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chés. Elles sont vives, alertes, écrites la bride sur le cou. L’abbesse de Port-Royal y apparaît simple, confiante, ardente à poursuivre lœuvre, toujours remplie d'estime pour «le bon M. de Langres » et très affligée, lorsqu'il est malade ; elle se juge humblement «une très mauvaise fille» et n'accepte, semble-t-il, que par obéissance, un conseil, peut-être un peu austère, que M. Féron lui a donné dans sa réponse à la lettre précédente. Combien elle est ici plus humaine que dans ses Mémoires | Nulle rigidité dans ces lettres, mais la plus exquise urbanité, le plus délicieux abandon :
«Mon très cher Père en Jésus-Christ, écrit-elle en Janvier 1627, je vous croy maintenant, c’est-à-dire lorsque vous recepvrez cette lettre en la saincte cité, où j'espère que Jésus-Christ qui vous y à envoyé et conduit, vous fera plusieurs grâces, et celle d'obtenir l’accomplissement de son dessein.
Je ne vous envoye encore rien, car il n’y à moyen de rien tirer du R. P. de Condren, combien qu’il promette toujours et soit, en aussi bonne volonté que jamais. Quant à Mgr de Langres, il m’a mandé qu'il ne se vouloit point encore déclarer pour la supériorité, mais que quand Sa Sainteté auroit approuvé qu’on fit cet Ordre, et qu'il n’y auroit plus qu'à nommer Îles Supérieurs, qu'alors il parleroit, et que cependant nous nous devions assurer qu'il estoit tout à nous. Il me semble, mon Père, que c'est assez dire. Mais voyci une grande affliction. Nous avons appris aujourd'huy qu'il est très mal, sa fiebvre estant devenue double quarte, et si foyble, qu'il y a trois sepmaines qu'il n’a dict la saincte Messe ; néantmoins, mon Père, j'espère que Dieu nous le conservera pour sa gloire. Ma sœur Geneviève Je croit ainsi; elle vous escrit. Ma sœur la Coadjutrice (4) est allée à Maubuisson pour quelque temps avec ma sœur Marie Angélique (2) qui en est Abbesse. C'est un petit miracle en ce temps: mais ne vous en vantez pas, Car cela n'est pas propre à faire faire notre affaire. Il est vrai que s’il estoit bien considéré, cela n'y nuiroit pas, car enfin c'est un hasard qui n’arrivera jamais possible, et si demeurant dans notre Ordre, l'on y élablira le bien très difficilement. Nos sœurs ont gagné leur procès, grâce à Dieu, il n’y a que trois jours. Cela réjouira fort le bon M. de Langres.
Nous avons receu vos trois lettres, de Mussi, Dijon et Lyon. J'ai bien de la joie de la satisfaction que vous avez receue de nos
(1) La mère Agnès Arnauld.
(2) Sœur Marie des Anges Suireau,
bonnes sœurs ; elles n’en ont pas moins de vous. Dieu soit béni de
tout ! J’ai une petite envie de me plaindre de ce que vous me parlez
avec cérémonie pour ces tapisseries, comme s’il estoit possible que je pusse ne pas trouver bon ce que vous me faictes l'honneur de me dire par charité. Je suis trop heureuse que vous songiez à ce qui n’est pas bien pour nous le dire; cependant nous n'avons pas encore eu le courage de les oster, car le froid est trop grand en ce lieu ; mais ce caresme, Dieu aydant, on les ostera, et puis l’on ne les mettra plus... » (1).
Le 10 février, nouvelle lettre :
« Mon très cher Père en J.-C., je viens de recepvoir vos lettres de Milan, qui m'ont apporté beaucoup de joye, car javois grand désir de savoir que vous aviez passé les montagnes, encore que je ne puisse estre en souci de votre conservation, croyant assurément que Jésus-Christ en a soin. Le R. P. de Condren m’avoit fort promis de vous escrire ; Je ne say s’il Paura fait... Nous attendons demain ou après-demain M. de Langres qui se porte mieux qu'il n’a fait, grace à Dieu.
Je n’oserois parler à Madame la duchesse de Longueville (2) de ce que vous m'écrivez, n'osant me découvrir; et si il faut que je vous dise, mon Père, que je ne me fierois guère en ce jeune
prince; ils ne prennent point les affaires de Dieu à cœur. Il me semble qu’il ne faut point du tout que vous alliez chez lui. Il y a un de ces gentilshommes qui est de mes bons amis ; c’est le frère de ma sœur Théodore, que je vous ai mandé qui a fait une si
(1) On vient de voir avec quelle humilité la mère Angélique a accepté l'observation que M. Féron lui avait faite, sans doute de la part de Zamet, au sujet de ces tapisseries. Mais elle ajoute aussitôt: «Je vous supplie, mon Père, recommandez bien à Dieu la personne pour qui l’on «a tapissé ce parloir, afin qu'elle se rende tout à fait à Jésus-Christ. » Ce trait, venant après les phrases précédentes : « Je suis trop heureuse que vous songiez à ce qui n'est pas bien pour nous le dire, » etc. n’esl-il pas ravissant? Et n'est-ce pas d'une habilité bien féminine de retirer ainsi les excuses et les humiliations qui précèdent, en rejetant la faute, — si faute il y a — sur Madame de Pontcarré ?
C'est en effet d'elle évidemment qu'il s’agit ; à cette époque, l’abbesse de Port-Royal « faisait » pour la dame bienfaitrice « beaucoup plus qu'elle n'avait demandé », et « tout le monde contribuait par l'ordre de la mére Angélique à la satisfaire, c'est-à-dire à la bien servir et à la divertir. » (Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utrecht, 1749, I, p. 496). Cette histoire de tapisseries ressemble tout à fait à l'histoire du luth de Madame de Pontcarré, et c'est ce qui nous porte à croire que Féron, en faisant cette observation dans ses premières lettres à Angélique depuis son départ de Mussy, était le porte-parole de Zamet. Cf. la notice de Madame de Pontcarré dans l'/ntroduction aux Lettres Spiriluelles de S. Zamet, p. XXIN.
(2) Louise de Bourbon-Soissons, première femme de Henri Il, duc de Longueville. M. Féron insinuait sans doute qu'on lui proposât d’être fondatrice.
FONDATION DE L'ORDRE DU SAINT-SACREMENT Dir
heureuse fin; il s'appelle M. de Mézière; mais ne lui dites pas l'affaire pourtant, si vous ne le jugez à propos. Il est très bon... »
Le 25 février, elle ne sait pas encore si le voyageur est à Rome, elle ne peut que lui donner des nouvelles de Maubuisson, et se plaindre de la conduite de M. de Cieaux, qu’elle juge comme le jugeait Madame de Pourlan :
« Il commence à nous bien ennuyer de n’avoir point nouvelles de votre arrivée, el je crains que vous ne le soyez beaucoup de n'en avoir point de nous.
M. de Langres est arrivé du mercredi des Cendres, mais nous ne l'avons point encore vu, sa fièvre quarte et un fâcheux rhume le retenant au logis, si bien que nous n’avons encore rien résolu. Il est vrai que je pense que Dieu permet cela, afin que nous ayons de vos nouvelles auparavant et sachions par vous, mon Père, lair des affaires et ce qu’on vous aura dit.
Ma sœur la Coadjutrice (4) est encore à Maubuisson, où tout va très mal, à cause d’un confesseur que M. de Cisteaux n'a pas voulu en tirer, qui a rendu les anciennes si fâcheuses qu'on n’en peut rien tirer. Il ne vouloit pas seulement que les professes qui sont céans de cette maison retournassent ; et le tout de peur qu'on y establit l’abstinence qu'il a entrepris de détruyre.
Madame la duchesse de Longueville y envoya hier un homme en poste le menacer d'avoir recours au Saint Père, s’il ne donne autre satisfaction... »
Cependant Zamet, dès que Sa « fièvre quarte » lui laisse quelque répit, s’occupe activement de l'affaire. Le P. Bertin agit à Rome au gré de ses désirs ; la duchesse de Longueville se propose comme fondatrice ; lui-même fait prier le P. Bertin d'obtenir du Pape que le nouvel Ordre ne soit pas soumis dans chaque diocèse à lPOrdinaire, mais qu'il dépende uniquement des supérieurs particuliers, et finalement il accepte d’être supérieur avec « M. de Sens, et M. de Paris ».
«Monsieur, écrit-il à M. Féron, je vous écris seulement pour vous dire que je ne suis pas encore du nombre des morts; il est vray que j'ai toujours ma fièvre, mais, Dieu mercy, moindre qu’elle n'a esté. Pour l'affaire que vous sollicitez à Rome, tout le monde vous en escrit; et vous verrez par les lettres qu'on vous envoye, que
(1) La mère Agnès.
Dieu a donné une fondatrice aussy tost et telle que vous l'avez demandée ; et cela s’est fait avec plus de diligence que vous ne sauriez croire. Je pense que les lettres de cette bonne Princesse vous donneront courage, et je croy que vous le devez prendre pour vaincre toutes les difficultés. Vous avez un bon guide que le R. Père Bertin, qui ne vous laissera pas égarer. Je trouve que l'expédient qu'il vous a proposé est très excellent, et qu'il le faut suivre, Car par cette voie nous obtiendrons ce que nous tentions par Pautre. Mais il ya un point que je vous dis à Mussy devoir estre le plus malaisé et c’est l’assujettissement à des supérieurs particuliers autres que les ordinaires ; et néantmoins il le faut emporter, et j'espère que Dieu favorisera vostre poursuite, si elle est constante, et faudra que Sa Sainteté se rende enfin, parce qu’il semble que cette unité de supérieurs sera plus due à un Ordre qui doit adorer Jésus-Christ unissant les cœurs entre eux et avec son Père par le sacré mystère de l'Eucharistie, qu’à aucun autre qui soit en l'Eglise. Je crois qu'on vous nommera lesdits supérieurs. à savoir : M. de Sens, M. de Paris et celuy que vous connaissez, qui se rend à présent pour servir sous la conduite des deux autres... » (1).
Cette lettre de Zamet est du 11 mars ; le même jour la duchesse de Longueville rend visite à la mère Angélique à Port-Royal et y écrit des lettres de recommandation pour deux cardinaux et pour M. de Béthune; le même jour également labbesse envoie à M. Féron une longue missive ; elle lui dit sa joie de voir « que Dieu travaille » si bien pour l’Institut du Saint-Sacrement et son étonnement des lenteurs du P. de Condren; elle confie les ennuis que lui cause Maubuisson, à cause de ce confesseur qui empêche les religieuses de se mettre à la réforme, et de nouveau affirme qu’« absolument il faui que Mgr de Langres soit supérieur. »
« Mon très cher Père en Jésus-Christ. Les vostres du 9 febvrier nous ont apporté très grande joye, vous voyant arrivé à bon port en cette sainte cité, et que déjà le bon Père Bertin trouve expédient pour notre affaire. Je loue J -C. nostre Seigneur de ce que dans la douleur que vous aviez de l’appréhension de la perte de M. de Langres, vous n’avez pas perdu courage.
Quant au Révérend Père de Condren, je croy que c’est devant
Dieu seul qu’il veut accomplir tant de belles promesses qu'il nous a faites et faict tous les jours, car au reste il n’y a moyen d’en rien
(1) Autographe, communiqué par M. Gazier.
tirer; et si véritablement il a un désir extraordinaire de cette affaire et ne dit jamais la sainte messe qu’il ne l’offre à Dieu, et j'ai une très grande foi à ses prières.
Or, mon Père, M. de Langres trouve l’expédient du bon père Bertin très bon, et nous nous tenons assurée que Madame la duchesse de Longueville voudra bien se rendre fondatrice, de sorte que vous pouvez traiter l'affaire à cette condition, et nous espérons aussi pouvoir fournir quinze cens livres de rente perpétuelle et tout ce qu'il faut, car les richesses inépuisables de Jésus-Christ ne nous ont jamais manqué.
Quant à tirer ce monastère tout présentement de l'Ordre de Cisteaux, nous le désirerions bien et espérerions bien faire consentir toutes nos Sœurs, mais je pense qu’il faut encore un peu avoir patience, à cause de Maubuisson que nous ne pourrions plus secourir. Mais s’il y avoit moyen de le’tirer, ce pauvre Maubuisson ! (1) Si vous saviez, mon Père, la misère et la peine, voire l'impossibilité qu'il y a à y mettre le bien sous M. de Cisteaux, cela est incroyable. Imaginez-vous que la bonne Madame la duchesse de Longueville, qui a une charité si extraordinaire pour le bien de cette maison et de toute autre, que j'estime que Dieu lui a communiqué du zèle du grand saint Louis son père, a envoyé deux courriers exprès à Cisteaux et a mesme faict escrire à la Reyne Mère du Roi, pour demander qu’on ostat un confesseur, qui visiblement empesche les religieuses de se mettre à la réforme, et ne bouge de les entretenir depuis le matin jusques au soir; et la raison qu'il dit, c’est qu’elles sont neuf qui lui ont mandé qu’elles ont fait vœu de ne se point confesser à d’autres. Jugez, mon Père, la belle raison. Nous voudrions bien tirer cette maison, mais nous ne saurions maintenant, car les seize religieuses anciennes ne consentiront jamais, aimant trop les supérieurs de l'Ordre qui les maintiennent dans leurs libertés.
Comme j'écrivois ceci, Madame la Duchesse est arrivée, que la mère sous prieure avoit disposée à notre affaire, de sorte qu’à l'instant, avec une grande joye, elle a escrit les trois lettres que je vous envoye avec les copies et la vosire (2). Vous voyez comme
(4) C'est-à-dire de le retirer aussi de la juridiction des abbés de Citeaux.
(2) Voir les trois lettres de Madame la duchesse de Longueville aux pièces justificatives. Elle en parle en ces termes à M. Féron:
« Monsieur Féron. Honorant de tout mon cœur le dessein d'establir un « monastère à Paris, en l'honneur du Saint-Sacrement, je me suis résolue « d'en être la fondatrice, et pour cet effect, je vous prie poursuivre l'affaire en « mon nom, et d'en informer Monsieur le cardinal Barberini et Monsieur le « cardinal Bentivoglio, et Monsieur de Béthune, pour lesquels je vous envoye « des lettres que vous leur présenterez de ma part. Si vous avez besoin d'une « procuration de moi, faictes-en dresser une minute et je vous la feray « expédier. Icy cependant ceste lettre vous en servira et vous assurera que je
Dieu travaille. Prenez de l'argent tout ce qu’il vous faudra...
L'on dit, quand nous aurons permission de faire notre Monastère, qu’il sera facile de faire associer nos Sœurs du Tard. Quant aux supérieurs, absolument, mon Père, il faut que ce soit Mgr de Langres ; cela est essentiel à l'affaire... » (4\.
Le Père de Condren, cependant, avait fini par céder aux instances d’Angélique. Le 23 mars, il écrivait au parloir de Port-Royal une lettre très importante que plusieurs auteurs: ont faussement attribuée au Père de Bé- Due te)
Voici la teneur de cette lettre adressée au P. Bertin:
« Mon Révérend Père,
Notre-Seigneur Jésus-Christ vive en vous à jamais ! Je le supplie de vous conduire en l’affaire que J'ai à vous proposer en cette lettre. Je suis bien étonné que la précédente se soit perdue, et je ne vous puis dire par quelle voie je vous l’envoyai; tout ce qui m'en souvient maintenant, est qu'il y a environ deux mois et demi ou trois mois que je vous l’adressai.
Je remercie Dieu de ce que, sans moi, il vous a donné quelque zèle de son honneur en cette œuvre que M. Féron vous a proposée, et que mes lettres ne vous ont point été nécessaires pour vous porter à l'écouter et y servir de votre conseil. C’est un œuvre de
vous sauray très bon gré de la peine et du soing que vostre zèle vous faict apporter en un sy sainct œuvre. Je suis, Monsieur Féron, vostre affectionnée amie à vous servir. »
Louise DE BourBoN.
Ce XI mars 1627.
(Autographe appartenant à M. Gazier).
(1) Autographe communiqué par M. Gazier.
(2)Guizserr (Mémoires historiques et chronologiques sur l'abbaye de Port-Royal des Champs, Utrecht, 1758, T. IT, p. 297), donne cette lettre comme étant du P. de Bérulle. L'abbé Houssaye (Le cardinal de Bérulle et le cardinal de Richelieu, p. 336) commet la même erreur. Il mdique comme sources les Mémoires pour servir à l'Hist. de Port-Royal, Tome I, {re relat. p. 222. Les auteurs des Hémoires et l'abbé Houssaye se trompent : 1° parce que la mère Angélique, deux jours après, dans sa lettre du 25 mars 1627, fait par deux fois allusion à cette lettre du P. de Condren, et dit qu’au contraire le P, de Bérulle se fait prier; 2° parce que l'authenticité de toutes ces lettres, appar tenant à M. Gazier, n'est pas douteuse.
Voici ce qu'écrit Angélique le 25 mars à M. Féron :
«Je vous envoye une lettre du R. P. de Condren au R. P. Berthin, qu'il a « eserite à notre parloir. Il ne peut, ce me semble, avoir plus d'affection à « l'affaire qu'il y en à. Il m'a asseuré que le R. P. de Bérulle est pour nous, « mais c'est un homme qui ne se veul point mesler d'affaires. ete. » Et plus loin, elle écrit: « Je vous envoie la copie de la lettre qu'escrit le bon Père de Condren ; ne faites pas semblant de l'avoir receue... » Or, cette lettre du P.de Gondren est datée du 23 mars. Le doute ne peut done subsister.
Dieu, qui a été entrepris par obligation de sa part, après plusieurs et longues épreuves, et que plusieurs âmes chères à Notre-Seigneur et conduites de son Esprit regardent comme ordonné de Lui. Je ne puis que je ne suive leur instinct; et si, dans mon indévotion. J'ose vous en dire quelque chose, je crois assurément qu'en ce siècle-ci Dieu donnera à son Eglise beaucoup plus de connaissance el de lumière du Très Saint-Sacrement, qu'on n'en a maintenant ; et que même loul ce que les Docteurs en savent pour le présent, n'est rien auprès de loul ce qui s’en saura communément par les âmes communes devant que le siècle finisse. Cette grâce, qu'il plaira à Dieu de faire à son Eglise, fera partie de la rétribution et récompense pour tant d’outrages faits par l’hérésie dernière; et les humiliations et mépris que le Fils de Dieu à supportés au Très Saint-Sacrement par ses ennemis, ont obtenu de Dieu lexaltation du même Sacrement; comme autrefois sa mort et son ignominie eu la croix a mérité sa gloire et sa réputation et connaissance par toute la terre.
Cet Ordre sera un des moyens que Dieu choisit pour cela et vous devez tenir à bénédiction de Dieu d'y pouvoir servir de quelque chose. Les difficultés sont grandes, mais les témoignages aussi que Dieu en rend dans les bonnes âmes qui sont à Lui sont grands, et rien ne doit être estimé difficile, quand Dieu promet son secours et sa puissance.
Je ne puis vous écrire en particulier ce que je vous pourrais dire en vous parlant, pour ne commettre pas au papier le secret des âmes; mais je, vous supplie d'aider en ce que vous pourrez M. Féron, dans le secret et sans éclat. L'obligation que tous les prêtres ont à servir au Saint-Sacrement, outre les communes qui regardent tous les chrétiens, vous doivent rendre facile à l’assistance que vous croirez pouvoir rendre à ce bon œuvre.
Je trouve l’ouverture que vous faites d’une fondation à Paris fort bonne. Je prie Dieu qu’elle réussisse bientôt ; je le désire beaucoup.
Je vous supplie de demander à Dieu tous les jours en vos prières particulières l’exaltation du Très Saint-Sacrement, et ses effets dans l’Eglise de Dieu, en attendant qu’il lui plaise vous donner à vous-même zèle particulier de cela même. Je vous supplie aussi de demander à Dieu ma conversion.
Je suis pour toujours, mon Révérend Père, etc.
Ce 23 mars 1627. »
“est en mai 1627, d'après M. Allier, qu'Henri de Lévis eut l’idée de fonder la Compagnie du Saint-Sacrement. (1)
(1) Azuter, La Cabale des Dévots, Paris, À. Colin, 1909, p. 40,
Et cependant cette lettre du P. de Condren, si on la Lit attentivement et si l’on songe au rôle capital qu’il devait jouer dans la Compagnie, n’indiquerait-elle pas qu’il était déjà au courant de l'affaire? Qu'est-ce que « cette grâce qu'il plaira à Dieu de faire à son Eglise », grâce « qui fera partie de la rétribution et récompense pour tant d’outrages faits par l’hérésie dernière » et qui procurera « l’exaltation du même Sacrement » ? Qu'est-ce que ce « secret des âmes » que le Père de Condren ne veut pas «commettre au papier » ? Est-il téméraire de penser que le célèbre Oratorien n’avait pas seulement en vue, dans cette lettre, le futur Institut, mais aussi la future Compagnie du Saint-Sacrement ?.. Or, cette lettre est du 23 mars 1627, c’est-à-dire antérieure d’un mois ou deux à l’idée qu'aurait eue le duc de Ventadour, en mai 1627.
De Rome, M. Féron écrivait à saint Vincent de Paul et à M. Du Val, supérieur des Carmélites, et le tenait au courant des négociations. M. Vincent était complètement gagné à la cause, et « jouissait déjà des fruits qu’elle apporterait. » M. Du Val hésitait ; « il trouvait beaucoup de difficultés à l'affaire », surtout à cause de la nouveauté, et voulait conférer avec le Père de Condren, avant d’écrire. La mère Angélique se multipliait : elle « pressait » les uns et les autres « tant qu’elle pouvait. » (1) Si elle se résignait, pour ménager M. de Gondi, à accepter trois supérieurs, c'était sans doute avec le secret espoir — qui se réalisa — de voir M. de Langres seul supérieur effeclif. Le nouvel Institut et la règle de Saint-Augustin exerçaient déjà sur l’abbesse de Port-Royal un tel attrait que la vieille règle bénédictine, suivie par elle jusque-là, lui apparaissait comme un véritable anachronisme :
« M. de Langres trouve que vous faites très bien, et que vos réponses touchant la règle de saint Benoît sont très bonnes. Je vous envoie un pelit extrait que ma sœur en a fait qui vous pourra servir. Veritablement, mon Père, cette règle est digne de grande vénération, mais elle ne ful jamais écrite pour des filles. Sur
(1) Voir aux Pièces Justificatives. (Documents concernant l'Institut du Saint-Sacrement), la longue lettre d'Angélique datée du 25 mars 1627,
quoi l'on dira qu’il y a eu très grande quantité de monastères de Bénédictines très florissans, ce qui est vray ; mais il est vray aussi que tous ces monastères n’avoient que le nom de Bénédictines et l’invocation et protection de ce grand Saint; car, au reste, elles avoient des règles particulières si différentes de celle de saint Benoît, qu’on ne connoit pas qu’elles ayent aucun rapport; ce qui se voit aux sept monastères qui sont en ce diocèse, et de plus à Jouarre, Sainte-Croix, Farmoutiers et infinis autres, où elles ont la règle de M. Poncher, évêque de Paris, (4) qui n’a presque rien de la règle de saint Benoît, laquelle aussi, presque à chaque chapitre, se trouve impropre aux filles... » (2).
Le prix qu’attachait Angélique à cerlaines recommandations, ses instances auprès des personnages célèbres par leur piété ou leur naissance, pour obtenir leur patronage en faveur de l’œuvre, révèlent son but : impressionner le Saint-Siège par la qualité et le nombre des suppliants, et emporter de haute lutte son approbation. L’évêque de Nantes, Cospeau, à la demande de l’abbesse, écrivit aux cardinaux Bentivoglio et Barberini et parla chaudement au cardinal Spada.
Le général des galères, M. de Gondi (3), qui venail d’entrer à l’Oratoire, fut également sollicité. Comme le stratégiste, qui veut remporter la victoire, l’abbesse ne néglige aucun détail. « J'ai un grand désir de recevoir de vos nouvelles, que vous ayez parlé au Saint-Père », écrit-elle le 8 avril à M. Féron. Puis, craignant de trahir sen impatience, elle ajoute humblement :
« Croyez-moi, mon Père, que je n’ay nulle impétuosité de désir pour cette affaire. Je ne suis pas digne d'y avoir part, et si Dieu
(4) Etienne PonenEr, né à Tours en 1446, évêque de Paris en 1503, et archevôque de Sens en 1519, fut employé par Louis XII et François Ier dans plusieurs négociations importantes, et fut garde des sceaux en 1541971 publia en 1514 des Constitutions Synodales, alors très estimées, et mourut en
(2) Lettre autographe, adressée à M. Féron, 25 mars 1627. Cf. plus haut p. 213. Angélique semble bien ici répéter ce qu'elle a entendu dire à Zamet : elle lui emprunte jusqu'à son style.
(3) Emmanuel de Gondi, frère d'Henri de Gondi, cardinal de Retz, évèque de Paris, et de Jean-François de Gondi, premier archevêque de Paris (1623). Général des Galères de France, il eut pour précepteur de ses enfants saint Vincent de Paul, contribua à fonder la congrégation de la Mission, et après la mort de sa femme (1625) se retira à l’'Oratoire (1627). Il fut le père du fameux cardinal de Retz.
nous fait la grâce qu’elle se fasse, je seray tout aussi contente de demeurer ici que d'aller là, si on le jugeoit à propos: car enfin la gloire de Dieu seul et son intérest doit estre notre unique prétention » (1).
Plus tard, dans ses Mémoires, la mère Angélique.écrira :
«Il est vrai que j'avois grande envie d'y aller (au Saint- Sacrement), quoique ce ne fut pas pour y être supérieure. (2).
L'affaire cependant traînait en longueur. Rome faisait des difficultés au sujet des supérieurs, et objectait qu'il était contraire au droit canonique qu'un évêque eût autorité dans le diocèse d’un autre. Zamet intervint alors avec une certaine vivacilé, et réfuta victorieusement l’objeclion. Sa lettre sent son gallicanisme et semble un écho des discussions de l’Assemblée de 1625, au sujet des privilèges des réguliers :
«Le P. Berthin me fait grande difficulté sur les Supérieurs. Mais Je regarde ce point comme le principal de la négociation, servant entièrement à l’union des esprits et des monastères. Il est vray qu'il est contre le droit qu’un Prélat ayt authorité permanente dans le diocèse d’un autre, mais il me semble que cette raison tirée du droit est de beaucoup affoiblie par un million de privilèges donnés à diverses sortes de personnes et de communautés ; e4 il y a sujet de trouver plus étrange, qu'un religieux, simple prestre, comme sera un général ou un provincial, gouverne de grandes familles dans un diocèse, à l'exclusion de l'Evesque, auquel on fermera mesme les portes de l'église, S'il y veut entrer pour visiter le Saint-Sacrement, comme il est arrivé icy en quelques endroits. D'ailleurs, cette manière de supériorité présentement ne blesse personne ; car, outre que M. de Paris est nommé l’un des supérieurs, il dépend de luy de consentir l'érection du monastère nouveau soubs cette condition d’avoir deux assistants, ou de le refuser. Pour moy, tant s'en faut que j’aye peine à cela, qu’au contraire, je seray très ayse que d’autres que moy ayent juridiction sur toutes les Religieuses de mon Evesché; et tant qu’il s’en présentera d'exemptes pour s’y établir, je les recevray toutes très volontiers, pourveu qu'elles soient bonnes et bien réformées. Za
(1) Elle ajoutait: « Je vous supplie d'avoir souvenance particulière aux saints lieux de Rome, de Madame de Pontcarré, et de ma sœur Le Maistre, sans oublier le reste... » Voir cette lettre du 8 avril 1627 aux Pièces Justificatives.
(2) Mémoires pour servir. Relation écrite par la mère Angélique, Utrecht, 1742, I, p. 338.
puissance que nous avons à désirer n’est pas Sur les moniales, mais sur les réguliers, qui, dans l'avantage de leurs privilèges, combattent et troublent souvent l'autorité hiérarchique. Et cependant, c'est ce que l’on nous refuse; et n'ayant en ce point aucun égard au droit ancien, on nous y veut assujettir en ce qui concerne des filles, desquelles on se peut fort aysément passer et
dont le gouvernement demande des esprits totalement appliqués à elles... » (4).
Enfin, grâce à l’habileté de M. Féron et du P. Bertin, grâce à la savante diplomatie de Zamet et d’Angélique, et aux « grandes prières » de la duchesse de Longueville, on obtint gain de cause. En vain l'abbé de Cîteaux envoya-t-il un procureur à Rome, pour obtenir le maintien de sa juridiction sur Port-Royal ; en août 1627 (2), Ur: bain VIII accordait à l’abbesse un bref qui faisait passer la communauté sous la juridiction de lOrdinaire, c’està-dire de M. de Gondi, archevêque de Paris. L’abbaye de Tart, transférée à Dijon, obtenait le même privilège, et ne dépendait plus de M. de Cîleaux, mais de M. de Langres. En même temps, le Pape donnait lautorisation de fonder l'Ordre du Saint-Sacrement ; la bulle reconnaissait trois supérieurs : Jean-François de Gondi, Octave de Bellegarde (3) et Sébastien Zamet.
(1) Lettre autographe adressée à M. Féron, le 42 avril 1627. On la trouvera in-extenso aux Pièces Justificatives.
(2) Et non en 4626, comme l'écrivit plus lard Angélique (Relation écrite par la mère Angélique, 4716, p. 67). (B. N. L3 d 81). En effet, le 6 mai 1627, elle écrit à M. Féron : « M. de Citeaux a envoyé un procureur à Rome, en poste. Il s'opposera fortement à notre distraction de sa juridiction. Mais Jésus-Christ sera le plus fort. » — (Lettre autographe). Voir aux Pièces Justificatives.
(3) Pourquoi Bellegarde était-il adjoint à Zamet et à Gondi ? — Parce qu’ «il réunissait à un grand zèle, la connaissance de Madame de la Trémoille, abbesse du Lys, qui, par le conseil de la mère Angélique, venait de passer sous la direction de ce Prélat, et celle de la mère Marie de Jésus, carmélite d'une haute réputation. Toutes deux étaient liées intimement avec la mère Angélique, et par celte liaison, M. de Sens devint aussi ami de cette mère. Il venait souvent à Port-Royal, et peu à peu il prit part à la conduite de la maison et au dessein du nouvel Institut. » GuiLserr (Mémoires historiques et chronologiques, T. II, p. 296).
Le premier projet de fondation de l'Institut du Saint-Sacrement, avait été celui-ci : Gondi aurait donné Port-Royal, Bellegarde l’abbaye du Lys, et Zamet celle de Tart: les trois abbayes auraient été réunies sous les mêmes constitutions. Ce projet avait été abandonné, et l'on avait décidé de fonder un Ordre nouveau, distinct. C’est pourquoi l'on acheta la maison de la rue Coquillière.
Restait à obtenir l'approbation du Roi. Il fallut attendre trois ans.
Enfin Louis XIII étant tombé gravement malade à Lyon, en 1630, et ayant éprouvé un soulagement considérable, après avoir reçu le viatique, ordonna au garde des sceaux, Marillac, d’expédier des lettres patentes, et d’y faire mention de sa guérison miraculeuse (1).
Le Roi se déclarait, en même temps, protecteur du nouvel Institut.
On se mit aussitôt en campagne pour l’achat d’une maison. Une dame Bardeau donna 30.000 livres. Angégélique, pour entrer dans les vues de Zamet, choisit une maison dans le quartier de la Cour, rue Coquillière. On l’aménagea le mieux possible ; mais quand tout fut prêt, l'archevêque de Paris fit des difficultés pour accorder l’autorisation de l’ouvrir. Il était mécontent de la bulle du Pape, qui lui adjoignait deux évêques comme supérieurs, et le laissait voir. L’évêque de Langres, désolé, mais clairvoyant, écrivait le 23 juin 1631 ces lignes prophétiques :
«Je suis sy las des œuvres de Dieu que je voudrois n’en voir jamais aucune en la terre; elle n'y sont que pour faire souffrir
les gens de bien, et, au bout, Dieu sait quelle récompense ils en auront. » (2).
Un mois après, le 28 juillet, l’insuccès de ses démarches lui arrachaïit ce cri de douleur :
«Nous n'avançons encore rien pour nostre affaire ; je voudrois que Dieu l’estouffast en sa naissance, tant elle me fait de peine ; je m'estonne qu’il y ait des âmes qui aient ferveur pour ses œuvres ; elles sont tout à fait accablantes et consommantes, portant de continuels renversemens sans aucun soustien. » (3).
Pour apaiser M. de Gondi, la duchesse de Longueville
(1) Voir dans notre volume des Lettres Spirituelles de Sébastien Zamet, p. 420, la lettre du 9 octobre 1630, adressée de Paris à « une Supérieure Ursuline » de son diocèse, par l’évêque de Langres. Elle contient des détails sur cet événement.
(2) Lettres Spirituelles de S. Zamet, p. 465.
(3) Zbid, p. #71. Il serait intéressant de savoir tout ce que cachent d'échecs et de déceptions ces paroles désolées. Voir la note (1) de la p. 241.
lui fit plusieurs visites ; la grande dame s’abaissa à des supplications (1). Zamet, de son côté, par l’intermédiaire du Père Joseph, son parent, lui fit obtenir le cordon bleu, objet de ses plus ardents désirs (2). La résistance m'était plus possible. L’archevêque céda, et la nouvelle maison de la rue Coquillière fut solennellement inaugurée le 8 mai 1633.
- Mais, avant d'aborder l’histoire de l’Institut du Saiut- Sacrement, il nous faut voir quelle avait été la direction de Zamet à Port-Royal, pendant cette longue période de laborieuses démarches et de douloureuse attente (1625- 1633). C’est là un point à élucider pour bien comprendre les événements qui vont suivre.
(4) Voir aux Pièces Justificatives la lettre qu'écrivit à ce sujet M. de Langres à la duchesse.
(2) Rain, Histoire du Jansénisme, p. 956. L'évêque de Langres était d'ailleurs chancelier de l'Ordre du Saint-Esprit.