CHAPITRE PREMIER
Zamet devient directeur spirituel d’Angélique Arnauld. — Les « désirs opiniâtres » d'Angélique de quitter Port-Royal pour la Visitation. —- Zamet lui rend la paix. — La translation du monastère des Champs à Paris (1625-1626). — Madame de Pontcarré, bienfaitrice insigne de Port-Royal. — Zamet baptise la fille d'Arnauld d’Andilly (1626). — Le projet de fondation de l'Ordre du Saint-Sacrement. — Le plan de Zamet et d’Angélique.
C'est en 1624, à Port-Royal des Champs que Zamet el Angélique Arnauld s'étaient rencontrés pour la première fois. Déjà un lien touchant les unissait. Le frère aîné de l’abbesse, Arnauld d'Andilly, avait recu en 1622 le dernier soupir du frère aîné de l'Evêque, Jean Zamet. Celui-ci, en mourant, avait légué à son ami un grand tableau représentant Sain! Jean dans le désert ; pour mieux honorer la mémoire du défunt, Arnauld d’'Andilly avait fait transporter cette pieuse relique à Port-Royal des Champs. (1) De plus, la réputation de l'Evêque, sa vie mortifiée, la réforme de Tart, avaient déjà défrayé les entretiens des religieuses. Enfin, la mère de Chantal, par des éloges réciproques de l'Evêque et de l’abbesse,
(1) Voir p. 28.
leur avait inspiré à tous deux un vil désir de se connaître. Elle les mit en rapport ; la glace fut vite rompue ; n’avaient-ils pas eu tous deux, à des degrés différents, saint François de Sales pour directeur ? La fondatrice de la Visitation n'était-elle pas leur amie? n’avaient-ils pas les mêmes désirs de perfection et de réforme Le
L'année suivante, l’évêque de Langres, que l’'Assemblée du Clergé de 1625 retenait à Paris, et mettait en évidence, vit souvent la mère Angélique. [ lui plut. Elle eut assez de confiance en lui, pour lui demander de prendre soin de son âme, et lui confier toutes ses difficultés et peines intérieures.
Depuis plusieurs années, elle doutait de sa vocation, el éprouvait un vil désir d'entrer à la Visitation, comme simple religieuse. Saint François de Sales, consulté, n’avait « jamais voulu, il nous le dit lui-même, acquiescer à son désir ». En vain, elle l'avait « par lettres, excité à trouver bonnes ses pensées, et à approuver ses souhaits » ; le saint « gauchissant tant qu’il pouvait », s'était «montré froid et tout à fait contraire à ses disposilions. » (1)
Habile'à tourner les difficultés, et à faire agir les autres, quand elle ne réussissait pas du premier Coup, — nous en aurons de nouvelles preuves dans les négociations relatives à VInstitut du Saint-Sacrement, — Angélique avail successivement gagné à Sa Cause la mère de Chantal (2) et le Père Binet qui, tous deux, avaient entrepris saint François de Sales sur ce sujet, mais toujours inutilement.
L'évêque de Genève, dans sa réponse au Père Binet, du 11 novembre 1641, avait voulu justifier son refus, et expliquer « jusqu'où il avait passé. » Il entendait par là que, dans son désir de ne pas trancher lui-même la
(4) Lettre de saint François de Sales au P. Binet, 41 nov. 1621. Œuvres de saint François de Sales, Migne, 1864, t. V, p. 1334.
(2) En 1621, la mère de Chantal avait écrit à saint François de Sales : « Elle (Angélique) sent que Dieu l'appelle à la Visitation. J'ai ce même sentiment, mais pour Dieu, mon vrai Pére, dites-moi franchement si c’est le vôtre. » (Lettres de sainte Jeanne de Chantal, Plon, 1, 586 ; Migne, V, 1333).
question, il avait fini par écrire à Angélique que « puisque Son cœur ne trouvait pas de repos en tout ce qu’il lui avait dit », elle n’avait plus qu'à s'adresser au Pape, qui jugerait en dernier ressort.
« Mon Révérend Père, écrivait-il, avec mille actions de grâces de la peine qu’avez prise à m'écrire, Je vous dirai pour réponse qu'étant à Paris, je ne voulus jamais acquiescer au désir que Mme de Port-Royal m'a témoigné de se retirer de l’Ordre, auquel elle avait si utilement vécu jusqu'à l'heure et véritablement je n'apportai en ce pays non pas même une cogitation de cela, mais COUP Sur Coup je reçus par lettres force bonnes remontrances, par lesquelles elle m'excitait à trouver bonnes ses pensées, et à approuver ses souhaits.
Je gauchis tant que je pus, et ne me témoignai pas seulement froid, mais tout à fait contraire à ses dispositions, jusqu’à ce qu'après dix-huit mois, une personne de grande considération m'écrivit (1), en sorte que je Jugeai convenable de ne point faire le Juge souverain en cette occasion, ains de laisser la décision finale à l'événement. Je m’abstins donc de la conseiller, et lui écrivis que, puisque son cœur ne trouvait pas de repos en tout ce que je lui avais dit, elle pourrait faire faire la sollicitation de ce qu'elle désirait; que si Sa Sainteté en faisait la concession, il y aurait une très probable apparence que son désir 2st la volonté de Dieu, attendu que la chose étant de soi-même difficile, elle ne pourrait réussir sans un spécial concours de la faveur divine ; que si au contraire, Sa Sainteté l’éconduisait, il n’y aurait plus aucune occasion de faire autre chose que de s’humilier et abaisser son cœur.
Voilà, mon Révérend Père, jusqu'où j'ai passé. Je voyais bien que cette prétention était extraordinaire, mais je voyais aussi un Cœur extraordinaire. Je voyais bien l’inclination de ce cœur-là à commander; mais je voyais que c'était pour vaincre cette obstination qu’elle voulait se lier à l'obéissance. Je voyais bien que c'était une fille; mais je voyais qu’elle avait été plus que fille à commander et à gouverner, et qu'elle le pouvait bien être à obéir. C’est trop, je me laisse aller à l'avis d'autrui. Je m’en remettrai aussi volontiers à l'avis de ceux qui prendront la peine d’examiner cette affaire, mais surtout au votre. » (2)
Cependant l’évêque de Genève était mortsen 1622Lie
(1) La mère de Chantal.
(2) Œuvres de saint François de Sales. Migne, 1861, t. V, P. 1334. Sur cette question, Cf. Raovuz Pzus : Angélique Arnauld. — Ses relations avec saint François de Sales. Etudes, 20 février 1910, pp. 433-465.
vrée à elle-même, la mère Angélique se sentit de nouveau assaillie des mêmes inquiétudes, et elle était encore perplexe en 1625, lorsqu'elle rencontra Zamet.
Il lui apparut, après ces {trois ans, passés sans direction, comme un autre François de Sales envoyé par la Providence. « Il arriva, écrit-elle, qu'à l’occasion de l’Assemblée du Clergé, j'eus connaissance d'un évêque qui m'étoit déjà venu voir aux Champs, parce que la mère de Chantal lui avoit parlé de nous... Il nous vint voir, et me parut un homme tout plein de zèle, de mortification et de vraie dévotion. Et parce que je n’avois alors personne, il me fut aisé de prendre créance en lui, et de le prier de m’assister de ses saints conseils. Et véritablement ceux qu’il me donna au commencement étoient très saints, et me servirent beaucoup, surtout à me détacher des désirs opiniâtres (je puis dire ainsi) que j'avois de sortir de céans pour aller à la Visitation. » (1) Zamet, en effet, la dissuada de vouloir quitter son abbaye, lui interdit de penser désormais à la Visitation, et, pour calmer ses scrupules et lui rendre la paix, lui fit renouveler tout haut ses vœux, en Sa présence, après l'avoir communiée dans la chapelle du monastère, préalablement fermée.
L'évêque de Langres venait de faire triompher après plusieurs années l'opinion de saint François de Sales ; Angélique avait obéi, «en se faisant une aussi grande violence, écrit-elle, que si on lent forcée à être religieuse. » Mais l’obéissance avait amené la paix ; « néanmoins, continue-t-elle, je demeurai en paix, et n’en ai point eu de peine depuis. » (2)
Avant d’en arriver à cet acte d'autorité, l’évêque de Langres avait préparé les voies ; le fin psychologue ne
(4) Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utrecht, 1742, 2e relation, t. I, p. 326.
(2) SarnTE BEUVE, ne pouvant méconnaîitre le succès de Zamet auprès d’Angélique, dans une circonstance aussi grave pour celle-ci, ajoute: « Mais ce service fut le seul qu'elle reçut de Lui. » (Port-Royal, Hachette, 4904, t. I, p. 323.) Le grand critique, on pourra s’en convaincre, à eu le tort de passer
trop rapidement sur « la période de M. Zamet », qu'il n’a pas assez connue.
croyait pas que, si l’abbesse quittait sa charge, elle en deviendrait plus parfaite.
€...ÆElle me dit, lui écrivait-il, que sy elle estoit sans employ, l’amour-propre mourroit en elle. Je n’en demeure pas d'accord, car il se nourrit de solitude et de repos, aussy bien que de son contraire, et prend part à tout, et entre dans les choses les plus saintes; et plus il est dans les actions de nostre vie, moins nous le connaissons. » (1).
Aussi travaillait-il à la détacher d'elle-même, de ses « pensées et affections ».
€...Cest pourquoy, ma Mère, je vous supplie de laisser là dorénavant toutes les pensées, affections et desseins que vous avez eus Jusques ici pour vostre avancement, afin que de meilleurs vous soient donnés, qui ne soient plus de l’industrie et connaissance de la créature, mais de celle même du créateur ; pour à quoy parvenir, Je vous diray que vous ne sauriez prendre une meilleure ny plus sûre voie que de ne vous plus croire, vous assurant que tout ce qui sera plus conforme à vostre sens et à vostre raison, sera, pour l'ordinaire, ce qui sera plus répugnant et esloigné de la raison de Dieu. » (2).
Et, après avoir insisté auprès de sa correspondante sur ce « renoncement » à ses propres lumières, non seulement « pour s'établir dans la vertu », mais même « dans la conduite de son âme », le Prélat ajoutait :
€...J'estime que cette manière de mort ne vous est pas moins nécessaire que la précédente, parce que l’une ne va qu'aux mœurs, mais l’autre entre dans la source et l’origine de tous nos maux, qui est je ne sais quel attachement que nous conservons volontiers à nos pensées et à nos affections, et c'est à uoy nous avons principalement à mourir, afin que l'esprit de Dieu repose en nous, lequel y estant libre et puissant, conduira nostre vie à des vertus beaucoup plus excellentes et accomplies que celles que nous sommes capables d'acquérir par nos pensées et nos affections particulières. » (3).
Zamet, comme saint François de Sales, a vu, dès le début, quel était l’écueil de cette fière nature ; loin de
(1) Lettres spirituelles de Sébastien Zamet, année 1626, p. 156, (2) /bid., lettre du 8 février 1626, p. 158, (3) Zbid, p. 159,
la ménager, il se montre énergique, et lui donne ces « conseils » qu’elle qualifiait elle-même de «très saints », précisément parce qu'ils allaient à lhumilier. « S’humilier et abaisser son Cœur », c'avait été, au fondile ter nier mot de saint François de Sales. C’est aussi tout le secret de la conduite de Zamet, qu’elle accepta courasgeusement. Elle avouait d’ailleurs volontiers ses imperfections, c’est-à-dire, ses colères » et sés« promptitudes », et Zamet répondait :
« Si ses colères etses promptitudes luÿ déplaisent, .qu’elle les agrée au moins en ce qu'elles sont très excellentes à ruiner son amour-propre. | vaut mieux estre abaissé en nos imperfections, et y avoir un cœur humble et reconnaissant sa misère que, dans une perfection accomplie, porter un esprit suffisant, plein d’estime et de présomption de soy-mesme. ? (4).
Avant de se mettre si complètement sous la conduite de l'évêque de Langres, Angélique lui avait confié son projet de transporter son monastère des Champs als Ville. Depuis qu’elle avait ramené à Port-Royal trente religieuses de Maubuisson, l’abbaye était devenue trop étroite pour les quatre-vingt-quatre personnes qu’elle contenait ; d'autre part le lieu était malsain, marécageux, € exposé à des brouillards continuels.
Zamet, comme le Père Binet, encouragea Angélique à faire pour Port-Royal ce qu'il avait lui-même fait pour Tart et l’aida de son influence. On acheta au faubourg Saint-Jacques, dans le voisinage des Carmélites et des Prêtres de l’Oratoire, une grande maison, dite Hôtel de Clagny, (2) moyennant 24.000 livres. « On disposa Îles logis comme on put ; on fit un dortoir d’une galerie ; On Jambrissa les greniers pour pratiquer des cellules, et la salle fut changée en chapelle » (3). Etienne Maugier, abbé de la Charmoÿe, déploya là ses qualités d'architecte, sans s'inquiéter des railleries de certains religieux de
(4) Zbid. p. 158.
(2) Aujourd'hui la Maternité.
(3) BESOIGNE : Histoire de Port-Royal, y. 133,
son Ordre. (1) Enfin le jour de la Fête-Dieu 1625, labbesse de Port-Royal vint s’y établir avec quinze religieuses, (2) en attendant que les constructions nouvelles qui devaient durer plusieurs années, permissent à toutes les sœurs de venir à Paris. Celles-ci, du reste, grâce à la ténacité d’Angélique et à la bienveillance de l'archevêque de Paris, arrivèrent dès l’année suivante (1626), et s’installèrent tant bien que mal sans attendre la fin des travaux. (3)
Il nous faut signaler ici l'entrée à Port-Royal de Marie Le Prévost de Saint-Germain, femme de Nicolas Camus de Pontcarré, conseiller du Roï, belle-sœur de Jacques Camus de Pontcarré, évêque de en el parente de Jean Pierre Camus, évêque de Belley. Elle se sépara de son mari, et désireuse de se retirer du monde, «fit prier la mère Angélique par des personnes que l’on honoraïit fort à Port-Royal » (4) de l’accepter dans le monastère en 1626, L’abbesse l’accueillit avec joie, et Madame de Pontcarré Offrit 24,000 livres pour la construction du grand cloitre, dont elle posa la première pierre le 21 janvier 1628 ;
Comme Madame de Sainte-Beuve aux Ursulines, comme tant d’autres dames du monde à cette AS Madame de Pontcarré aspirait un peu sans doute à la gloire que donnait le titre de fondatrice, mais davantage encore aux joies intérieures que lui promettait la vie de retraite à l’ombre du monastère. Devenue veuve en 1628, après avoir passé plusieurs jours au chevet de son mari, et assisté avec consolation à sa fin chrétienne, elle vivait quoique séculière, dans l'intimité des religieuses, et songeait parfois à embrasser complètement leur genre de vie. Pendant longtemps, Madame de Pontcarré fut regardée par la mère Angélique et par tout le couvent com-
(1) Voir Livre I, Section II, Chap. VII. Zamet et l'Ordre de Citeaux, p. 176.
(2) Mémoires pour servir à l’histoire de Port-Royal, 2e Relation, 1, p. 323
(3) Voir des allusions à cette seconde translation dans les: lettres de Zabet des 15 et 18 août 1626. Cf. Lettres Spiriluelles de Zamet, pp. 1T6 et 479.
(4) Guizserr, Mémoires historiques et chronologiques, II, p. 316,
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me une personne de haute vertu, et l’on avait pour elle un respect et des soins inimaginables. Plus tard, ayant suivi «le parti de M. Langres », elle partagea le sort des personnes qui demeurèrent fidèles au Prélat, et fut en butte, dans les Relations de Port-Royal, à des attaques passionnées. Il est toutefois remarquable que le Nécrologe du monastère lui ait maintenu le titre de bienfaïtrice insigne. (1)
Cependant la confiance d’Angélique dans l’évêque de Langres était telle, que celui-ci était devenu dès 1625 directeur de Port-Royal. L'année suivante, il baptisait dès sa naissance, la fille d'Arnauld dAndilly «dans la chapelle du logis », et la tenait sur les fonts à Saint- Merry avec Madame de Combalet. (2) Richelieu, qui venait de reprendre le pouvoir, lui savait gré de sa fidélité pendant la disgrâce (3) ; il le consultait fréquemment et « ne voulait rien faire d'important dans le gouvernement de l'Eglise sans sa participation. » (4) Obligé dès lors de venir souvent à Paris, pressé d’ailleurs par les religieuses de Port-Royal d’accepter la supériorité du monastère.
(1) Nécrologie de l'Abbaye de Notre-Dame de Port-Royal, Amsterdam, 1723, in-4v, p. 336. Pour les relations de l’évêque de Langres et de Madame de Pontcarré, voir dans notre volume des Lettres spirituelles du Prélat, cent vingt lettres inédites de Zamet à cette dame. On trouvera sa notice historique, dans l’Zntroduction, pp. XXI-XXXIL.
(2) «Jeudy 14e may 1626, Madame d’Andilly accouche à Paris à trois heures un quart du motin d’une fille tenue à Saint-Médéric le 25 dudict mois par Monsieur Zamet, évesque de Langres (et Madame de Combalet) qui la nomma Marie Magdeleine et la baptisa dans la chapelle du logis. » (Journal inédit d'Arnauld d'Andilly, année 1626. Bib. Nat. L36 b 3748, Réserve.
A cette époque, Richelieu essaya d'obtenir du Pape un bref qui interdit à sa nièce, Madame de Combalet, d'entrer en religion. Le Pape refusa ce bref (31 décembre 1626). On fit alors une assemblée, pour savoir s'il était plus utile qu’elle restât dans le monde, ou qu'elle fût religieuse. (Arch. des Aff. Etrang. France, 246, fo 75). Finalement, Madame de Combalet obéit à son tout-puissant oncle, fut faite par lui duchesse d’Aiguillon, et consacra son immense fortune, et plus tard celle du Cardinal, à une foule d'œuvres de piété et de charité.
(3) Richelieu avait plusieurs fois sollicité de Jean Zamet, frère de l'Evèque, qu'il parlät de lui au Roi, et l'avait remercié avec effusion de ce qu il lui gardait une amitié fidèle, ainsi que M. de Langres. (Voir aux Pièces juslificatives V. — Relations des Zamet et des Richelieu.
(4) Bourrée, Op. cit. D. 457.
Zamet avait fini par céder, voyant dans ces événements un dessein particulier de la Providence.
Depuis quelque temps en effet, il avait conçu le projet de fonder un Ordre, consacré à honorer tout spécialement Jésus-Christ dans l’Eucharistie. C'était l’Adoration perpétuelle, qu'il avait rêvé d'établir, c'est-à-dire une adoration du jour et de la nuit, qui serait comme une veillée d'armes ininterrompue devagt le Saint-Sacrement. La pensée lui en était venue dans les nuits solitaires qu’il passait lui-même fréquemment devant le tabernacle. Or, ces deux monastères de Tart et de Port-Royal dont il devenait supérieur, ces monastères où régnaient la ferveur et l’austlérité, ne pouvaient-ils pas devenir les bases d’un Ordre nouveau, qui rayonnerait ensuite dans la France entière? L’évêque de Genève avait fondé les Filles de Sainte-Marie : il fonderait, lui, les Filles du Saint-Sacrement.
A cette époque, les intentions de Zamet ne sont pas suspectes ; sa piélé n’est pas douteuse ; elle s'impose à tous les contemporains. Ce n’est pas seulement Rapin qui le juge «un des prélats du royaume des plus solidement vertueux et des plus zélés pour l'honneur de la religion »(1), mais ceux-là mêmes qui, plus tard, lattaqueront le plus violemment, n’ont pour lui que des éloges et de la vénération.
Dès la première ouverture qu’il fit à la mère Angélique de ce projet, elle témoigna une joie extraordinaire et l'approuva si pleinement qu « elle supplia M. de Langres de trouver bon qu’elle envoyât à Rome pour obtenir la permission de commencer l’Institut. » (2) A dater de ce jour, Zamet et Angélique avaient partie liée.
Ils vont agir de concert, et dès 1626, —les historiens de Port-Royal ne l’ont pas assez remarqué — ils solliciteront le Saint-Siège en même temps pour faire aboutir le projet. L'entreprise sera longue et difficile. Zamet v met-
(1} Rap, Jistoire du Jansénisme, Paris, Gaume, 1861, p. 258. (2) Laxcecor, Mémoires, |, p. 379.
tra de la souplesse, Angélique y emploiera toute l’ardeur et la ténacité qu’on lui connaît. Il s'agissait, en effet, de soustraire Port-Royal et Tart à la juridiction de l’abbé de Cîteaux, Pierre Nivelle ; il fallait ensuite obtenir l’union des deux maisons, puis leur sortie ‘définitive de l'Ordre de Cîteaux et leur entrée dans l'Ordre nouveau à ériger (1); et enfin, l'unité dans la supériorité était nécessaire, afin que les monastères qui se fonderaient en province ne dépendissent pas des évêques diocésains.
Le plan était parfait ; restail l'exécution. Les démarches, commencées en 1626, n’aboutirent à mettre l'œuvre sur pied qu’en 1633. Pendant toute cette période, que Sainte- Beuve appelle «la période de M. .Zamet », l’évêque de Langres dirigea Port-Royal. L'Institut du Saint-Sacrement une fois établi, il s’en occupa trois ans. Huit ans à Port-Royal, trois ans au Saint-Sacrement (1625-1636) telle est donc la durée de cette période, pendant laquelle Zamet trouva en même temps le moyen d’administrer son diocèse comme auparavant, c’est-à-dire d'y continuer la réforme des abus, et dy édifier des œuvres nouvelles.
(1) L'Ordre de Citeaux suivait la règle de saint Benoît: le nouvel Institut devait suivre la règle de saint Augustin.