sulpice estoit nommé abbé de Cîteaux, son mary et elle, luy donneroient ce qu’il falloit pour son plat, et mettroient ordre à la maison, el au surplus que M. le Cardinal de La Rochefoucauld estoit une vieille souche qui tomberoit bientost par terre, alors retourneroient pareillement à leur premier dessein. » (3)

Le sieur Bossuet, dans sa lettre à Zamet racontait à peu près dans Îles mêmes termes « les efforts faits par le Président de la Berchère, les brigues et confidences, pour faire eslire l'abbé de St-Sulpice à l’abbaye de Citeaux ».

Vingt-six religieux firent appel au Pape, et énumérèrent six motifs de cassation, parmi lesquels ceux dont nous ve-

(1) Nous pensons qu'il s'agit ici de Claude Bossuet, frère aîné de Bénigne. et oncle de l’évêque de Meaux, Conseiller au Parlement depuis 1610, il fut vicomte mayeur ou maire de Dijon en 1647.

(2) De ces infimes vilaines, une d'assez bonne famille, estant retournée dans nostre ville, s’est vantée d'avoir acquis trois suffrages à l'abbé de Saint- Sulpice, que personne ne luy pouvoit donner qu'elle. » (Bib. Ste Geneviève, ms 3247, fo 117 et suiv.).

(3) Vanité des projets humains ! La « vieille souche » ne « tomba par lerre » que vingt ans plus tard, en 1645, tandis que Jean-Baptiste Le Goux de la Berchère, premier président au Parlement de Dijon, mourait six ans apres, en 1631. Sa statue et celle de sa femme Marguerite Brulard se voient encore aujourd’hui dans la Cathédrale Saint-Bénigne de Dijon. surmontant leurs tombeaux.

nons de parler. Le Pape, à la suite de leur requête, adressa le 30 décembre 1625, un bref au cardinal de La Rochefoucauld, pour l'examen de cette affaire.

L'élection cependant ne fut pas cassée. Richelieu avait-il jeté dans la balance le poids de son épée ? Songeait-il déjà à échanger avec Pierre Nivelle son évêché de Luçon pour le titre :d’abbé de Cîteaux et général de l'Ordre ?2(1) Mystère. Rome, selon sa coutume, agit dans cette conjoncture, avec lenteur et patience. Elle supporta Pierre Nivelle, mais profita habilement des circonstances pour diminuer son autorité. Nous verrons le Pape accorder à Zamet une faveur insigne, et à sa requête, soustraire Tart et Port- Royal à la juridiction des abbés de Cîteaux, pour assurer l'avenir de la réforme dans cés deux abbayes. On reconnaît là cette politique romaine qui, en présence des abus, des difficultés, essaye rarement de les heurter de front, mais avec prudence et méthode, tire parti des hommes et des événements, et les plie à l'exécution de ses desseins, jusqu’au triomphe final.

(1) Get échange eut lieu en 1635 et Richelieu, devenu général de l'Ordre, favorisa la stricte observance. D'après une Réplique des anciens religieux de Cisteaux contre les Abstinens intrus dans Cisteaux à leur exclusion, Vierre Nivelle aurait été obligé de démissionner par suite des tracasseries du cardinal de la Rochefoucauld.

Voici en quels termes est racontée cette démission :

« Jugeant que la tempeste estoit plus forte que la résistance, il se résolut de quitter le timon et de le mettre entre les mains d'une personne plus puissante que luy.

QI jetta les yeux sur Monsieur le Cardinal de Richelieu et fit entendre sa volonté au prieur de Cisteaux, qui à accoustumé de présider aux eslections qui se font du chef de cest Ordre, lequel ayant assemblé les quatre premiers pères et quelques locaux, et leur ayant exposé le dessein dudict sieur Nivelle et sa démission et désignation dudict sieur Cardinal pour son successeur « ils l’'embrassèrent tous (Richelieu) comme un autre Hercule, et comme un autre Atlas » porte l'acte de leur élection et postulation du treizième des calendes de décembre 1635.

« Mais les bras faillirent à l'Atlas qu'ils avoient choisi pour les soustenir etla massue de leur Hercule ne fut que pour les défaire incontinent après. Jamais on n'a vu un acte si chélif ni si piètre que ceste prétendue élection ou postulation. » (Arch. de l'Aube, Fonds de Clairvaux, 3 H, 291, liasse).

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