LA RÉFORME DE NOTRE-DAME DE TART LA TRANSLATION A DIJON
Madame de Pourlan veut réformer son abbaye. — L'opposition des religieuses. — L'intervention de Zamet. — La « conquête » de Ma-dame de la Tournelle ; la conversion de Madame de Grantrye. — Il fait des conférences spirituelles aux religieuses, et leur envoie des Oratoriens, puis la mère Favre. -— Les péripéties de la réforme. — La translation à Dijon (1623). — L'abbaye est soustraile par le Pape à la juridiction des abbés de Citeaux, et soumise à l’Ordinaire (1627). — L'histoire de Tart va se continuer à Port-Royal.
La réforme de l’abbaye cistercienne de Notre-Dame dé Tart mit le sceau à la réputation de Sébastien Zamet. Bien différente de Rose Bourgeois, Madame de Pourlan, abbesse de Tart, entra si bien dans les vues de l'évêque de Langres, qu'au dire de loratorien Bourrée « il n’y eut pas moins de liaison entre eux qu'entre saint François de Sales et Madame de Chantal pour l’établissement des Filles de la Visitation »(1).
L'abbaye de Tart, située à quelques lieues de Cîteaux, avait été fondée par Hugues IT, duc de Bourgogne, en 1132 (2). Elle était sous la juridiction des abbés de
(1) Bourrée : Vie de Madame de Courcelle de Pourlan, Lyon 1699. Préface.
(2) La charte de fondation est conservée aux Archives de la Côte d'Or, H. 1042, Liasse. Plusieurs auteurs, BourRke en particulier, ont cru que le monastère fondé au diocèse de Langres pour recevoir les femmes des compagnons de saint Bernard, monastère désignésous le nom de « Billette » ou « Jully » n'était autre que Tart. C'est là une erreur. Ce monastère, qui dépendait de Molesme, était à Jully-sous-Ravières (Yonne) comme l'a définitivement démontré M. le Chanoine Jomn (Æist. du Prieuré de Jully-les-Nonnaïns, Paris, Retaux, 1881). C’est au contraire de Jully où sainte Hombeline, sœur de saint Bernard, avait été religieuse, qu'est issue l'abbaye de Tart. (Cf. CnirrLer, Sancti Bernardi Genus illustre, Dijon, 1660, pp. 145 et suiv., et Dom PLANCHER, ist. de Bourgogne, 1. p. 30),
Elles attendirent qualre ans, supportant les désordres qu’elles ne pouvaient empêcher.
En 1622, Madame de Longueval, ayant appris que Zamet faisait la visite de son diocèse, l’alla trouver à Saint-Jean-de-Losne, luj exposa l’état de l’abbaye, et le Supplia d'y faire une visite. L’Evêque hésita, craignant d'aller sur les brisées de l'abbé de Cîteaux, de qui dépendait l’abbaye(1}). Il se décida cependant à faire une simple visite de politesse. L’abbesse était absente, appelée à Auvillars, auprès de son père mourant; il fut reçu par la coadjutrice, en grande cérémonie et avec tous les égards dûs à son rang, le 2 juillet 1622.
Cette réception elle-même, par ce qu’elle avait de mondain, démontra à l’'Evêque la nécessité d’une réforme. Il fut éloquent et adroit. Son discours gagna la coadjutrice. Une autre religieuse, Madame de Grantrye, fut ébranlée, el demanda la confirmation qu’elle n'avait pas encore reçue (2).
À dater de ce iour, Zamet prit en main l'affaire de la réforme, et montra que, lorsqu'il avait résolu quelque chose d’important à la gloire de Dieu, il était « homme à ne pas souffrir d'opposition » (3) et à aller jusqu’au bout. Il Commença immédiatement avec la coadjutrice, Madame de la Tournelle, une correspondance très suivie, et malgré les latigues de la visite du diocèse, ne Cessa plus de poursuivre son but avec force et suavité.
Très habiles en effet, — quoique très spirituelles, et pieuses, et sincères, — sont ces lettres de Zamet à Jeanne de la Tournelle ; elles nous Sont parvenues sans mutilalion, avec leurs détails pittoresques, avec des noms propres, sous lesquels vivent des caractères : M. de la Tour-
(1) L'Ordre de Citeaux était exempt de la juridiction épiscopale.
(2) BourRée, ne nous livre pas le nom de cette religieuse ;: nous le connaissons par les lettres inédites de Zamet. Voir au Sujet de Madame de Grantrye, les lettres I, INÉNPRTTR XV I de notre volume des Lettres Spirituelles de Sébastien Zamet.
(5) Lettres spirituelles de S. Zamet, p. 63,
nelle, le père de la coadjutrice, si violemment hostile à la réforme, qu'il ne veut même pas voir l’'Evêque ; le duc de Bellegarde, gouverneur de Bourgogne, qui sert d'intermédiaire bénévole entre l’un et Pautre; M. de Citeaux, Nicolas Boucherat, qui apparaît comme un bon homme, un peu faible peut-être, mais assez intelligent et assez désintéressé pour laisser agir Zamet, puisque aussi bien l’'Evêque est goûté à Tart, et qu'il est en mesure d'y réussir mieux que lui; au demeurant, personnage sympathique et estimable ; le Père Bence, de lOratoire, grand confesseur, directeur el prédicateur des religieuses ; Madame de Grantrye, la « pauvre pénitente » que Zamet encourage, et ramène de très loin à la réforme intérieure et extérieure ; elle « couppe ses cheveux », prend « une nouvelle robe », et se fait « des manches qui luy couvrent les mains, et qui sont si larges qu’elles luy servent de manchon. » CL Quelle victoire de Zamet révèlent ces deux lignes, on en jugera plus loin au TéCEE des anciens désordres de cette convertie; c’est ensuite Madame de Chantal, cette « très sainte âme », estimée et vénérée, sans que pourtant elle soit regardée comme nécessaire, personne n'étant nécessaire ici-bas, et si « la créature nous manque », la Providence divine « ne défault pas pour cela » (2) ; c'est enfin M. de Bérulle, et, « les bons Pères de l'Oratoire », que Zamet affectionne si fort.
Ces lettres constituent véritablement l’histoire de la réforme de Tart; on pénètre par elles dans cette abbaye ; on se rend compte des difficultés que présentait, pour des religieuses bien intentionnées, un changement de vie que réprouvait leur famille. Zamet blâmait amèrement ces parents qui engageaient leurs filles à la religion sans vocation. « Combien rigoureux, s'écriait-il, est l’amour des parens, ou pour mieux dire, combien est-il préjudiciable, puisque les âmes sont engagées avec les corps à une manière de vie qu'ils ne permettent pas à
(4) Zbid. pp. 65 et 106.
(2) Zbid. p. 81.
ceux qui la doivent embrasser de considérer ! » (1) Et hardiment il donnait ce conseil à Madame de la Tournelle :
« Si Monsieur vostre père vous trouve ferrae en vostre courage, et en la résolution de mettre vostre âme en une voye de perfection plus grande, vous le verrez fleschir et changer de langage mesme, quand vous luy représenterez que l’amour et l’obéissance vous ont réduitte à la condition où vous estes maintenant, privée de la liberté et des plaisirs qu'une personne de vostre condition peut honnestement prendre dans le monde; qu'il ne peut moins que de vous permettre de rechercher en vostre solitude les moyens d’y passer doucement vostre vie » (2).
Cependant, quelques jours après sa première visite à l’abbaye, Zamet avait eu un rendez-vous spirituel avec la coadjutrice, et avec Madame de Grantrye. (3) Celle-ci, « fille de très grande qualité », écrit Bourrée (4), avait été sacrifiée à ses frères par son père, et violentée pour entrer en religion. N’ayant aucune vocation, elle avait vécu jusque-là dans les pires désordres, étant absente du monastère la moitié de l’année ; le jour même de sa profession, elle avait arraché publiquement son voile de sa tête et l’avait foulé aux pieds, pour bien marquer qu’elle ne se considérait pas comme religieuse. Elle vit l’'Evêque, se confessa, et lui demanda de la retirer de Tart et de la mettre dans une maison régulière, où elle pourrait faire pénitence. Zamet la laissa quelque temps à Tart pour réparer le scandale ; puis il Penvoya quérir dans son carrosse, et la conduisit lui-même aux Filles de Sainte-Marie de Dijon, dont Madame de Chantal était alors supérieure. (5).
Cette conversion et cette retraite à Dijon firent grand bruit. Quelques seigneurs des environs, qui sans doute, avaient des raisons personnelles de regretter le départ de
(1) Zbid. p. 82.
(2) Zbid. p. 63.
(3) Zbid. p. 59.
(4) BourRée, op. cit. p. 220.
(5) CF. Lettres spirituelles de S. Zamet, lettres v et vi, pp. 64 et 65.
cette religieuse, menacèrent Zamet de le tuer; dans ce dessein, plusieurs d'entre eux s’embusquèrent dans les bois, le jour où il devait revenir à Tart. Il ne dut son salut qu'à une erreur de son cocher, qui se trompa de chemin, et le conduisit à Genlis, puis à Mirebeau.
Ainsi, peu à peu, l’idée de la réforme s’enracinait dans l’abbaye. Revenu à Saint-Jean-de-Losne après deux mois de visite dans les environs, l'évêque de Langres apprit que labbesse, qu’il n'avait pas encore vue, était de retour à Tart. Il résolut de laller voir. Il partit de Saint-Jean-de-Losne le 19 août, de grand matin, afin d'arriver à Tart pour y dire la messe. Mais les pluies de l'été avaient fait déborder la Saône ; le cocher, ne reconnaissant plus le lit de la rivière, engagea le carrosse dans un endroit fort dangereux. « On ne voyait plus que la tête des chevaux ; chacun se croyait perdu sans ressources. » Enfin, on sortit de ce mauvais pas. « Dès que les chevaux furent sur le gravier, tout le monde sauta hors du carrosse, et on chemina encore longtemps dans l’eau jusqu'à la ceinture. » HDRIAENSE que fit sécher ses vêtements dans la cabane d’un charbonnier, et arriva à Tart d'assez bonne heure pour y pouvoir dire la messe.
« Dès que Madame PAbbesse fut avertie de lParrivée du Prélat, elle et Madame la Coadjutrice furent le recevoir, avec tout lhonneur imaginable, lui témoignant la joie que sa présence leur apportait. M. de Langres, qui ne se laissait pas surmonter en civilité, leur répondit le plus honnêtement du monde, qu'étant dans le voisinage, il navail pas voulu laisser passer la saint Bernard sans venir faire ses dévotions dans une de ses maisons, et que, Comme il avait cru que le jour de la fête, ilyaurait trop de monde, il était venu la veille ; etese tournant vers Madame de Pourlan, il lui témoigna combien la réputation de sa vertu lui avait donné d’empressement de la voir, outre qu’il avait cru ne pouvoir
(1) Bourne, 0p. cit. p. M6.
se dispenser de lui venir demander pardon de lui avoir dérobé une de ses filles en son absence. » (Gui ls)
Il eut ensuite un long entretien avec l’abbesse, et cette entrevue décida de la réforme. Madame de Pourlan le pria instamment de l’entreprendre, s’offrant elle-même à le seconder de tout son pouvoir. L’Evêque promit son Concours, mais ajouta qu'il lui fallait obtenir l'agrément de l’abbé de Cîteaux. Après sa messe, à laquelle la communaulé assista, l’abbesse lui présenta les religieuses, dans le salon de l’abbaye. Il leur parla de leurs obligations, puis par manière de récréation, raconta son aventure du matin et son bain forcé. « En retour de ce péril que j'ai couru pour venir vous voir, dit-il plaisamment à l’abbesse, je vous demande de me donner deux de vos novices. » Madame de Pourlan larait en effet averti que ces deux jeunes religieuses étaient déjà disposées à la réforme. L’abbesse les lui présenta ; « il les entretint un peu en particulier », et les gagna si bien, qu’elles résolurent, malgré la très vive opposition de leur famille, d'embrasser la réforme ; l’une s'appelait Marguerite de Coraille (2),-e0 l'autre Eu: crèce de Mélitin de Lagot. Celle-ci, maudite par son père, si elle se réformait, n’en persista pas moins dans sa résolution.
L'œuvre une fois commencée, l’évêque de Langres la poursuivit avec ténacité. Un mois après, il revint à Tart et y fil une nouvelle conquête : celle de Madame de Boisselet, nièce de l’ancienne abbesse. Pour elle aussi, la conversion était mériloire ; se ranger au parli de la réforme, c'était renoncer aux caresses de sa tante qui l'avait élevée, et se brouiller presque avec toute sa famille. Elle ne s'arrêta pas à ces considérations, et passa du côté de l’abbesse.
Peu à peu, grâce aux visites de l’'Evêque, à ses discours
(1) Bounrée, Op. cit. p. 117.
(2) Bournée donne: Coraille. — Dow PLANCHER, distrait sans doute, écrit
tantôt : Coraille, tantôt: Corcelle. Cf. Dow PLANCHER, ist. de Bourgogne, 1, pp. OXXVI et CXXXII.
prudents et mesurés, en même temps que remplis d’urbanité et d’à-propos et disons le mot, — les contemporains sont unanimes à ce sujet —, grâce au charme qui émanait de toute sa personne, un petit noyau d’éléments favorables à la réforme, s'était donc constitué, dans Pabbaye: l’abbesse, la coadjutrice, Madame de Longueval, Madame de Boisselet el les deux novices. Zamel, jugeant le moment venu, se rendit à Cîteaux, afin de voir l'abbé, Nicolas Boucherat, et de sonder ses dispositions. Il lui exposa la nécessité de faire disparaître les abus, le zèle et l’ardeur des six religieuses déjà gagnées, les mesures à prendre pour utiliser leur bonne volonté et aboutir promptement à la réforme de tout le monastère.
L'abbé de Cîteaux fit preuve d’une largeur d'esprit peu commune. Loin d’être jaloux de sa propre autorité, et de revendiquer ses droits de juridiction, il avoua très simplement que cette réforme était au-dessus de ses forces ; en même temps il pria instamment l’Evêque de s'en charger, et lui donna pour cela pleins pouvoirs. Saint Francois de Sales déjà, sollicité en 1607, lors du carème qu’il prêcha à Dijon, d'entreprendre la même œuvre, ne s'en était pas soucié, et avait répondu que « cela était réservé à plus fort que lui »(1).
Zamet, ravi d'obtenir plus qu’il ne souhaitait, retourna à Tart, et conclut définitivement la réforme avec Pabbesse et la coadjutrice. Il commença à enseigner aux religieuses la pratique de l’oraison mentale, dont elles n'avaient jamais entendu parler. Mais au moment même où il se chargeait de celte œuvre, qui lui tenait au cœur, un malheur de famille l’obligea à partir brusquement pour Paris et à rester deux mois loin de son diocèse.
Son frère, Jean Zamet, maréchal de camp aux armées du Roi et récemment attaché par Louis XIIT à sa personne, venait d’être tué au siège de Montpellier (8 septembre 1622), et il dut aller consoler sa veuve et ses enfants en même temps que s'occuper de leurs intérêts maté-
(Li Bounnér, op. cit. p. 138.
riels (1). Malgré sa douleur et ses soucis, il n’oublia pas ses religieuses de Tart, et ne pouvant continuer lui-même leur formation spirituelle (2), leur envoya des Pères de lOratoire, en qui il avait pleine confiance. Ce furent d’abord les deux frères Gault, futurs évêques de Marseille, puis quelque temps après, le P. Bence et le P. Le Jeune (3). Ces quatre religieux se succédèrent à Tart pour servir de directeurs, de confesseurs et de prédicateurs aux religieuses qui désiraient la réforme ; les autres s’adressaient, comme de coutume, à un religieux de Jleun#Ordre;
En même temps, pour donner aux Bernardines de Tart un exemple vivant de perfection religieuse, Zamet leur envoya pour deux mois la Mère Favre, qui, nous l’avons vu, était devenue supérieure de la Visitation de Dijon en octobre 1622. La « grande fille » de saint François de Sales éprouva à Tart beaucoup de contradictions et de difficultés de la part des religieuses hostiles à la réforme. Certaines humiliations allèrent si loin que Zamet lui écrivit de Paris pour l’encourager :
« Ma très chère Mère, je trouve que vous devez toujours être bien peu reconnue de vos charités, que vous serez accusée coupable là où vous serez innocente. Oh! que nous serons heureux de recevoir le mal pour le bien! Il faut avoir patience : cette voie nous mène à bénir Dieu avec plus de pureté et moins de regard vers la créature, de laquelle souvent nous ne devons attendre qu’imperfection, déréglement et ingratitude. Quoyque vous soyez sortie victorieuse de ces assauts, j'en tire peine, Car je sais que votre humeur douce pâtit beaucoup par là-dedans, mais vostre voie est la douleur » /4).
(1) Voir plus haut, p. 28.
(2) D écrivit cependant de Paris plusieurs lettres à la coadjutrice, (Cf. Lettres spirituelles, pp. 71-83), et dans l’une d'elles lui disait: « Je songe icy à vos affaires plus que vous ne pensez, et croyez, s'il vous plaist, que je ne vous saurois oublier » (p. 83). Il lui envoyait également des livres de Paris (p. 75), et lui donnait des conseils pour l’oraison.
(3) « Ils y demeurèrent, écrit Barrerez, depuis le mois d'octobre 16922 jusqu'au 5 mai 1623. » (Barrerez, Mémoires domestiques, II, 60). Ceci n'est pas tout à fait exact; ils y allèrent fréquemment pour quelques jours, mais ne demeurèrent pas à l'abbaye pendant tout ce temps. Cf. Lettres Spirituelles, pp. 74, 90, 91, 94.
(4) Vie des quatre premières Mères de la Visilation, par la mère de Cnavey, Paris, Poussielgue, 1892, p. 98. Voir aux Pièces Justificatives (XVII), deux autres lettres de Zamet à la Mère Favre.
Cependant les réformées reconnaissaient le zèle de la Mère Favre et faisaient des progrès sensibles. L’abbesse en particulier devenait très morlifiée ; elle prenait un habit de grosse serge de laine, coupait ses cheveux « qui étaient très beaux » et les jetait au feu « quoiqu'avec tant de répugnance, que quelques années après, se moquant d’elle-même, elle ne pouvail comprendre Comment cela lui avait tant coûté » (1) ; enfin elle se débarrassa de « son cabinet d'Allemagne tout garni de sachets de senteur, de bouteilles d’essences et de toute sorte de parfums fort exquis dont sa mère et plusieurs autres personnes, sachant son inclination, lui avaient fait présent. » (2) En même temps elle demandait à Zamet la permission de faire avec la coadjutrice, un pèlerinage à Notre-Dame de Gray, afin de mettre la réforme sous la protection de la Vierge. L'Evêque l'y autorisa par la lettre suivante datée de Paris:
« Ma Mère, le voyage que vous voulez faire étant un voyage de dévotion, je crois qu’il est fort à propos que vous preniez le temps de l'Avent, afin que l’incommodité de la saison vous fasse souffrir quelque chose. Vous ne vous dispenserez pas pour cela du jeûne, s’il vous plaît, parce que, le faisant par esprit de pénitence, il faut en faire toutes les actions, et en avoir toutes les démonstrations » (3).
Ayant reçu cette lettre, Madame de Pourlan fit une confession générale au Père Bence, et se mit en route, avec la coadjutrice, au mois de décembre (4). Le froid, cette
(4) Voir les réflexions de Zamet sur le sacrifice de la chevelure chez les hommes et chez les femmes (Lettres spirituelles, p. 104).
(2) Bourrks, Op. cit. p. 132.
(3) Bounnée, op. cit. p. 128. La mère Angélique reprochera plus tard à Zamet d'avoir une direction « trop douce » à Port-Royal.
(4) Madame de la Tournelle avait également reçu de Zamet les conseils suivants :
« Faittes ce voyage avec préparation intérieure, recueillant vostre âme en vous mesme et vous proposant de faire une donation absolue de vostre estre et de toutes ses dépendances à la Mère et au Fils. Aussy bien, estes vous déjà à eux, et comme créature, et comme chrestienne, et comme fille de saint Bernard : et vous estes tellement à eux par tous ces respects que, quand vous ne voudriez pas, vous ne laisseriez pas de leur appartenir. Mais maintenant que vostre âme est esclairée de la grâce, et favorisée de plus particulières
année-là, était des plus vifs. Elles n’en suivirent pas moins à la lettre les prescriptions du Prélat, jeûnant à l'aller et au retour, et gardant pendant le voyage un silence absolu, qu’elles n’interrompaient que pour dire leur office. Elles passèrent quelques jours à Gray, où elles firent leurs dévotions, et revinrent à l’abbaye avec une ferveur nouvelle.
Lorsque, de retour dans son diocèse, Zamet put enfin se rendre à Tart, le 2 février 1623, il fut si ravi du changement opéré parmi les réformées, qu’il leur dit: « Il n’est pas besoin de maître, quand le Saint-Esprit en sert lui-même. » C’est pendant ce cinquième voyage, que fut décidée la translation du monastère à Dijon pour faciliter la réforme. (1)
Le Chapitre Général de l'Ordre de Cîteaux devait se tenir au mois de mai suivant. On résolut d'attendre cette date pour solliciter l'autorisation de la translation. Mais, sans plus tarder, l’Evêque et l’abbesse séparèrent la communauté en deux parties: les réformées, toujours au nombre de six, et les non-réformées, au nombre de neuf, qui suivaient le parti de l’ancienne abbesse. Les premières changèrent de nom. L’abbesse, Jeanne de Pourlan, et la coadjutrice, Jeanne de la Tournelle, devinrent l’une, la mère Jeanne de Saint-Joseph(2), l’autre, la mère Jeanne de la Trinité; Françoise de Longueval fut nom-
bénédictions qu'elle n'a esté jusqu'ici, il faut aussy que par élection, et par la disposition de vostre propre volonté, vous soyez à eux. Ne regardez que ces deux objects. Il n’y a rien de plus sainct au ciel, ny en la terre: le Fils, comme vostre maistre et vostre souverain Seigneur; Ja Mère, comme vostre médiatrice, par qui vos prières et vos vœux doivent estre présentés au Fils, et par qui les grâces et les bénéfices du Fils, vous doivent estre conférés.
Distribuez les heures de vostre voyage en sorte que ce soit un voyage de dévotion, et non de divertissement. Accompagnez-vous de l'humilité, et de la confiance. »
(Lettre du 3 décembre 1622. Lettres spirituelles, p. 85).
(4) Sur la nécessité urgente à cette époque de transporter les monastères « des champs aux villes », et sur la part prise par saint Francois de Sales, La Rochefoucauld et Zamet à cette réforme, voir la très importante lettre du vicomte de Pasquiers au cardinal de la Rochefoucauld, datée de Grenoble, le 24 novembre 1623. (/ièces Justificatives XIX. — La réforme des abbayes de femmes de l'Ordre de Citeaux).
(2) C'est sous ce nom que nous la retrouverons à Port-Royal, où elle fut prieure.
mée Françoise du Saint-Esprit, Marguerite de Boisselet se mua en Marguerite du Saint-Sacrement, Marguerite de Coraille prit le nom de Marguerite de la Croix, Marie de Thoulorge celui de Marie de Saint-Bernard, et enfin Lucrèce de Mélitin de Lagot devint Sœur Lucrèce de Jésus Et)"
Quelques jours après, Zamet quittait pour la dernière fois l'abbaye de Tart, et retournail à Langres où l’appelaient les affaires de son diocèse. Il ne devait revoir les religieuses qu'à Dijon, le 24 mai 1623, jour de la translation du monastère dans cette ville. Le Chapitre Général de Cîteaux avait en effet permis aux réformées de se transférer à Dijon, et d’y transporter les meubles et les papiers de l’abbaye. Les autres étaient autorisées à se retirer dans une maison religieuse de leur choix, où elles recevraient une pension leur vie durant (@2)°
Le lendemain même de la décision du Chapitre Général, M. de Langres, craignant des obstacles, si lon temporisait (les non-réformées jetaient les hauts cris) envoya chercher les réformées à Tart et se hâta de faire préparer une maison à Dijon pour les recevoir. A midi, il alla au-devant d’elles, et les confia provisoirement à la mère Favre et aux Sœurs de la Visitation. Là, elles retrouvèrent la religieuse de Tart qui, depuis un an, Y faisait pénitence el qui, bientôt après, les rejoignit dans la communauté réformée. Les laissant se congratuler mutuellement, Zamet retourna à la maison qu’il avait louée, rue du Verbois, y fit poser des grilles en toute hâte et préparer une chapelle pendant l'après-midi. La fête de
(1) Dow PLANCHER ajoute à ces 6 réformées la Sœur de Gaudrie. Il cite parmi les non-réformées : Anne de Boisselet, l'ancienne abbesse et les Sœurs Coutier, de Lugny, de Maizières, de Hugon, de la Tournelle. (Il s'agit d’une sœur de la coadjutrice). D'autre part, l'acte d'élection de la Sœur Marie de Thoulorge, comme abbesse triennale en 4629 contient en outre les signatures de Sœur Guillemette Belrien, de sœur Madeleine Chevalier, qu'il faut ranger parmi les réformées, de Sœur Catherine de Grantrye, et de Marguerite Dugon; ces signatures Se lisent très facilement et permettent de rectifier l'orthographe donnée à ces deux derniers noms par Dom PLANCHER, (Arch. de la Côte d'Or, H. 1042, liasse).
(2) Sur le Chapitre Général de Citeaux, cf. Lettres spirituelles de Zamet, pp. 107 et suivantes.
l’Ascension tombait le lendemain, et il désirait célébrer la messe dans leur chapelle. Le soir venu, il les amena dans leur nouvelle demeure ; il n’y avait que les quatre murs. « On laisse à penser, dit naïvement Bourrée, quelle surprise à des filles de qualité, nourries dans l'abondance de toutes choses, avec la liberté que donne la campagne, servies jusque-là en vaisselle d'argent, ayant femmes de chambre et laquais, de se trouver tout à coup dépouillées de toutes choses, et en prison dans une chéüve maison de boue, où il n’y avait pas un pouce de jardin, mais seulement une petite cour de la grandeur d’une cellule, et rien au monde que ce qu’elles avaient sur le corps. » Elles se disposaient à passer la nuit en prières, à la chapelle, quand « on vint leur apporter quatre paillasses et deux couvertures des Filles de Sainte- Marie pour les coucher ; elles joignirent les paillasses deux à deux, et se couchèrent trois à trois sur deux paillasses jointes ensemble, une couverture servant pour trois ; elles commencèrent dès cette nuit à coucher toutes vêtues sur la dure. Tel fut le commencement de la réforme ».(1)
L'abbesse eut beaucoup de peine à obtenir des anciennes religieuses de Tart les meubles et les papiers du monaslère( 2). Il fallut un procès ; l’ancienne abbesse le perdit, el se décida alors à abandonner Tart pour se retirer chez ses parents.
Peu à peu dés novices se présentèrent à Dijon, et
(1) Bourrée, ouvrage cité, p. 152.
(2) À sa sortie de Tart, Madame de Pourlan avait chargé une religieuse non-réformée qui lui était dévouée, d'envoyer à Dijon les papiers de l'abbaye. Cette religieuse n'imagina rien de mieux que de les mettre dans un tonneau qu'elle fit cacher dans une voilure de foin. Les non-réformées éventerent le stralagème et averlirent des gentilshommes de leurs amis qui arrêtèrent le charretier à une demi-lieuc de Tart et ramenèrent triomphalement Ja précieuse feuillette à l'abbaye. L'abbesse eut beaucoup de difficulté à se faire rendre ses papiers et dut y employer la justice. Elle fut contrainte de faire fulminer des monitoires dans les environs de Tart, à Beaune, à Nuits, à Saint- Jean-de-Losne. On finit par les découvrir cachés au château de Rouvres, sous la garde de M. Terrion, qui en était capitaine. Celui-ci ne les rendit que contraint par la justice et « en très méchant état, les uns mangés des rats, les autres déchirés et une grande partie perdus. » Bournée, Op. cit. p. 159: Lettres sprituelles de S. Zamet, p. 116.