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CHAPITRE Il

NÉGOCIATIONS POUR LA FONDATION DE L'ORDRE DU SAINT-SACREMENT ( 1626-1633)

Zamet et Angélique intéressent tout le monde à leur projet. — Un mémoire de Zamet. — Les lettres d’Angélique à M. Féron. Son enthousiasme : « 11 faut que Mgr de Langres soit supérieur. » — Le Père de Condren écrit au Père Bertin que « c’est un œuvre de Dieu ». — Rome fait des difficultés. Zamet les réfute victorieusement. — Le Pape autorise la fondation de l'Ordre nouveau, et soustrait Port-Royal à la juridiction des abbés de Citeaux (1627). — L'approbation de Louis XIIT (1630). — La fondation (1633).

La grande préoccupation de Zamet et d’Angélique était donc la fondation du nouvel Institut. C’est à cette fin surtout, et non pas seulement par désir de perfection, que l’abbaye de Port-Royal devait être soustraite à l'Ordre de Cîteaux el à la nomination du Roi pour devenir élective, comme celle de Tart; c’est à cette fin aussi que des échanges de religieuses devaient se faire entre les deux abbayes, pour mieux préparer la fusion, et que divers changements, plus tard reprochés amèrement à Zamet par la mère Angélique et alors pleinement ap. . prouvés d'elle, devaient s’introduire à Port-Royal pendant celte période. Nous avons l’heureuse fortune de pouvoir laisser parler Zamet et Angélique, d’après des documents originaux, jusqu'ici inédits; nous y saisirons sur le vif leurs intentions.

Comme il fallait agir puissamment à Rome, l'Evêque et l’'abbesse mirent en mouvement et intéressèrent à l’Institut du Saint-Sacrement : le Père de Bérulle et le Père de Condren, M. Du Val, saint Vincent de Paul (1), Ma-

{1} On connait maintenant le rôle de « M. Vincent » dans la fameuse Compagnie du Saint-Sacrement, qui avait certainement un rapport étroit avec

dame de Longueville, M. de Béthune, ambassadeur à Rome, les cardinaux Barberini et Bentivoglio, Cospeau, évêque de Nantes, Emmanuel de Gondi, etc. Mais les deux principaux négociateurs furent le BANDE de l'Oratoire, ami et ancien précepteur de Zamet, et M. Féron, archidiaere de Chartres. Cest à M. Féron, que furent adressées en général les lettres de l’évêque de Langres et de la mère Angélique.

Le premier document important qui nous renseigne exactement sur les intentions de Zamet est un mémoire, écrit par M. Féron, en 1626, sous la dictée de l’Evêque ti)

«Faut conférer confidemment avec le Père Bertin du sujet du voyage, lui faire voir toutes les lettres de recommandation, affin de les distribuer par son ordre, comme il sera à propos.

[Lest nécessaire d’insister sur deux points principaux: lun, la nomination du Roy et les inconvéniens qui en arrivent, estant très difficile et comme impossible d’en obtenir l'extinction au profit de Pabbaye du Port-Royal pour être une des importantes du Royaume entre les filles, et pour d’autres considérations qui la feront toujours envier par les seigneurs qui désirent pourvoir leurs enfans aux despens de l'Eglise.

L'autre point est le peu d’assistance des Supérieurs de l'Ordre de Cisteaux, lesquels seront plutôt d’empeschement que de secours à ceux qui veulent embrasser la réforme dans l'Ordre, comme il se peut voir au faict de l’abbaye de Clairvaux, la réforme de laquelle à esté ruinée et par le défunt Général de Cisteaux, et par celui d’à présent ; et comme il se peut voir encore présentement par les traverses que les religieuses du Tard reçoivent dudict Général, celui-cy ayant appelé comme d'abus d’un Bref donné par Sa Sainteté au profit desdictes religieuses, pour la manutention de la réforme et piété dans ledict monastère : oultre une infinité de scandales que les religieux dudict Ordre de Cisteaux ont commis dans les abbayes de filles du mesme Ordre, pour raison desquels scandales ils sont tellement espris qu ‘ils n’osent bien souvent

l'Institut fondé par Zamet. Nous n’en voulons pour preuve que cë fait: le frère de l'Evêque, Zamet de saint Pierre (et non son neveu, Comme le dit M. Raoul Auxer. La Cabale des Dévots, P. 17), fut dès la fondation, en 1630, secrétaire, et l'année suivante (1631) supérieur de la Compagnie. Voir la note (3) de la p. 239.

(1) IH porte ce titre: « Double du mémoire que J'ay escrit soubs Monseigneur. » (Autogr. appartenant à M. Gazier).

corriger ces religieuses du mesme Ordre mal vivantes, sachant bien qu'ils sont coupables des mesmes crimes. :

Pour ces considérations et autres, supplient Sa Sainteté d’avoir agréable que les religieuses du Port-Royal et du Tard, pour se tirer des mains desdicts religieux, et se rédimer des inconvénients qu’apporte la nomination du Roy sur lesdictes abbayes, establissent une congrégation sous le nom du Très Saint-Sacrement, et sous la règle de saint Augustin, avec des constitutions qu'elles dresseront convenablement à cet Institut, lesquelles seront présentées à Sa Sainteté, pour estre-par Elle approuvées, si mieux Elle n’ayme par la Bulle de lestablissement de cet Institut donner pouvoir aux supérieurs nommés en icelle de faire lesdictes constitutions.

Et d’aultant que l'expérience faict connoître que l’unité en la supériorité est un des principaux moyens de conserver la piété en sa splendeur dans les Ordres, attendu que. par le moyen d’icelle, l'esprit demeure plus uniforme dans les divers monastères qui en sont fondés, et qu'entre les mesmes monastères il se trouve plus de charité et d’union, et plus de facilité à s’entresecourir les uns les autres, tant pour les choses spirituelles que temporelles, ce qui ne peut pas estre, quand il y a divers supérieurs, lesquels n’ont aucune correspondance ny conformité par ensemble.

Pour ces causes, Sa Sainteté est très humblement suppliée de ne point assujettir ce nouvel Institut aux Evesques diocésains, ains vouloir accorder qu'il sera régi et gouverné par un Prélat de piété et capacité, assisté de deux ecclésiastiques docteurs en théologie, par l’advis desquels il pourra résoudre les difficultés qui pourront naistre dans ledict Institut, et ordonner généralement de toutes les choses appartenantes à un supérieur, pour servir au bon régime et gouvernement des monastères qui pourront être cy après fondés dans ledict [cstitut.

Cette manière de supériorité semble devoir estre d'autant plus facilement accordée qu'elle n’est point nouvelle dans l'Eglise. ayant l'exemple des Carmélites et des filles du Calvaire en France, lesquelles sont sous la direction de quelques supérieurs particuliers. » (1).

Cet important document nous révèle la parfaite similitude de pensées, le parfait accord de sentiments, qui régnaient alors entre Zamet et Angélique. Les « deux points principaux », sur lesquels l’évêque de Langres veut que Féron insiste à Rome: «les inconvénients de

(4) Les Carmélites de France eurent, à l’origine, trois supérieurs : M, Gailemant, M. Du Val, et le P. de Bérulle ; les Calvairiennes avaient pour supérieurs le P. Joseph, Cospeau, évêque de Nantes, et M. Charpentier.

FONDATION DE L'ORDRE DU SAINT-SACREMENT Pile

la nomination du Roy » aux abbayes, et à celle de Port- Royal en particulier, et de plus, « le peu d'assistance des supérieurs de l'Ordre de Cîteaux » à l'égard de « ceux qui veulent embrasser la réforme », étaient depuis longtemps l'objet des préoccupations d’Angélique, et légitimaient en quelque sorte son désir de sortir de l'Ordre ; Zamet, de son côté, avait vu de près ces difficultés pratiques, lorsqu'il avait entrepris la réforme de Fart res aussi lorsqu'il avait voulu intervenir dans celle de Clairvaux. (1)

On s’explique donc parfaitement que, dans un louable dessein de perfection, l’évêque de Langres et labbesse de Port-Royal, convaincus que l'on ne pouvait réussir à greffer sur la souche caduque de l'Ordre de Cîteaux un rejeton vigoureux, aient eu la pensée d'ériger un Ordre nouveau, absolument indépendant du premier. Quant à l'idée «de ne point soumettre ce nouvel Institut aux évêques diocésains », afin que « l'esprit » demeurât «plus uniforme » dans les divers monastères, elle se justifiait en effet par l'exemple des Carmélites et des Calvairiennes, qui jetaient alors un grand éclat.

Zamet pensait-il à lui-même en demandant que le nouvel Institut fût « régi et gouverné par un Prélat de capacité, assisté de deux ecclésiastiques docteurs en théologie », et désirait-il vraiment en être le supérieur ? ou bien prévoyait-il des difficultés, et hésitait-il à accepter la direction de l’œuvre future ?... Il semble que, par prudence, il ne voulût pas se découvrir, avant d’être assuré du succès des négocialions. Mais la mère Angélique, ardente et enthousiaste, ne cachait pas à M. Féron son vif désir de voir Zamet supérieur, et sa crainte qu'il n’acceplât pas cette charge. Elle lui écrit le 17 décembre 1626:

« Mon très cher Père en Jésus-Christ,

Je supplie sa bonté que celle-ci vous trouve à Rome en bonne santé. Nous avons été bien fâächée de ne vous pouvoir faire tenir

(1) Cf. Seet, I, Chap. VII. Zamet et l'Ordre de Citeaux, pp. 177-179.

des lettres à Lyon, mais nous nous en sommes avisée trop tard et avons cru que vous seriez passé. Nous reçumes hier vos lettres de Mussi (1). J’ay reçu beaucoup de joie de la consolation que M. de Langres a eue de vostre vue: mais d’ailleurs j'ai été bien fäâchée de voir qu’il ne vouloit point accepter la supériorité. J'espère que Jésus-Christ le changera, et qu'après avoir fait l’acle d'humilité, il fera celui d'obéissance (2). La mère sous-prieure l'espère ainsy. Je vous supplie, mon Père, gardes-vous bien de proposer autre supérieur. J'espère, Dieu aydant, qu’au premier voyage, vous recevrez permission de luy. Ma sœur (reneviève Catherine (3) luy a escrit que c’étoit le dessein éternel de Dieu qu'il fust supérieur de cet Ordre. C’est une chose étrange de voir cette fille, qui est tout à fait admirable (4) ; elle vous escrit, et mes sœurs.

J’ay envoyé votre lettre au R. Père de Condren; nous ne l’avons encore pu voir depuis vostre départ; nous ferons tout ce qui se pourra pour tirer quelque chose de luy par le premier courrier.

Enfin, mon Père, vous vous estes donné à M. de Langres et osté au Saint-Sacrement, s2 l’un se peut séparer de l'autre. Je loue Dieu de tout; mais sachez qu’il n’est pas échappé qui traîne son lien. Vous estes encore bien jeune et j'espère qu'il vous donnera de la vie assez pour le servir en plusieurs manières.

Au premier voyage nous vous manderons tout ce qu’aura résolu M. de Langres pour les supérieurs... Je vous supplie de présenter nos très humbles recommandations au R. P. Berthin. Je ne vous puis pas dire l'obligation que je croy luy avoir, prévoyant la charité avec laquelle il sollicitera l'affaire du Fils de Dieu. Vive Jésus ! » (5).

Les lettres se succèdent à des intervalles très rappro-

(1) Mussy-l'Evèque (Aube) où les évêques de Langres avaient leur maison de campagne. M. Féron sy était arrêté, en partant pour Rome, afin de prendre les instructions de Zamet,.

(2) C'est nous qui soulignons, et nous le ferons de même pour les passages les plus caractéristiques.

(3) Sœur Geneviève Le Tardif, dont il est question plus loin, p. 230.

(4) A cette époque, on le voit, et on s'en rendra mieux compte encore par les lettres qui suivent, et que nous reproduisons in-extenso aux Pièces justificatives (lettre du 25 mars 1627 en particulier), la Mère Angélique et les autres religieuses admiraient les « inspirations » de la Mère Geneviève; plus tard, dans les Relations, on les critiqua très sévèrement, et l’on nous apprend qu'on brûla toutes ses lettres de cette époque, qu'on jugeait alors remplies de sottises. Cela eut lieu après la rupture avec M. de Langres. Cf. Histoire de la Mère Geneviève de saint Augustin le Tardif. Bib. Nat. mss. fr. 13893.

(5) Autographe (manuscrit in-folio, ayant appartenu à M. Silvy, et communiqué par M. Gazier). La suscription porte: A Monsieur, Monsieur Féron, bachelier en sainte Théologie de la Maison de Sorbonne.

La Mère MaRIE-ANGÉLIQUE ARNAULD

Tableau original de Philippe de Champaigne

(Appartenant à M. Gazier)

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