‹ Sébastien ZametChapitre 37 sur 142 · M. DE LANGRES ET M. DE SAINT-CYRAN · texte numérisé non relu

M. DE LANGRES ET M. DE SAINT-CYRAN

Les débuts du nouvel Institut. -— Ses rapports avec la Compagnie du Saint-Sacrement. — La rivalité des trois supérieurs. — Le Chapelet secret du Saint-Sacrement. — Zamet se justifie auprès de Richelieu. — Entrée en scène de M. de Saint-Cyran. L

Le nouvel Institut avait, d’après la bulle de fondation, trois supérieurs : Gondi, Bellegarde et Zamet. En réalité, les deux premiers abandonnèrent la direction effective à l’évêque de Langres, et n'usérent guère de l'autorité qu’ils détenaient que pour lui susciter des difficultés. De temps en temps, quand ils avaient reçu quelques doléances ou qu'une savante intrigue réussissait auprès d'eux, ils rompaient tout à coup le silence, et rappelaient qu'ils étaient, eux aussi, « supérieurs nommés par la bulle.» Gondi commença, Bellegarde suivit, mais si maladroilement qu'il dut cesser tout rapport avec ses deux auires collègues — et avec la maison du Saint-Sacrement. Bref, dès l’origine, Zamet en avait eu le pressentiment, quand il insistait à Rome pour « l’unité de supériorité », la discorde se mit parmi eux.

L'archevêque de Paris porta à Zamet le premier coup. Pendant les pourparlers qui précédèrent l'ouverture du nouveau monastère, M. de Gondi avait consenti à ce que la mère Jeanne de Saint-Joseph, alors prieure de Port- Royal, fût adjointe à la mère Angélique, comme coad-

jutrice. Zamet s’assurait par là une plus grande autorité dans le couvent. L'ancienne abbesse de Tart, en ef-

Q 4 Q CR: Le L G 7 fet, lui était entièrement dévouée, — elle le fut jusqu à sa mort, — et partageait toutes ses idées ; d'autre part,

l’ascendant de sa vertu sur Angélique elle-même ne pouvait que faciliter la bonne direction du monastère. On avait donc agi à Rome dans ce sens, et la bulle adressée le 15 janvier 1633 à l’archevêque de Paris lui mandait et ordonnait de « permettre à ladite Marie-Angélique de transférer audit monastère du Saint-Sacrement, outre les trois religieuses, une quatrième qui sera ladite Jeanne de Saint-Joseph, pour y demeurer librement et licitement avec pouvoir d'y exercer toutes les charges, offices, et autres choses... attendu que ladite Jeanne, étant saine el vigoureuse et dès longtemps expérimentée, donnera du soulagement à ladite Marie-Angélique (1) ». Or, (Gandi, poussé par Bellegarde, et «irrité par quelques personnes, » écrit Angélique, refusa impitoyablement d'exécuter cette clause, et la mère Jeanne dut rester à Port-Royal, en attendant que l’ordre lui fût donné de retourner à Tart en 1635. (2) C'était là une première injure gratuite à l’évêque de Langres.

Enfin, le 8 mai 1633, Angélique Arnauld se rendit à la rue Coquillière, et « fonda » le nouvel Institut, avec trois religieuses et quatre postulantes (3). Parmi ces

(1) Voir le texte entier dans BourRée, 0p. cit. p. 230.

Beaucoup d'erreurs ont été commises et sans cesse rééditées sur ce point. Moxcaur, par exemple, Angélique Arnauld, p. 215, écrit qu’ « en 1633, Mgr Zamet réclama donc Madame de Saint Joseph de Pourlan, comme abbesse, voulant, à tout prix, écarter l’altière Angélique » et plus loin : « l'archevêque de Paris exigea qu'Angélique Arnauld fut nommée abbesse du Saint-Sacrement. Mgr Zametse soumit. » — La bulle de 1627, nous le répétons, nommait Angélique. C’est pourquoi Zamet el la duchesse de Longueville avaient simplement demandé et obtenu à Rome, que Madame de Pourlan fût chargée de l’aider dans sa charge.

(2) « M. l’Archevêque avait loujours quelque peine, et étant de nouveau irrité par quelques personnes, voulut absolument que la mère Jeanne qui était prieure à Port-Royal, s’en retournât avec quatre autres religieuses qui étaient venues avec elles. » Relation écrite par la mère Angélique, p. 70.

(3) Les trois religieuses étaient: Sœur Marguerite de la Trinité Mauroi, Sœur Agnès de la Mère de Dieu Chouy, Sœur Anne de Saint Paul Arnauld. Les quatre postulantes, tirées de Port-Royal, se nommaient : Sœur Catherine

dernières, se trouvait Mademoiselle de Chamesson, fille d’une dame de qualité du diocèse de Langres, Madame de Foissy (1). Cette dame, veuve depuis quelques années, s'était placée sous la direction spirituelle de Zamet ; bientôl la mort l'avait emportée comme son mari, non toutefois sans qu’elle eût fait supplier l'Evêque de prendre soin des trois orphelins qu’elle laissait. Zamet avail tenu à remplir ce devoir de charité; des deux fils, il avait fait entrer l'aîné à l’arméé, le cadet à l’Oratoire (2); la fille, chanoinesse de Remiremont, lui ayant affirmé sa volonté d’être religieuse, et lui ayant promis de lui obéir comme à son propre père, il l’avait envoyée à Port- Royal. Son entrée au Saint-Sacrement comme postulante compensait un peu, aux yeux du Prélat, la perte de Madame de Pourlan, avec cette différence toutefois que Sœur Anne de Jésus n’avait pas l’expérience de la mère Jeanne.

Les commencements du nouvel Institut furent très brillants. Dès le 5 mai, trois jours avant l’ouverture, la Compagnie du Saint-Sacrement fondée depuis 1630, avait décidé d’associer par un acte officiel ses intérêts spirituels et temporels à ceux du nouveau monastère. Son supérieur ou président avait fait adopter un ordre du jour qui prescrivait « à tous les confrères d'aller communier dans l’église de ce monastère, Île premier jeudi d’après son établissement, pour entrer en participation de toute la gloire que cette nouvelle maison rendrait à Notre Seigneur (3) ». Tout ce que Paris comptait de

de Sainte Agnès Arnauld, Sœur Anne de la Nativité Hallé, Sœur Anne de Jésus de Foissy et Sœur Madeleine de Sainte Agnès de Ligny.

(1) Chamesson est un village du Châtillonnais, où habitait Madame de Foissy, mère de cette jeune religieuse. RAPIN écrit : Sennesson. C'est une erreur manifeste.

(2) L'ainé se nommail le comte de la Tour le Beau ; l’Oratorien, le Père de Foissy, mourut à Troyes, après soixante ans de profession.

(3) I suffit de parcourir la liste des supérieurs et des directeurs de la Compagnie du Saint-Sacrement, donnée par d'Argenson, pour comprendre cette dénarche significative. En 1650, nous trouvons comme supérieur M. d'Andelot, et comme directeur, son fils, tous deux amis intimes de Zamel. En 4631, c’est le propre frère de M. de Langres, Zamet de Saint-Pierre, qui

« dévots » affiliés à la Compagnie, gentilshommes et officiers, prêtres et religieux, avait à cœur de venir prier rue Coquillière. Un Jésuite, le Père Suffren, confesseur du Roi, s’y rencontrait avec le Père de Condren, devenu général de l’Oratoire, avec les d’Andelot, père et fils. En dehors des « confrères » qui faisaient ainsi, par leur seule présence et sans violer le « secret », une chaude propagande à lInstitut du Saint-Sacrement, les grandes dames de la cour y vinrent bientôt en fastueux équipage, et si l’on s'explique l'horreur d’Angélique pour ces visites mondaines, on comprend aussi que l’évêque de Langres, affilié à la Compagnie, et désireux d’augmenter, autant que possible, son action et son influence parmi les gens du monde, non seulement n’ait rien fait pour les repousser, mais, au contraire, ait cherché à les attirer.

La mère Angélique qui, vraisemblablement, ne connaissait pas la mystérieuse société, s’arrêtait à son austère idéal de vie religieuse et contemplative. Zamet voyait plus loin: l’œuvre de contre-réformation catholique, entreprise dans toute la France par la Compagnie du Saint- Sacrement, lui apparaissait intimement liée à l’Institut du | Saint-Sacrement, son Institut, destiné aussi à se répandre dans la France entière. Dans toutes les villes où la Compagnie s'organiserait, un monastère de l’Institut, s’éta- -blirait également ; l’immolation et la vie contemplative des religieuses attireraient les bénédictions du ciel sur l’apostolat et'la vie active des confrères. La gloire de Jésus-Christ présent au Saint-Sacrement s’étendrait au loin, tandis que ses apôtres agissant dans le secret, « re-

est supérieur. Il avaitété secrétaire dès la fondation. « Il fut le premier qui tint registre de tout ce qui se disait et se faisait dans l'assemblée », etc. (Annales de la Compagnie du Saïint-Sacrement, publiées par Dom BrAucaeT-FiILLEAU, p. 15). Bien que l’évêque de Langres ne soit pas nommé dans les registres jusqu'ici découverts de la Compagnie du Saint-Sacrement, nous avons, à cet égard, une telle somme de probabilités, qu’elles équivalent à une certitude morale. Bourrée parle à plusieurs reprises des grandes sommes qu’il donnait à Paris, et dit qu'il ne s'est pas fait de bonnes œuvres de son temps, auxquelles il ne se soit intéressé, en y participant de sa fortune. On trouvera des détails à ce sujet livre IT, chap. I. Voir en particulier la note de la p. 298.

vêtus des livrées d’un Dieu véritablement caché », imiteraient lanéantissement volontaire du Sauveur dans l’'Eucharistie.

Mais précisément, pour cette œuvre immense, il fallait le concours de l'aristocratie et de la richesse ; il fallait ne pas effaroucher les filles nobles par une apparence trop sévère ; il fallait, contrairement aux idées d’Angélique, recevoir « des filles de marquis et de comtes », parce que l'influence sociale de l’Institut et de la Compagnie en serait décuplée. (1) Aussi allons-nous retrouver à la rue Coquillière, la même direction qu'à Port-Royal de Paris: un mélange d’austérité et de dévotion aimable, qui est bien le reflet du caractère de Zamet. Il voulut que l’habit des religieuses du Saint-Sacrement fût «beau et auguste, de belle serge blanche, avec un scapulaire rouce de bel écarlate, de beau linge, que l'église fût magnifique, et toutes choses dans un grand ajustement et propreté, qu'on y dit matines, le soir à huit heures:.. au reste, que les filles fussent polies, civiles et d'une dévotion agréable( 2) ».

(1) L'opposition de M. de Gondi au nouvel Institut, opposition sourde et opiniâtre, s'explique par ce fait que jamais, malgré une lettre instante de Louis XIII, il né voulut approuver les statuts de la Compagnie du Saint- Sacrement, et lui donner sa bénédiction. C'est pourquoi nous ne serions pas éloigné de voir dans le renvoi de Madame de Pourlan à Dijon, et les tracasseries suscitées à Zamet, une conséquence de son hostilité à la Compagnie, dont Zamet de Saint-Pierre était alors un des membres les plus influents. La mère Angélique elle-même semble trouver ce renvoi injuste, et il serait d'un réel intérêt de savoir ce qui se cache sous cette phrase: € M. l’Archevèque avait toujours quelque peine, et étant de nouveau ?rrilé par quelques personnes, etc. »

(2) Relation écrite par la mère Angélique, p. 12; Mémoires pour servir. I, p. 337.

Ces paroles si souvent citées d'Angélique Arnauld ont un ton de satire; on peut se demander si elles caractérisent complètement la manière de voir de Zamet. Elles trouvent leur correctif dans les maximes suivantes que le prélat inculquait aux religieuses de Tart:

« Que l'on reçoive les filles pauvres et nées de pauvres parents, sans regarder ni à la noblesse, ni au bien. Nous voulons des Religieuses, et non des Demoiselles : des Filles qui soient bonnes, et non qui soient riches.

« On doit traiter de la dot des Filles, comme d’une aumône, et non comme de chose de quoi on fasse cas.

« Que si des Nobles ou des Riches se présentent, que l'on regarde aux qualités du corps et de l'âme ; que la noblesse et les biens soient la dernière chose sur laquelle on jette les yeux ; car Jésus-Christ ne fait cas ni de l'un

Mais Zamet eut à peine le temps de se réjouir de voir son œuvre enfin établie, » et dans l’applaudissement de tout le monde », que déjà un coup terrible, destiné à la ruiner irrémédiablement, lui était porté par l’archevêque de Sens. La jalousie, paraît-il, fut la cause de cette tempête du Chapelet secret, qui reste à la charge d’Octave de Bellegarde, comme un acte inexcusable.

Six ans auparavant, en 1627, la mère Agnès Arnauld avait composé un petit écrit, de style assez alambiqué, qui contenait une méditation en seize points, en l’nonneur des seize siècles écoulés depuis l'institution de l’Eucharistie( 1). Les seize attributs de Jésus-Christ au Saint- Sacrement, désignés par des termes abstraits, dont quelques-uns difficiles à saisir, étaient suivis de commentaires dogmatiques qu'avait approuvés le P. de Con-

ni de l’autre, si la vertu ne les accompagne. Que si l’une et l'autre se rencontrent, il en faut louer la Majesté divine: car telles personnes peuvent beaucoup servir à la sainte religion. » ;

Cette dernière phrase nous donne, croyons-nous, la véritable pensée de Zamet à Port-Royal et au Saint-Sacrement; car il n’est pas possible de supposer qu'il pratiquât à Tart une direction différente de celle de Paris. Angélique, au reste, nous interdit celte supposition, puisqu'elle affirme à plusieurs reprises que le prélat introduisit à Port-Royal « l'esprit de Tart, » C'est pourquoi ces maximes spirituelles pieusement conservées par les Bernardines de Tart (Maximes Spirituelles de M. Zamet, dans la Vie de Madame de Courcelle de Pourlan, p. 503 et suiv.) sont ici recevables, pour nous faire juger équitablement l'évêque de Langres.

(D Malgré l'affirmation de Rarin et d'autres auteurs qui attribuent cet écrit à l'abbé de Saint-Cyran, il semble certain qu'il est bien l’œuvre de la mère Agnès. Zamet, on le verra plus loin, l’affirma sous serment à Richelieu : ellemême l'a attesté plusieurs fois, et la lettre suivante écrite par elle à son frère Arnauld d’Andilly, de N.-D. de Tart, le 22 août 1633, suffit à lever tous les doutes. « Quand nous apprimes les nouvelles que cette œuvre était commencée, je bénis Dieu de n'être pas morte, pour pouvoir rendre grâces à Jésus-Christ d'avoir accompli les vœux de tant de bonnes âmes. Mais je ne suis guère demeurée dans cette joie, ayant incontinent appris qu'il s'était élevé une persécution contre ce monastère dont je suis la cause, à ce qu'on dit, au sujet d'un petit écrit que je fis il y a six ans, fort simplement, pour exprimer quelques pensées que j'avais eues, sans en vouloir faire usage ni les communiquer à personne. Je ne puis comprendre qu'une chose de si peu de considération tourne à si grande conséquence, qu'on suspende les faveurs qu'on se promettait pour l'avancement de ce dessein, qui était auparavant, à ce qu'on nous a dit, dans l’applaudissement de tout le monde, » (Lettres de la mère Agnès Arnauld, édition Faugère, p. 16. B. N. L 27n 632), Voir aussi : Mémoires pour servir. III, p. 241, B. N. L 34 86 bis ; Arnauzp (Tome XXIX de ses œuvres, pp. 575 et 587).

dren (1). Ce Chapelet du Saint-Sacrement comme on

l’appela, n’était pas destiné à la publicité. Les religieuses de Port-Royal, qui l’admiraient, en avaient pris seulement quelques copies, qu’elles communiquèrent à leurs bonnes amies. L’une de celles-ci, Madame de la Trémoille, abbesse du Lys, s’empressa de montrer le petit écrit à l’archevêque de Sens, pour le lui faire admirer. Elle s’adressait mal ; Octave de Bellegarde, ravi de pouvoir jouer un vilain tour à l’Institut du Saint- Sacrement, déféra le Chapelel à la Sorbonne, et obtint une condamnation signée de huit docteurs alors célèbres (2). François Hallier, Pierre Leclerc, André Du

(1) Ces seize attributs étaient: la sainteté, la vérité, la liberté, l’existence, la suffisance, la satiété, la plénitude, l'éminence, la possession, le règne, l'inaccessibilité, l’incompréhensibilité, l'indépendance, lincommunicabilité, l'illimitation, linapplication. Le texte complet se trouve dans GuiLBerr, Mémoires. 11, p. 392. Il est également cité dans un factum de cette époque intitulé : Relation sur l'establissement des Filles du Saint-Sacrement, et sur le Chapelet secret, pet. in-12 de 52 p. s. 1. n. d. (B. N. Ld156 1). Comme, au témoignage de Zamet, « l'archevêque de Sens produisit trois différentes copies dudit escrit », il est difficile de savoir quel est le texte authentique de la mère Agnès.

Voici, à titre de spécimen, les commentaires de trois de ces attributs :

« 1. Samreré. Afin que Jésus-Christ soit au Très Saint-Sacrement, en sorte qu'il ne sorte point de soi-même, c'est-à-dire que la société qu'il veut avoir avec les hommes soit d'une manière séparée d'eux ét résidente en lui-même, n'étant pas raisonnable qu'il s'approche de nous qui ne sommes que péché, et même en l’état de la grâce, il n'y a rien en nous digne de la sainteté de Dieu: de facon que nous devrions dire au Très Saint-Sacrement ce que saint Pierre disoit à Jésus-Christ: « Retirez-vous de nous, Seigneur, car nous sommes pécheurs. »

2, Vünrré. Afin que Jésus-Christ se traite lui-même selon ses grandeurs ; qu'il soit dans tout ce qui lui appartient ; que les âmes aillent à lui dans cette vérité, c'est-à-dire par lui-même, sans agir par leur être créé, parce que les bornes des âmes sont opposées à cette vérité, laquelle doit se regarder en Dieu, comme infinité de grandeur.

9. Possessiox. Afin que Jésus-Christ s’approprie les âmes, qu'il les refère à soi, que les âmes relèvent de lui, et prennent vie en lui, et que tous leurs usages soient les siens, en ce qu'elles doivent recevoir mouvement de lui, et lui agir en elles comme possesseur, en suite de la possession qu'il a de luimême, selon laquelle tout doit être possédé de lui; ains rien n’est digne de l'être, et il faut que les âmes adorent en Jésus-Christ la possession qu'il a de lui-même, et qu’elles n'aient point de vue, s'il lui plait les posséder ou non, étant assez qu'il se possède lui-même, » Relation sur l’establissement des Filles du Sainct-Sacrement et sur le Chapelet secret, in-12, 52 p.s. 1. n. d, (Bib. Nat. Ld156 1).

(2) La mère Angélique de saint Jean Arnauld a écrit un « Eclaircissement sur la querelle du Chapelet. » D'après elle, M. de Sens était jaloux de voir que M. de Langres réussissait mieux que lui dans la direction des religieuses ;

Val(1}, Jacques Charton, Nicolas Cornet, Claude Morel et deux autres docteurs portèrent le jugement suivant:

« Nous, docteurs en théologie de la faculté de Paris, certifions avoir lu le livre qui porte pour titre: le Chapelet secret du Très Saint-Sacrement, que nous avons trouvé contenir plusieurs extravagances, impertinences, erreurs, blasphèmes et impiétés qui tendent à détourner les âmes de la pratique des vertus de la foi, espérance et Charité ; à détruire la façon de prier instituée par Jésus-Christ et introduire des opinions contraires aux effets d'amour que Dieu a témoignés pour nous, et nommément au sacrement de la sainte Eucharistie et au mystère de l’Incarnation ; l'avons jugé périlleux, de dangereuse conséquence, digne d’être supprimé et défendu. En témoignage de quoi nous avons signé la présente, à Paris, au collège de Sorbonne, 18 juin 1633. »

Cette condamnation eut un effet immédiat. L'Institut, si applaudi jusque là, devint aussitôt suspect. Les religieuses passèrent pour « sorcières ». M. de Langres était humilié, M. de Sens triomphait.

Richelieu fut vite au courant de l'incident, qui faisait un bruit énorme. Soit qu’il eût mandé Zamet auprès de lui, soit que celui-ci eût pris les devants, une entrevue

« il commença, ajoute-t-elle, à se refroidir fort pour M. de Langres et pour Port-Royal, et enfin à s’en retirer tout à fait, de sorte qu'avant l’établissement du nouvel Institut dans la première maison, il n'y prenait déjà plus aucune part, et M. de Langres paraissait tout seul dans cette affaire, qu'il acheva sans la participation de M. de Sens, en commençant ce nouvel Institut le 8 mai 1633, dans une maison qu'on acheta pour cela au quartier du Louvre, et où la mère Angélique, accompagnée de trois religieuses professes de Port- Royal et de quelques postulantes, alla commencer cet établissement. Ce fut bientôt après que la jalousie de 1. de Sens étant augmentée par le succès. d'une entreprise qu'il eùt voulu qui se füt ruinée depuis qu'il ne s'en mélait plus, il chercha pour la traverser la machine du Chapelet secret dont il n'y avait presque plus que lui qui se souvint, tant on en avait fait peu d'usage, et s'en voulut servir pour contrarier M. de Langres et rendre suspecte la conduite qu'il donnait aux religieuses du Saint-Sacrement. Cet écrit, qu'il avait admiré autrefois, lui parut alors d’une dévotion extravagante et toute pleine d'illusion, et il le mit entre les mains de huit docteurs de Sorbonne. » etc. (Bib. Nat. ms. 13893 fo 428).

(4) M. Du Val, on se le rappelle, avait fait beaucoup de difficultés pour approuver l’Institut du Saint-Sacrement. Il avait cependant cédé aux instances d’Angélique et de saint Vincent de Paul.

eut lieu entre l’évêque de Langres et le premier ministre. Zamet se justifia; et pour qu'il ne restât aucun doute dans l'esprit de Richelieu, il lui fit présenter, en août 1655, un exposé clair et précis de cette affaire. Si le ton en est un peu vif, et si l'archevêque de Sens est nettement mis en cause, on doit reconnaître que Zamet était obligé de défendre son honneur, que l'affaire était d'importance, et qu'il ne pouvait se justifier sans accuser Bellegarde. Voici ce document jusqu'ici inédit :

« L'Evesque de Langres supplie très humblement Son Eminence de croire que les asseurances par luy données au premier voyage qu’il a eu l’honneur de faire vers Elle sur lEscrit contesté sont véritables, prenant encore la hardiesse de ‘les confirmer et de les appuyer de tels serments que Son Eminence désirera de Luy.

Je A scavoir: Que ledit Evesque de Langres n'est point autheur de l'Escrit (1), mais une religieuse de lPOrdre de Cisteaux, à présent Abbesse du Monastère de Tart estably à Dijon. (2).

2 Qu'il n’a point publié ledit Escrit ny procuré qu'il le fust en quelque manière que ce soit.

30 Qu'il ne l'a point faict imprimer et mesme jusqu’icy il n’en a veu aucune impression.

4 Que ledit Escrit n'est point la dévotion fondamentale du Monastère du Sainct-Sacrement.

30 Que la Supérieure dudit monastère (3) ny ses filles n’en ont jusques à présent faict aucun usage.

6e Qu'il n’y a point de serment entre ledit Evesque de Langres et lesdittes Religieuses du Sainct-Sacrement de tenir cette dévotion secrette et de ne la communiquer qu’à personnes disposées à la recevoir, ainsi que Monsieur lArchevesque de Sens l’a publié en divers endroicts, avec aussi peu de charité que de vérité; au contraire ledit Evesque et lesdittes Religieuses rejettent ledit serment comme chose détestable et indigne de personnes chrestiennes.

To Que c’est contre toute vérité que le dit sieur Archevesque met en avant d’avoir adverty il y a trois ou quatre ans ledit Evesque e la Supérieure dudit Monastère du Sainet-Sacrement des erreurs contenues audit Escrit. Il n’en a jamais dit une seule parole qui

(1) Bellegarde, on le voit, accusait Zamet d’être « l'autheur de l'escrit. » Rap l'attribue à Saint-Cyran. Nous avons ici un témoignage précieux du contraire.

(2) La mère Agnès Arnauld.

(3) La mère Angélique Arnauld,

soit venue à leur connaissance; au contraire il a tesmoigné par ses lettres escrittes en ce temps-là, l’estime qu’il faisoit dudit Evesque et de laditte Supérieure, qui représenteront lesdittes lettres quand il en sera besoin.

8& Que ledit Evesque offre pour ledit Escrit de se soubmettre aux sentimens de Son Eminence et de suyvre fidellement sur ce sujet l’ordre qu’Elle aura agréable de luy prescrire.

9 Protestant ledit Evesque de Langres qu’il parle en tous les articles cy dessus sans aucun équivoque ny déguisement, mais nettement et sincèrement, ainsi qu’il est obligé.

10° Que Monsieur l’Archevesque de Sens produisant trois différentes copies dudit Escrit doibt déclarer qui les luy a baillées.

11° Et pour mieux en connoistre la vérité, ledit Evesque de Langres demande qu’il plaise à Son Eminence ordonner à Monsieur le Lieutenant civil de s'informer diligemment des imprimeurs pour scavoir qui sont les autheurs des dittes copies, par quel ordre elles ont esté imprimées, combien d'exemplaires en ont esté tirés, et de quelle manière on les a distribués ; affin que par cette exacte recherche, on puisse mieux découvrir si l’'Evesque de Langres a eu part à tous ces ouvrages ou à la distribution qui en a esté faitte.

Et en attendant que la vérité soit connue, Son Eminence est très humblement suppliée que lesdits sieurs Archevesque de Sens et Evesque de Langres soient arrestés en leurs Maisons, affin que celuy qui sera trouvé coulpable reçoive la punition de son crime telle qu’il plairra à Son Eminence d’ordonner. Si ce n’est que voulant traitter plus favorablement ledit Evesque de Langres, son ancien et très obligé serviteur, Elle daigne prendre dès à présent une entière croyance en ses parolles, et luy faire la grâce d'imposer silence à ses adversaires, comme aussi de mander à Monsieur l’Archevesque de Paris de recevoir la déclaration de la Supérieure du Monastère du Sainct-Sacrement, ainsi qu’il a desja pleu à Son Eminence de résoudre : affin que ledit Evesque puisse retourner à son Diocèse, et laditte Supérieure avec ses filles exercer en paix leurs fonctions ordinaires, et prier Dieu tous pour la longue prospérité de Son Eminence en action de grâces d’une faveur si signalée.

Présenté à Son Eminence, le jour d’Aoust 1633. (1).

SÉBASTIEN, év. de Langres. (2).

Cependant il ne suffisait pas à l’évêque de Langres que Richelieu ne le crût pas coupable, il fallait essayer d’atténuer le mauvais effet produit sur l'opinion publique par la censure de la Sorbonne.

(1) Le quantième du mois n’est pas indiqué.

(2) Arch. des Aff. Etrang. France, 807, fe 404.

C’est alors qu’un nouveau personnage entra en scène (1).

Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, l’homme le plus savant de l’Europe, au dire de Richelieu, examina l'écrit contesté, le déclara parfaitement orthodoxe, et obtint une approbation signée des docteurs de Louvain, en particulier de Jansénius et de Fromond.(2) Il fit plus ; il écrivit, sans toutefois la signer, une Apologie pour servir de défense au Chapelet, et pour répondre aux Remarques, également anonymes, publiées contre le Chapelet, par un Jésuite, que l’on croit être le Père Binet.

Cette Apologie eut beaucoup de succès. L'opinion se modifia. Rome, que l’archevêque de Sens voulut obliger à se prononcer, supprima simplement le Chapelet, sans le censurer, « parce qu’elle y reconnut, dit Guilbert, l’ex-

(1) Est-ce Zamet qui, sur le conseil de Richelieu, ou de son propre mouvement, fit appel aux lumières de l'abbé de Saint-Cyran? Est-ce celui-ci qui, de lui-même, et d’une manière anonyme, comme il en avait l'habitude, prit la défense du Chapelet ? Il nous a été impossible d’élucider ce point. Les Wémoires de Port-Royal attribuent cependant à Zamet cette initiative.

(2) Voici la traduction des approbations données en latin par Jansénius et Fromond :

« Comme l'amour est libre en ses actions, il l'est aussi en ses paroles. Il ne se soucie point d'obmettre des choses dont l'expression semble nécessaire aux hommes, parce qu'il ne parle pas tant de la bouche que du cœur, la sincérité de sa conscience luy faisant voir que Dieu qui l'ayme et qui pénètre ses sentimens, supplée par la profondeur de sa cognoissance à tout ce que l'imperfection des parolles et le bégayment de la langue empesche son zèle de représenter tout à la fois. L'explication exacte de tous les mots est trop froide pour luy, la connexion des vérités paroissant assez sans l'entremise du discours aux deux esprits qui s’entrayment et s’entretiennent sans crainte de la calomnie. Tout cela est fort bien déclaré dans ce discours, suivant lequel on peut dire avec vérité que les ardents souhaits de cette àme religieuse ne contiennent rien qui ne soit conforme à la Foy Catholique.

A Louvain, le 93 juillet 1633.

Cornelius JANSÉNIUS, Docteur en Théologie et Professeur royal d'Ecriture Saincte dans l'Université de Louvain. »

« Les souhaits de cette âme enyvrée de l'amour de Dieu et transformée en Jésus-Christ, ne semblent contenir rien de trop, si on entend bien le langage de l'amour, et si on considère quelles pensées doit avoir celle qui sortant heureusement d’elle-mesme nage dans l’'abysme de la Divinité.

À Louvain, le 46 juillet 1633.

Libert FroMoN», Docteur et Professeur ordinaire en Théologie Censeur épiscopal des livres. »

(Relation sur l'establissement des Filles du Saint-Sacrement et sur le

Chapelet secret, in-12, 52 p. s. L. n. d, (Bib. Nat. Ld156 1),

pression des mystiques, et rien autre chose » (1). La querelle semblait terminée, lorsqu'un écrit du Père Séguenot, de l’Oratoire, qui reproduisait les tendances du Chapelet (2), ralluma le débat. L’archevêque de Sens et ses partisans firent publier un ÆExamen de lApologie, tandis que Duvergier répliquait par une Réfulation de l’'Examen. La Sorbonne était très divisée. Un grand nombre de docteurs blâmaient leurs collègues d’avoir rendu un service plutôt qu'un arrêt. Enfin tout s’apaisa (3).

Cette querelle cependant eut un résultat d’une portée incalculable. La réputation de lInstitut du Saint-Sacrement avait été sauvée par l’Apologie du Chapelet. Pour témoigner sa reconnaissance à M. de Saint-Cyran, M. de Langres l’introduisit au Saint-Sacrement, et l’engagea à prêcher et à confesser dans le monastère. Bientôt l'étoile de Zamet allait décliner ; abbé de Saint-Cyran allait devenir tout-puissant sur l'esprit des religieuses. Les fils d’une intrigue très compliquée allaient se nouer et former un nœud gordien, que Richelieu devait trancher d’un seul coup, en envoyant M. de Saint-Cyran au donjon de Vincennes.

Saint-Cyran et Zamet. — Divergences de vues. — Zamet et M. Olier. — La division dans le monastère. Habileté d’Angélique. — La rupture. (1636). — Résultat: Saint-Cyran et Zamet quittent tous deux le monastère. — Le Jansénisme va commencer.

Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, connaissait depuis dix ans déjà la mère Angélique Arnauld,

(1) Guiveerr, Mémoires historiques. 1, p. 395.

(2) Elévation à Jésus-Christ Notre-Seigneur au Très Saint-Sacrement. On en trouve le texte dans un ouvrage anonyme paru en 1635 sous ce titre : Discussion sommaire d'un livret intitulé : le Chapelet secret du Très Saint Sacrement el de ce qui à élé écrit pour en défendre la doctrine. (Bib. Nat. D. 17419).

(3) CF, Mémoires de Godefroi Hermant, publiés par A. Gaz, I, p. #5,

mais leurs relations étaient restées superficielles. Lorsque l’évêque de Langres eut éprouvé les bons offices du théologien dans l'affaire du Chapelet Secret, il lui proposa tout d’abord en retour de le faire nommer son coadjuteur. Là où Richelieu avait échoué, Zamet ne pouvait espérer réussir. M. de Saint-Cyran, qui révaltoderrée former l'Eglise, ne voulait pas d’évêché. La direction des âmes au monastère de la rue Coquillière lui parut une récompense plus digne de sa vocation sacerdotale ; il accepta l'offre que lui en fit Zamet, et deux années durant, fil des conférences à la grille et confessa les religicuses.

Ce qui devait arriver, arriva. La mère Angélique, qui, huil ans auparavant, s’étail abandonnée à la direction de M. de Langres, « cet homme tout de Dieu », et qui, depuis quelque temps, souffrait de voir que la direclion de Zamet à Port-Royal ne répondait pas à ses propres conceptions, se jela, avec une soumission aveugle, aux pieds du « grand serviteur de Dieu », M. de Saint- Cyran. Autoritaire et dogmatique dans ses décisions, austère dans toute sa conduite et dans toutes ses paroles, illustre par sa science et son amour de létude, il ressemblait par trop de côtés à l'énergique abbesse, pour que celle-ci ne vit pas en lui le directeur « choisi entre dix mille. »(1) Zamet, de son côté, obligé de retourner dans son diocèse, conseilla à toutes les religieuses et même à Angélique, de « mettre leur conscience entre les mains de M. de Saint-Cyran. » Sa confiance en ce dernier était telle, qu’il ne soupçonna pas tout d’abord le travail qui allait s’accomplir dans les âmes en son absence, et comment il allait perdre peu à peu toute autorité ‘dans le monastère qu'il avait fondé.

Bientôt, en effet, le nouveau directeur dont les idées, très arrêtées, étaient différentes de celles de son supérieur, laissa voir qu'il désapprouvait la conduite de Zamet, et le dit à Angélique.

(4) Saint FRANÇOIS DE SALES, /ntroduction à la Vie dévote, Partie I, chap, IV.

«Je me sens obligée, écrit-elle, de toucher les choses à quoi M. de Saint-Cyran trouva à redire, qui sont celles-ci : qu'on eût acheté une maison de trente mille écus au quartier du Louvre. dont les deux tiers étaient d'emprunt; qu'on voulût que l’église fût la plus magnifique qu'il serait possible et le monastère aussi; que les filles eussent un habit blanc et rouge de belle serge et écarlate ; qu'il n'y eût que fort peu d’austérités du corps; que les sœurs du chœur ne fissent aucun travail vil; que l'office fût court; qu’on ne chantât point de grand’messe, pour éviter le travail et la distraction ; que les filles fussent polies el civiles ; qu'on les instruisit à bien parler; (4) qu'on leur apprit les nouvelles du monde, disant que tout cela ne nuisait point à la dévotion, el servait pour attirer le monde, surtout les filles de la cour et de qualité, dont il fallait tâcher de remplir la maison (2).

L'abbé de Saint-Cyran, au lieu de faire ces remarques à l'évêque de Langres, son supérieur, les fit à la mère Angélique ; celle-ci avait déjà depuis quelque temps les mêmes griefs contre le Prélat. Unis par le même désir de substituer un nouvel esprit à celui qui régnait dans la maison, Duvergier -et Angélique se mirent à l’œuvre. Depuis longtemps le réformateur « avait vu avec effroi que presque tous les directeurs les plus accrédités accordaient sans épreuve la sainte communion », et qu'ils donnaient trop facilement l’absolution « pourvu qu'on récitât une formule de contrition (3). » Il résolut d'appliquer des principes différents, et fit faire à chaque religieuse ce qu’il appelait un « renouvellement ». Il s’a-

(1) On verra plus loin (Livre III, Chap, VIT), ce que Zamet entendait par là, et si les conseils qu'il leur donnait, étaient répréhensibles.

(2) Mémoire d'Angélique, p. 114. De son côté, M. de Saint-Cyran, dans son interrogatoire, reconnait «avoir ditsouventauxdites Filles quele meilleur conseil qu'il leur pouvait donner était de renverser la maison, ce qu'il leur disait pour leur faire entendre que tout ce qui avait été fait pour l'établissement de ladite Maison, la conduite et la direction de ces Filles, devait être entièrement changé, comme ayant été mal fait et contre l'intention de Jésus-Christ même en son Evangile ; et leur dit encore que puisqu'elles voulaient se qualifier en particulier Filles du $. Sacrement qui est commun à tous les chrétiens, il fallait qu'elles se résolussent de vivre comme des Filles qui eussent toutes les marques de vraies Religieuses, et qui voulaient pratiquer une vie excellente et purement évangélique, et embrasser tous les conseils de l'Evangile, comme de vrais commandemens, à quoi elles se portèrent toutes avec une ardeur extraordinaire, » (Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal, Utrecht, 1740, p. 45.)

(3) LanceLor. Mémoires. Avertissement, p. 2.

Jean Du VERGIER DE HAURANNE, ABBÉ DE SAINT-CYRAN

Tableau original de Philippe de Champaigne

(Appartenant à M. Gazier)

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gissait de se préparer par des confessions multiples, par des austérités de toute sorte, par la privation volontaire de l’absolution et de la communion, à recevoir quelque temps après, dans des disposilions plus parfaites, les sacrements de pénitence et d’eucharistie. Dans ses sermons et au confessionnal, il insistait de préférence sur la grandeur terrible de Dieu, sur le petit nombre des élus. « Il arrive rarement, écrivait-il, qu’un seul se sauve dans une grande et nombreuse famille, et la succession des damnés de l’autre monde est quelquefois de père en fils aussi longue que la durée de la famille; ce qui arrive presque toujours dans les maisons des riches, et peutêtre nuls ne se sauveront, s’ils demeurent dans le train du monde, que ceux qui meurent en bas âge(1:).#>

Toutes les religieuses n’acceptèrent pas immédiatement la nouvelle direction.

«Je dois dire, écrit la mère de Ligny, que la mère Angélique avait fort souhaité que nous nous missions toutes sous la conduite de M. de Saint-Cyran, et elle avait essayé de nous l’inspirer doucement; mais la plupart d'entre nous n'entraient pas dans son sentiment, et même, nous appréhendions fort quil ne fût trop sévère, et qu'il ne nous séparât longtemps de la sainte communion, à laquelle quelques-unes d’entre nous étaient fort. attachées, selon la dévotion du temps; 7#7ais sa charge et son sèle l’'obligeant de parler fortement, elle le fit de telle sorte, que les plus récalcitrantes n'osèrent résister. » (2).

(1) Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port-Royal, p. 145. Besorëne reconnait à M. de Saint-Cyran « trois petits défauts. » Le premier «c’est celui d'exagérer un peu les choses dans le discours, surtout lorsqu'il était ému. » Le deuxième défaut « est un goût trop décidé pour les idées mystiques et pour les sens allégoriques de l'Ecriture Sainte. » Le troisième défaut « est une facilité qu'il avait de parler beaucoup de lui-nième et de sa personne, soit lorsqu'il conversait, soit dans les lettres qu'il écrivait, ce que ses ennemis attribuaient à une secrète vanité. » Puis il ajoute :

«Si quelques admirateurs zélés de M. de Saint-Cyran trouvent mauvais que je me sois hasardé à relever quelques faibles dans sa personne tels que les trois petits défauts susdits.…. je répondrai que la sincérité, qui est le caractère principal d'un historien, ne m'a pas permis de taire rien. » (Histoire de l'Abbaye de Port-Royal, Cologne, 47592, t. III, pp. 500-502.

(2) Relations de ce qui s'est passé de plus considérable à Port- Royal, T. I. p. 569 et suiv. T. IE, p. 545.

Il est incontestable, malgré les affirmations contraires de plusieurs auteurs jansénistes, qui se sont copiés, qu'il y eüt une certaine pression pour amener les religieuses à M. de Saint-Cyran, — Dieu n'inspira pas « à toutes en même

Cette espèce de contrainte, jointe à l'opposition radicale des principes spirituels des deux directeurs ne pouvait engendrer la paix. Zamet eut alors le sentiment du danger. Instruit par les religieuses qui lui restaient fidèles, de lesprit nouveau que lon s’efforçait d’introduire au Saint-Sacrement, — esprit de crainte plutôt que d'amour, pensait-il, — le directeur du monastère voulut ressaisir l’autorité qui lui échappait. Mais, de Langres, il ne pouvait lutter à armes égales. M. de Saint-Cyran était dans la place, et chaque jour, au confessionnal ou à la grille, il s’insinuait davantage dans les esprits. En présence de ce péril, un seul remède s’imposait: quitter Langres, se fixer définitivement à Paris, et reprendre la direction effective de Port-Royal et du Saint-Sacrement.

Zamet comprit que l’enjeu m'était pas méprisable; il se décida.

C’est alors qu'il jeta les yeux sur un jeune prêtre qui jouissait déjà d’une grande réputation de piété, et était admis cette année-là même (1635) dans la Compagnie du Saint-Sacrement. Ce prêtre était Jean-Jacques Olier. Zamet le demanda au Roi pour successeur, et chargea saint Vincent de Paul, directeur spirituel du jeune missionnaire, d’oblenir son acceptation. Le saint se montra favorable au projet de l’Evêque, et engagea vivement M. Olier à entrer dans ses vues. Le 1er mars 1635, ilécrivait à M. Portail: « M. Olier a été arresté par la proposition avec instance que M. de Langres luy a fait faire de prendre son évesché. Ils sont dans les pourparlers. La chose est encore douteuse, à cause des conditions, mais il y a plus d'apparence qu'elle se fera que du contraire ».(1) Saint Vincent de Paul se trompait ; la « chose » ne se fit pas. M. Olier resta indécis pendant dix-huit mois, tiraillé entre M. Vincent qui le pres-

temps », comme ils l'écrivent, « la pensée de lui faire une confession générale et de s’abandonner tout à fait à sa conduite. » La suite du récit le’ montrera encore davantage. ‘

{1) Lettre versée au dossier de la Congrégation des Rites pour la canonisation de saint Vincent de Paul, et publiée par M. Desert dans la Revue de Gascogne (Juillet 1909),

sait d'accepter, et le Père de Condren qui l’en dissuadail.

Or, pendant cette longue période d’hésitation, les événements se précipitaient au Saint-Sacrement, et M. Olier eût-il accepté après ces dix-huit mois de réflexion, il était trop tard pour Zamet. L’irréparable était accompli. (juin 1636).

M. Olier refusa-t-il finalement l’évêché de Langres ? La chose est douteuse. Il est permis de croire que Zamet n'insista plus, n’y ayant plus en 1636 aucun intérêt. La manière dont M. Olier dans ses Mémoires raconte la fin des négociations, permet d'accepter cette version: « Me sentant délivré de cette affaire, écrit-il, par la ruplure qu'il plut à Dieu d'en faire, je commençai ma retraite pour me préparer à la mission d'Auvergne »(1). D’autre part, le Père de Condren, à qui Zamet s'était adressé pour lui demander de le recevoir à l’Oratoire, au cas où l'affaire réussirait, lui avait conseillé de demeurer fidèle « à sa première mission, et de rendre à l'Eglise le service auquel il était appelé, et à Paris et à Langres ».(2)

Il est sans doute oiseux, en présence des faits historiques, de s’attarder à faire des hypothèses, et de se demander ce qui aurait pu être, si tel événement s'était ou ne s'était pas produit. Nous ne nous demanderons donc pas ce qui serait arrivé, si M. Olier eût suivi le conseil de saint Vincent de Paul, et accepté l'évêché de Langres. Nous ne répondrons pas davantage que sans doute le Jansénisme ne se fût pas produit, au Saint-Sacrement du moins, puisque M. de Saint-Cyran n’eût pas continué à diriger les religieuses ; car alors l’histoire de Port-Royal ne présenterait plus aucun intérêt.

Laissons donc le lecteur faire les hypothèses qu’il voudra, et bornons-nous à reprendre le récit des faits.

En 1635, rien extérieurement, ne faisait encore pressentir une rupture entre Zamet et Saint-Cyran. Cependant, à la vérité, deux partis commençaient à se former

(4) Mémoires inédits de M. Olier, conservés au Séminaire Saint-Sulpice. Voir Pièces Justificatives. XXII, Zamet et M. Olier. (2\ Voir Pièces Justificatives. XXTIT. Lettre du P.de Condren a un Prélat, ele,

dans le monastère: l’un, celui d’Angélique, favorable à l'abbé, l’autre, celui d'Anne de Jésus de Foissy, fille adoptive de l'Evêque. De simple postulante, elle était devenue maîtresse des novices, et Zamet la destinait à la charge de supérieure. « Elle avait toutes les qualités que peut avoir une fille bien née », dit M. de Saint-Cyran; « elle avait d’ailleurs l'esprit fort élevé et fort sensible, écrit Angégélique, et peut-être que si elle eût été assez heureuse pour entrer tout à fait dans la conduite de M. de Saint- Cyran, elle eût pu être bonne religieuse(1). » La duchesse de Longueville qui la trouvait distinguée, prenait plaisir à l’entretenir au parloir et se déclarait ouvertement son amie. Jeune et inexpérimentée, Anne de Jésus faisait sonner trop haut ses illustres relations el se montrait facilement impérieuse. Angélique, plus habile, la ménageait, « la traitait avec confiance et respect », et adoucissant la règle en sa faveur, « ne lui donnait point de compagne au parloir(2). »

Mais bientôt la rivalité, sourde d’abord, allait éclater au grand jour. Et cette querelle féminine, qui peut paraître mesquine, allait cependant diviser à jamais les deux directeurs de Port-Royal, et avoir une répercussion singulièrement grave sur leurs destinées respectives. Nous touchons ici, en effet, sinon à la cause profonde, du moins à l’occasion du conflit.

En effet, Sœur Anne de Jésus eut l’idée de faire, elle aussi, un renouvellement entre les mains de M. de Saint- Cyran, et, soit ferveur passagère, soit désir d'acquérir l'estime de l’austère directeur, elle se plaignit à lui qu'on l'eût nommée maîtresse des novices sans la faire passer préalablement par toutes les épreuves du noviciat. Le directeur lui dit de demander à la mère Angélique de Ja décharger de cette fonction. Angélique ne se fit pas prier « quoiqu’elle se doutât bien, dit-elle, que Sœur Anne de Jésus avait peine qu’on la prit au mot. » Celle-ci, en

(1) Relations. p. 87. (B. N. Ld3 81).

(2) Zbid.

effet, redevenue simple postulante, laissa voir son regret et sa mauvaise humeur, et n’acheva pas son renouvellement.

C’est là que l’attendait Angélique. Elle résolut de profiter des fautes de sa rivale, pour la faire exclure du monastère, et par contre-coup, son protecteur, Zamet, afin de ne plus dépendre que de M. de Saint-Cyran. D'abord, on mit en quelque sorte à l'index Anne de Jésus. « Les Sœurs se réjouissaient quand il était le rang de la Sœur Anne de Jésus d’aller à l'assistance, pendant la conférence, où que par quelque autre raison, elle ne S'Y trouvait pas, parce que la Mère était beaucoup plus libre de nous parler en son absence et que les Sœurs ne la considéraient plus que comme une personne qui m'était plus de leur nombre(1) ». Puis les Sœurs se scandalisèrent de voir qu’elle continuait à rire, Comme elles le faisaient toutes avant M. de Saint-Cyran, «en entendant au chœur les sottises, qui se disaient dans la rue ». Enfin, lorsqu'elles se permettaient de plaindre la mère Angélique d’avoir à supporter « cette pauvre fille, » la supérieure répondait « que Jésus-Christ, parmi ses apôtres, a bien souffert Judas » ( ! ) et elleajoutait: « Ne vous mettez pas en peine, elle ne demeurera pas ; mais ce ne sera pas moi qui la mettrai dehors (2). »

L’exclusion d'Anne de Jésus était donc décidée dans l'esprit d'Angélique; elle eut toutefois l’habileté, pour ne pas démasquer ses batteries et rendre la rupture moins éclatante, de faire agir l'archevêque de Paris et la mère Geneviève le Tardif. Ce ne fut pas elle « qui la mit dehors», mais ce fut elle qui dans les coulisses dirigea l'opération.

« En janvier 1636, écrit-elle, perdant toute espérance que Îles choses dussent aller comme elles devaient, sous la conduite de M. de Langres, je me résolus, pour l’acquit de ma conscience, de mettre la maison entre les mains de Mgr de Paris, dont je parlai

(A) Relations. Mémoires sur la vie de la mère Angélique, T. UN, p. 204. (2) /bid, p. 214-219. Rappelons ici que nous citons des textes jansénistes. Ils n'en sont que plus significatifs.

aux Sœurs, et les trouvai du même sentiment que moi, et pour le faire sans qu'il parût au monde que je me séparais de Mgr de Langres, je priai M. le Chancelier de Notre-Dame, de persuader à Mgr de Paris de me faire sommer de lui fournir le Bref que Je lui avais promis ou de remettre la maison à sa seule obéissance, selon qu'il nous y avait obligées en permettant notre établissement, et que sur le refus que j'en ferais, il me fÎt commandement de revenir ici, (à Port-Royal) mettant en ma place la mère Geneviève, alors ahhosse de céans, qui remeltrait sans difficulté la maison entre ses mains, n'ayant point d'engagement avec Mgr de Langres, comme moi, et toutes les Filles, excepté une, étant disposées à cela ; ce que j'entrepris de moi-même, sans que M. l’abhé de Saint-Cyran me lPeût suggéré : il est vrai que je le lui proposai el qu'après gnelques surséances. il se rendit à mon opinion et me laissa faire. (1)

« Cela s’exécuta de la sorte, et si secrètement que Mgr de Langres n’en eut aucune connaissance, el fut extrêmement surpris, quand il apprit qu'une heure après qu’il était sorti du Saint-Sacrement, on m'était venu prendre dans un carrosse pour me ramener céans, et qu’on avait mis à ma place la mère Geneviève, dont il eut pourtant

(1) Dans une autre Relation, la mère Angélique écrit: «€ Je m'avisai qu'il fallait que par personne interposée, je fisse persuader à M. de Paris, de m'ôter de ce monastère, et qu'il me renvoyât à Port-Royal, et qu'il fit venir la mère de Port-Royal ici, qui ferait ce qu'il désirait pour le faire seul supérieur. Je proposai celte pensée à M. de Saint-Cyran, qui l’approuva, et aussitôt je parlai à de nos amis. » Relation d'Angélique, p. M. (B. N. Ld3 81). On voit ici le petit complot: prendre M. de Paris par son faible, lui représenter qu’enfin il sera seul supérieur ; et M. de Saint-Cyran approuve celte voie oblique, qui tend à expulser de Port-Royal son bienfaiteur, celui-là même qui l'a introduit dans le Monastère, et l’a donné aux Religieuses.

Ceci montre également comment Angélique, toujours semblable à elle-même, emploie tous les moyens pour arriver à ce qu'elle à une fois décidé. Loin de se laisser diriger, elle veut même à ceux qui la dirigent, imposer sa manière de voir ; en 1621, elle avait essayé d'agir sur saint François de Sales par le Père Binet et la Mère de Chantal ; plus tard, en 1626 et 1627, elle avait mis tout en œuvre pour obtenir du Père de Condren, de Du Val, de saint Vincent de Paul, etc. leur approbation en faveur de l’Institut du Saint-Sacrement : en 1633, lorsque les religieuses « n'entrent pas dans son sentiment », et ne veulent pas « se mettre sous la conduite de M. de Saint-Cyran, elle parle fortement et de telle sorte que les plus récalcitrantes n’osent résister. » (Voir p, Le Ici, «elle prie le chancelier de Notre-Dame de persuader Mgr de Paris. » Enfin M. de Saint-Cyran lui-même est obligé de passer par ses volontés : « Après quelques surséances, il se rendit à mon opinion, et me laissa faire. » Plus loin, il en sera de même avec l’abbesse, Geneviève le Tardif, qui devra lui obéir (voir p. 258). Quelle terrible personnalité ! Vraiment il faut en convenir, saint François de Sales l'avait bien jugée, quand il Jui parlait à elle-même de son « esprit subtil, délicat et fertile » (Œuvres, Migne, V, 1502) et au Père Binet de «l'inclinalion de ce cœur-là à commander ». et qu'il ajoutait qu'elle était « plus que fille à commander et à gouverner. » (Jbid. NV, 13341.

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une grande joie, pensant quil la gouvernerait, comme il lui plairait ; et pour cela il la fut voir avec de grands compliments, et fit que la Fille en fit de même, avec des protestations d'obéissance non pareilles. s’excusant de ne me l’avoir pas rendue, sur mes défauts, dont elle lui fit une ample déduction. Mais la mère ne tarda guère à reconnaître les humeurs de cette fille née pour commander et non pour obéir, (1) de sorte qu'elle se résolut de la renvoyer, à quoi la Fille même semblait incliner, comme on voyait par les lettres qu'elle écrivait à Mgr de Langres (dont on prenail copie secrèlement) (2), tant à cause qu'elle ne trouvait pas la nouvelle Mère dans la condescendance qu'elle s'était promise, voyant particulièrement qu'elle lui donnait une compagne au parloir (ce que je n'avais jamais entrepris) et qu’elle jugeait bien qu'elle remettrait la maison sous Mgr de Paris (3) ».

En réalité, Anne de Jésus n’«inclinait » pas du tout à partir. Elle y fut forcée. De Port-Royal où elle venait de se retirer, Angélique pressait ia mère Geneviève Île Tardif de se débarrasser d’elle. La nouvelle supérieure hésitait. Elle écrivit à l’Evêque pour lui déclarer que sa protégée n'avait pas une vraie vocation. Zamet,

navré, demanda qu’on la gardât encore, pour l’éprouver, et on le lui promit. Mais huit jours après, à la suite de nouvelles instances d’Angélique, la supérieure revint sur sa promesse.

« À Ia fin de l’octave du Saint-Sacrement, dit Angélique, elle m'écrivit la première mavouant avec douleur qu'elle s'était laissée gagner à la fille (4), et aussitôt elle dit franchement à la fille, qu’elle ne la pouvait garder. Elle qui avait un grand courage, ne se le fit pas dire deux fois, et en avertit aussitôt l'Evêque et la Princesse, qui la vint prendre elle-même à la porte, sans y entrer, et elle n’y est jamais venue depuis. Il y avait encore une sœur converse qui était venue avec les autres religieuses du diocèse de l'Evè-

* (4) Si ceci est vrai, on comprend la rivalité de ces deux femmes, nées toutes deux pour commander.

(2) Que penser de ce fait? Si Zamet eut des torts, Angélique fut-elle tout-àfait innocente ?...

(3) Mémoire de la mère Angélique. p. 18.

(4) Cette « fille » qu'Angélique comparait à Judas, possédait donc de bien grandes qualités pour « gagner » ainsi la mère Geneviève Le Tardif, malgré les efforts d’Angélique. Celle-ci écrit ailleurs qu’ «elle eùt pu être bonne religieuse, si elle fût entrée tout à fait dans la conduite de M. de Saint-Cyran, » (Voir plus haut, p. 251).

que, qui voulut sortir, voyant cette fille sortie, et ainsi la maison demeura en grande paix. (1) »

Dans l’« Histoire de la mère Mar'e-Geneviève de Saïnt- Augustin Le Tardif, prem'ère abbesse élective de Port- Royal, écrite par la mère Marie de l'Incarnation, qui avait toujours été avec elle » on trouve sur ce point deux variantes très importantes, qui présentent les choses sous un jour tout différent :

« Elle écrivit (Geneviève le Tardif) à La Mère Angélique d’une sorte qui lui fit juger à l'instant qu'elle étail gagnée, maïs la prudence de la mère Angélique mit ordre à tout. Elle lui envoya M. Singlin pour luy dire tout ce qu’elle ne luy pouvait mander, et enfin elle la fit revenir parfaitement de là, et même avec tant de douleur de la faute qu’elle avait faite, qu’elle en eut une grande maladie ; depuis cela. elle né fit nul faux pas ; elle n’agit plus que de concert avec la mère Angélique et avec la mère Agnès. » (2)

Zamet dut naturellement sentir vivement cet affront. Mademoiselle de Chamesson, rentrée dans le monde, et présentée dans la haute société par Madame de Longueville, parla très librement et très spirituellement de la tragi-comédie où elle avait joué un rôle. L’Evêque ne garda pas le silence non plus. Passer pour n’être que « le chapelain de M. de Saint-Cyran », devait blesser le grand seigneur duc et pair. Le refroidissement était dès lors inévitable entre M. de Langres et M. de Saint-Cyran. Cependant la rupture n’était pas encore définitive. Zamet reslait directeur de Port-Royal. x

Au point où en étaient les choses, la situation ne pouvait se prolonger. Il fallait que l’un des deux disparût. C’est alors que se produisit le coup de théâtre préparé depuis

(1) Relation d'Angélique … p. 92. D'après Lancecor (Mémoires, I, p. 409), cette sortie eut lieu en août 1636. Nous pensons qu'elle eut lieu plutôt en juin, l'octave de la fête du Saint-Sacrement tombant d'ordinaire en juin.

(2) Bib. Nat. ms 13893, p. 248. A propos de Mademoiselle de Chamesson, nous ne pouvons oublier de mentionner qu'un de ses frères, M. de Foissy de Chamesson, fut, quoique simple laïque, l’un des premiers compagnons de Mgr Pallu, lorsque celui-ci, nommé évêque d'Héliopolis, arriva à Siam en 1664. Or Mgr Pallu était membre de la Compagnie du Saint-Sacrement ; donc probablement aussi M. de Foissy de Chamesson, Cette constatation ne manque pas d'intérêt.

longtemps par la mère Angélique. Toujours résolue à ne pas paraître elle-même dans cette affaire, elle fit agir sa sœur Agnès, rappelée de Dijon en novembre 1635, et nommée abbesse de Port-Royal, au lendemain du départ de la mère Geneviève pour la rue Coquillière. La nouvelle abbesse, qui vénérait Zamet comme un saint, fut difficile à gagner. Quatre ans après le drame, en 1640, elle écrivait à M. Singlin « qu’elle ne pouvait alors concevoir qu'il fallût se séparer si manifestement de M. de Langres, et

je ne l'ai faït, ajoutait-elle, qu’à force qu'on na entreprise là-dessus ; ce que M. de Saint-Cyran faisait avec peine et en me disant que ce n’était pas à lui à me dire cela ; mais je le priais toujours de continuer et d’avoir égard

à mon aveuglement »(1). Enfin elle céda, et signifia

(1) Lettres de la mère Agnès, édit. Faugere, p. 96. Ce qui n’empêcha pas la mère Angélique d'écrire plus tard dans sa réponse au Mémoire de M. de Langres: « à quoielle ne ful induite par personne, mais seulement pressée par sa propre conscience; au lieu que Mgr de Langres me charge de le lui avoir persuadé, ce qui est si éloigné de la vérité, que je suis obligée de confesser que par une vaine crainte, je la suppliai de différer, prévoyant ce qui est arrivé que Mgr de Langres ne venant plus en ce monastère non plus qu'en celui du Saint-Sacrement, dirait avoir été exclu de tous deux par M. de Saint- Cyran. » (Relation écrile par la mère Ang. Arnauld, p. 121).

Ainsi donc, Agnès avoue « avoir été entreprise là-dessus », Angélique affirme qu’elle ne le fut pas. Nous ne sommes pas chargé de résoudre les contradictions des deux sœurs. Mais nous croyons qu'Agnès se souvenait mieux qu'Angélique d'un fait aussi personnel et il nous semble établi qu'Agnès Arnauld dut écrire cette lettre à Zamet avec douleur. « Une conduite trop douce », quelle contradiction avec les lettres qu'elle écrivait de Dijon à sa sœur Angélique, où elle lui vantait la conduite austère de Zaret !... Et à la supérieure des Ursulines de Châtillon : « Il faut vous dire des nouvelles de notre saint père; les plus récentes sont de jeudi dernier. Il se porte bien, Dieu merci, néanmoins avec quelques menaces de fièvre quarte. S'il continue à se bien porter, il ne Jui en faudra pas savoir gré, mais à Dieu seul, car ce n'est pas par sonsoin et sa prévoyance, ayant fait le carème dès la septuagésime, sans considérer que celui de l'Eglise l'incommode beaucoup. Je pense que Jésus-Christ ne souffrira jamais d ses saints d'avoir de la charité pour eux-mêmes... Et avec cela, il faut souffrir que M. de Langres s'applique à une vie chétive comme la mienne et qu'il mecommande d'en avoir grand soin !... »

Cette lettre est datée du 19 mars 1634, deux ans seulement avant l'exclusion de Zamet.

Enfin une lettre de la mère Agnès datée d'un « mercredi à quatre heures du matin » (1636) et adressée à M. de Saint-Cyran, se rapporte sans aucun doute à ces événements. C’est la première lettre d’elle citée par FAUGÈRE comme adressée au célèbre abbé; les précédentes, adressées à son frère Arnauld d’Andilly, à Langres et datées de 1635, sont encore remplies de témoignages d'estime pour Zamet. Cette lettre est infiniment suggestive. On y sent « l'emprise » du nouveau directeur : ne

« Mercredi, à quatre heures du matin (1636). Mon Père, Dans l'affliction où

tout net à M. de Langres de ne plus mettre les pieds à Port-Royal, parce qu’« il avait une conduite trop douce, qui entretenait les filles dans de mauvaises habitudes ».

La rupture était consommée. Les conséquences allaient être désastreuses.

Cet acte, en effet, si grave par lui-même et par son retentissement au dehors, ne marqua pas la fin des divisions intestines qui régnaient à Port-Royal et au Saint- Sacrement. Si la mère Agnès « n'avait cédé qu'à force d'avoir été entreprise », ses: compagnes, les anciennes sœurs de Tart, toujours remplies de vénération pour Evêque qui leur avait prodigué à ‘Dijon ses encourage-

j'étois hier en la vue de ma faute, je ne peux faire autre chose que d'avoir recours à Dieu pour le supplier de me donner le moyen de la réparer. J'ai cru qu'il ne falloit pas différer davantage à retirer ma parole. Je fus trouver M. de P. (Madame de Pontcarré) à qui je dis que j'avois pensé à ce qu’elle m’avoit dit. et que cela ne se pouvoit pour beaucoup de raisons. Elle me répondit fort doucement que j'étois libre de faire ce qu'il me plairoit et que cette pensée étoit venue d'elle seule, et qu’elle n'en avoit encore rien mandé à la dame (1). Je la priai de ne lui en point parler, et la remerciai de ce qu'elle ne l'avait point encore fait, el me retirai-là dessus, bien soulagée de voir le mal arrété dans ses suites. Je ne me crois pas pourtant moins coupable devant Dieu, que je supplie recevoir ma pénitence, et qu'ellé me serve de préservation pour ne plus retomber en de pareilles fautes, et de destruclion de la racine qui les produit. Je vous supplie très humblement, mon Père, de me traiter selon l'étendue de la lumière que Dieu vous donne de mes plaies, qui me sont bien souvent inconnues, mais no pas insensibles, car mon cœur me reprend bien souvent quand la raison m'excuse. J'expérimente que Dieu brise les os de ceux qui veulent plaire aux créatures, me trouvant sans force et sans fermeté quand j'ai donné lieu à quelque accommodement humain, quoique imperceptiblement et ne croyant pas le faire. C'est un aveuglement qui est un mauvais effet d'une plus mauvaise cause, et un châtiment que Dieu fait des péchés que j'ai commis de cette nature. Je me trouve maintenant en paix et fortifiée, ce me semble, contre les surprises. Donnez-moi, s'il vous plaît, mon Père, votre sainte bénédiction pour commencer d'être en vérité, mon Père, Votre très humble et très obéissante fille et servante en J.-C. Sœur AGNÈS DE SAINT-PAUL, I. R. B.

Cette dernière phrase « pour commencer d'être... votre fille » fortifie notre opinion que cette lettre est la première adressée par la mère Agnès à M. de Saint-Cyran ; elle écrit € à quatre heures du matin » sous l'influence de ce qui lui a été dit la veille au soir par son directeur, au sujet de «sa faute »; et « sa faute » c'était un « accommodement humain » qu'elle avait fait « imperceptiblement, et ne croyant pas le faire. » La rupture avec Zamet lui fut sans doute présentée comme nécessaire et voulue de Dieu, eu comme un « accommodement divin. » (2)

(1) Sans doute Madame de Longueville.

2) Lettres de la mère Agnès, édit. Faucère, t, I. p. 86.

La MÈRE AGNÈS DE SAINT PAUL ARNAULD

Tableau original de Philippe de Champaigne

(Appartenant à M. Gazier)

ments spirituels, manifestèrent hautement leur douleur.

Parmi ces « révoltées » se trouvait la propre sœur des deux abbesses, Marie-Claire Arnauld, « persuadée, écrit Angélique, qu'il n’y avait pas au monde un plus grand saint que cet Evêque( 1) » et comme elle était très vertueuse et très charitable, elle en attirait plusieurs à son parti. Il fallut faire le siège de chaque « révoltée » en particulier, et ce n’est qu'après de longs mois, des années même -qu’elles finirent par se rendre (2), et accepter les idées spirituelles de M. de Saint-Cyran. Mais alors, ironie cruelle, M. de Saint-Cyran était à Vincennes.

Le vainqueur, en effet, ne put profiter de sa victoire. Après cet éclat, et les commentaires passionnés qui le suivirent, la position n’élait plus tenable pour lui à Port- Royal. Il le comprit, et peu de temps après le départ de Zamet se retira en Berry dans son abbaye (3), laissant aux religieuses M. Singlin (août 1636).

I1 était dit que, dans ce drame, tout le monde devait souffrir, sauf peut-être la mère Angélique qui paraît avoir agi froidement, et sans regret( 4). Zamet prit la chose par le côté surnaturel, mais elle ne lui fut pas moins sensible.

« J'ayme la paix avec Dieu et pour l'amour de luy ävec le prochain, écrivait-il à l’une des religieuses, le 29 juillet 1636 ; je veux l'union, et par conséquent la division me déplaist. On peut avoir

(1) Relations... p. 99.

(2) « Enfin après deux ans environ, la miséricorde de Dieu les délivra de cet état, le plus déplorable où puissent être des âmes religieuses. » LANGELOT, Mémoires, 1, p. 37.

(3) Relations... p. 100.

« L'abbaye de Saint-Gyran, écrit LanceLor, est dans le petit pays de Brenne ou Brienne. qui est entre le Berry, la Touraine et le Poitou, et qui relève de Tours pour le temporel et de Bourges pour le spirituel. Elle fut fondée par saint Siran ou Sigiran, parent de Dagobert, en 641, dans le lieu appelé Lonrey. » (LANCELOT, Mémoires WU, p. 184.)

(4) Une de ses lettres, dont nous ignorons la date, mais sans doute postérieure à la rupture, contient cependant ces curieuses réflexions :

« Je vous avoue, Monsieur, que si Dieu m'avoit affligée d'être religieuse dans une maison divisée, et surtout que l'Evèque supérieur fût d'un côté, quelque cause qu'il y eüt, je n’aurois jamais recours qu'à mes larmes et à mes prières, ne pouvant concevoir qu'il y eût un plus grand mal que les murmures, les aversions et rébellions à un Evêque, et surtout à un qui est de bonnes mœurs. » (Lettres de la Mère Angélique Arnauld, Bib. Nat. f. fr. 19175, lettre 44°, fo 35.)

charité pour tout le monde; il n'y a que la petitesse du cœur et de l'esprit qui nous en empesche. Si nous avions part à l'esprit de Dieu, nous saurions vivre avec tout le monde, quelque contrariété qu'il y eust. Sa bonté va jusqu’à bien faire à ses ennemis, faisant pleuvoir sur eux comme sur les justes et luire sa lumière sur les méchants comme sur les bons. Vous, au contraire, comme si nous avions plus de sèle pour sa gloire que luy, et plus d’innocence qu'il n'en a, nous armons nostre courage el nos langues contre les hommes pour les persécuter et les affliger, bien que souvent ils ne soyent pas coupables, parce que ce n’est pas le zèle de la charité, qui est toujours accompagnée de science, qui nous fait agir. O Dieu, ma Sœur, que cette conduicte est esloignée de la vie des Saincts, auxquels il à fallu de grands appareils avant que de se porter à une guerre ouverte contre le prochain, qu’ils ont tousjours respecté comme l’image de Dieu !... » (1)

Voilà les réflexions qu'inspirait à Zamet son expulsion de Port-Royal; il est difficile d'admettre que «la petitesse du cœur et de l’esprit » fût de son côté.

Triste résultat d’une divergence d'opinion, accentuée par des malentendus et des procédés peu charitables ! Ni Zamet, ni Saint-Cyran ne devaient désormais connaître le repos. Autour d’eux, les passions allaient s’agiter, et le débat, circonscrit d’abord entre les murailles de Port- Royal et du Saint-Sacrement, allait s’élargir. D’un côté, les amis de l’Evêque, M. de Condren, Vincent de Paul, la Cour, les Jésuites, de l’autre, les partisans de Saint-Cyran, les Arnauld, les Le Maître, et tous ceux qui restaient les admirateurs de l’abbesse de Port-Royal, allaient engager une polémique, d’abord verbale, et plus ou moins dissimulée, puis bientôt ouverte et retentissante. Comme pour envenimer le débat, on allait voir se succéder sans interruption une foule d’écrits passionnés, où les personnalités ne seraient pas épargnées. Le Jansénisme allait commencer.

(1) Lettres Spirituelles de Sébastien Zamet, p. 534 C'est nous qui soulignons.

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