‹ Sébastien ZametChapitre 38 sur 142 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les suites de la rupture. — Duvergier de Hauranne suspect dans sa doctrine. — L'arrestation du 44 mai 1638. — Le Mémoire de Zamet. — Comment il fut écrit. Sa portée. Les polémiques qu'il suscite. Les « Réponses » d'Antoine Le Maître et d’Angélique Arnauld. L'intervention du Père Pinthereau. — Que faut-il penser de ce Mémoire ? — La fin de l’Institut du Saint-Sacrement.

Le 2 mai 1638, François Sublet de Noyers, secrétaire d'Etat et confident du cardinal de Richelieu, écrivait de Compiègne à M. de Chavigny :

Du 2 mai 1638, à Compiègne,

Un chastean du Bois de Vincennes est trop beau pour rester sans hostes. Le Roy y envoie M. de Saint-Cyran. Voiés comment vous sortirés d’affaire avec M. d’Andilly, son bon amy. Mais en vérité, s’il est autheur, comme le Roy et son Eminence en ont esté assurés, : des méchantes doctrines qui courent, et dont le P. Séguenot à rempli son livre, il mérite bien pis que la prison. Monseigneur le Chancelier a ordre de le faire arrester le VII et de le faire garder. Et de me croire tout vostre.

De Noyers (1).

Ce curieux billet, écrit douze jours avant l’arreslalion de M. de Saint-Cyran, (car elle n’eut lieu que le 14 mai et fut suivie de celle du Père Séguenot) nous renseigne sur les progrès faits depuis 1636, par Îles « méchantes doc- (rines » attribuées au célèbre abbé.

Depuis deux ans, Zamet et Saint-Cyran avaient quitté Port-Royal et le Saint-Sacrement. L'Evêque avait repris, dans son diocèse, ses travaux apostoliques ; le docteur s’était replongé avec délices dans l'étude opiniâtre

(1) Archives des aff. Etrang. — France, 830, folio 142.

et solitaire des Pères de l'Eglise. Mais en dehors d’eux, malgré eux peut-être, la lutte avait continué ; leurs moindres paroles avaient été colportées partout, et souvent dénaturées. Bientôt, une atmosphère de suspicion: s’était créée autour du nom de M. de Saint-Cyran ; on commençait à parler d’hérésie. Il battait en brèche, disaiton, l'autorité du concile de Trente qu'il appelait « une assemblée de scolastiques » ; il aurait dit à M. Vincent, et à Dom Jouaud, abbé de Prières, que depuis cinq à six cents ans, il n’y avait plus d'Eglise, que celle qu’on voyait, n’était qu'une prostituée ; que la contrition parfaile était absolument nécessaire au sacrement de pénitence ; que l’absolution ne devait être donnée que très rarement ; que les Dominicains et les Jésuites « ces clabaudeurs de l’école » avaient gâté la théologie, et que les Jésuites en particulier devraient être exterminés ; bref «rien n'était devenu plus commun dans le public que de parler de M. de Saint-Cyran. » (1)

Le premier ministre, toujours si bien renseigné sur lout ce qui se disait à Paris, n'avait pas tardé à être mis au courant de ces bruits. Il avait lui-même interrogé M. Vincent, le Père de Condren et plusieurs autres parmi « les plus gens de bien du royaume.» Sachant quelles relations avaient uni Zamet et Saint-Cyran, et quel éclat avait produit leur rupture, il avait fait prier M. de Langres de lui envoyer, de son diocèse, un rapport écrit sur cette affaire et sur les doctrines de M. de Saint-Cyran. Zamel avait alors adressé à l’ancien Oratorien, Achille de Harlay de Sancy, évêque de Saint-Malo, secrélaire et historiographe de Richelieu, un Mémoire destiné à rester secret, el qui dut le jour sept ans plus tard à une indiscrétion des Jésuites.(2)

(1) Rarin, Histoire du Jansénisme, pp. 343 et 347.

(2) Achille de Harlay est l’auteur des Mémoires de Richelieu. M. Robert Lavollée, qui à fait cette découverte, en à donné des preuves très convain- -cantes dans l'Annuaire de la Société de l'Histoire de France, 1904, 3 fascicule. Vivant à la cour, dans l'intimité du Cardinal, il écrivit les Mémoires sous sa direction. Le ms de Rouen, no 3247 porte. « Mémoires escrits par messire Achille de Harlay, évèque de Saint-Malo, par ordre de M. le

Le Mémoire de l’évêque de Langres fut-il la cause délerminante de l'arrestation ? Ne se serait-elle pas produite sans l'intervention de Zamet? question difficile à résoudre, et sur laquelle les amis de M. de Saint-Cyran étaient loin d’être d'accord. Tantôt les auteurs jansénistes font de ce mémoire dont ils parlent la plupart sans le connaître, la principale pièce de le information », tantôt ils affectent de n’y attacher aucune espèce d'importance.

Cet écrit fut, sans doute, une des dix-sept ou dix-huit raisons qui contribuèrent à conduire M. de Saint-Cyran à Vincennes (1); mais Richelieu, croyons-nous, décidé depuis longtemps à sévir contre un homme qui osail lui tenir tête et qu’il jugeait « plus dangereux à Jui seul que six armées » ne fit demander cette pièce à Zamet que pour l’acquit de sa conscience, et pour voir COrroborés par un évêque de ses amis, les rapports quotidiens qui lui étaient faits sur l'abbé de Saint-Cyran.

Quoi qu’il en soit, voici la teneur de cet important document, antérieur de trois ou quatre mois à l'arrestation du 14 mai 1638:

« Je n’ay aucuneaversion pour les filles de Port-Roval ny pour celles du Saint-Sacrement, avec lesquelles j'ay depuis deux ans aussi peu de commerce qu'avec les premières, et aussi peu avec les deux qu'avec celles que je ne vis jamais.

Je leur ay donné l’abbé de Saint-Cyran, le croyant capable de les servir en la vie spirituelle, mais avant que de l'avoir assez cogneu.

Ayant esté estably en cette conduite, il a pris puissance sur les esprits ; en quoy, il à trouvé de la facilité par l'humeur des filles, naturellement amies de changement et de nouveauté, surtout en Marie-Angélique Arnaud, alors supérieure dudit monastère du Saint- Sacrement, à laquelle l’abbé de Saint-Cyran ordonna de tenir secrètes les pensées qu'il luy communiquoit et de me cacher la con-

cardinal de Richelieu. » Celui de Paris (Bib. Nat. fr. 15624) est intitulé : « Journal des Mémoires de M. de Saint-Malo, ès années 1631-32-33, etc. »

Ce rôle important explique, que Zamet lui ait adressé son Mémoire pour Richelieu. Il est infiniment probable, pour ne pas dire certain, que Zamet avait reçu de M. de Saint-Malo, par ordre de Richelieu, un questionnaire en règle auquel ce mémoire est une réponse. Il suffit de le lire attentivement pour s’en convaincre.

(4) M. de Saint-Cyran à Vincennes, avait trouvé, en cherchant bien, dix-sept raisons à son arrestation, Et il ignorait le mémoire de Zamet !...

duite qu’il tenoit envers elle, quoy qu’il n’eût aucune authorité sur ledit monastère et que je l’eusse tout entière alors, comme Supérieur nommé par la bulle de leur établissement.

Cette conduite alloit à ne parler d’autre chose que de pénitence, à se tenir prosternée contre terre. en divers endroits du monastère, particulièrement au chœur, et à ne se confesser que rarement et communier encore moins ; ce qui a esté si avant, que ladite Angélique Arnaud, quoique supérieure, fut une fois cinq mois sans s’approcher de la saincte communion et passa une année le Jour de Pasques sans communier pareillement ; de toutes lesquelles choses elle ne me rendoit aucun compte, à cause des deffenses qui luy en avoient esté faictes ; mais je ne laissay pas de le sçavoir par les filles dudit monastère.

Ladite Marie-Angélique prist tel goût aux discours de l'Abbé, et s’en remplist tellement l'esprit, qu'elle ne parloit d'autre chose que de la primitive Eglise, des canons, des coustumes des premiers chrétiens, des Conciles, des Pères. principalement de saint Augustin, qu’elle en entretenoit mesme les femmes qui l’allaient visiter, lesquelles s’en sont moquées comme d'un entretien extraordinaire et inutile pour elles.

Estant adverty de cette manière de traiter avec le prochain, peu capable de tels discours, j'en dis charitablement mon avis à ladite Marie-Angélique, mais assez inutilement, parce qu’elle m'entreprist moy-même sur les mesmes points, m’alléguant à tout propos sainct Augustin de la Grâce, et sainct Paul de la Prédestination, avec tant d’extravagance, qu'il estoit facile de juger qu’elle en parloit seulement par ouïr dire et sans aucun fondement.

Et d'autant que sur ce point, non plus que sur queiques autres qui regardoient la conduite et les maximes dudit Abbé, je ne m'accordois nullement avec luy, estant esloignés de l'usage et des sentiments présents de l'Eglise, de là nasquit la violente aversion dudit Abbé contre moy, jusque-là que parlant un jour à une fille dudit monastère du Sainct-Sacrement, illuy dit transporté de colère que sa doctrine était bonne, et qu’elle ne pouvoit estre combattue que par les ignorants ou par ceux qui n’avoient pas estudié les Pères, les Conciles, et les maximes de la primitive Eglise.

Cette aversion s'est augmentée, lorsqu'il a sceu que je révélois ses mystères cachés, c’est-à-dire ses pensées plus secrettes sur certains points de doctrine ; comme, que le Concile de Trente n’estoit pas un vray Concile ; que le sacrement de Pénitence n’effaçoit pas les péchez ; que la Communion avoit plus de vertu que la Confession pour l’effacement desdits péchez et pour disposer les hommes à bien mourir ; par conséquent, qu’il estoit plus important de donner le Sainct-Sacrement aux personnes qui estoient en danger de mort, comme aux pestiférés, que de leur administrer

le sacrement de Pénitence ; que la Confirmation, le sacrement de l'Ordre, la Consécration Episcopale effaçoient les péchez quant à la coulpe et à la peine, aussy bien que le sacrement de Baptesme ; que les paroles de l'absolution n’estoient pas opératives, mais déclaratives seulement de leur effet ; que la contrition estoit absolument nécessaire au sacrement de Pénitence pour la rémission des péchez et que l’attrition avec le sacrement ne suffisoit pas ; que les paroles du Concile de Trente en cette matière, se doivent entendre de la contrition, ainsi que quelques Docteurs de Louvain Pexpliquoient, ou bien qu’il falloit dire que le Concile avoit erré en ce point ; et c’estoit là-dessus qu’il disoit qu’on ne devoit point adjouter de foy en ses décisions, parce qu'il n’avoit pas esté célébré avec les formes des anciens Conciles. (4)

Pour toutes ces raisons, ledit Abbé s’est éloigné de moy, et sa fille spirituelle à son imitation ; et d'autant qu'au Monastère du Port-Royal, il ÿ en avoit plusieurs qui ne goustoient pas cette nouvelle conduite, et que trois ou quatre entre autres se roidissoient contre les maximes de l'Abbé et de sa Disciple, s’arrestant avec quelque fermeté aux choses qu’elles avoient apprises de leur communication avec moy, ladite Marie-Angélique obligea l'Abbesse dudit Port-Royal, sa sœur, de me prier par une lettre de ne les plus aller voir, alléguant pour toutes raisons, que j’avois une conduite trop douce pour elles, qui les entretenoit en leurs mauvaises habitudes, lesquelles n’estoient pourtant mauvaises que parce qu'elles ne s’accommodoient pas à leurs maximes, les Filles estant d’ailleurs fort vertueuses et de grande édification à la Communauté; mais cette raison n’estoit pas la principale en leur esprit; il y en avoit une autre qui les engageoit davantage à procurer cet esloignement,

(1) Plusieurs de ces assertions sont, au jugement de l'Eglise, véritablement hérétiques, et la plupart d'inspiration luthérienne.

Le Concile de Trente a condamné celles qui regardent le sacrement de Pénitence et les paroles de l'absolution. L'Eglise enseigne, en effet, que l’attrition, jointe au sacrement, suffit à la justification, et elle réprouve l'opinion contraire, — La Confirmation, l'Eucharistie, le sacrement de l'Ordre ne sont pas institués pour remettre par eux-mêmes, per se, les péchés mortels, puisqu'ils exigent préalablement la grâce sanclifiante dans ceux qui les reçoivent ; toutefois ils les remettent per accidens dans certains cas indiqués par les théologiens, — C'est une opinion également condamnée de soutenir que les péchés mortels sont effacés par la seule contrition du cœur, sans le désir du sacrement. La contrition seule justifie le chrétien, mais cela n’est vrai que de la contrition parfaite, jointe au moins implicitement au désir de recevoir le sacrement. — Enfin, pratiquement, les mourants sont capables de l'absolution, c'est-à-dire susceptibles de la recevoir, ayant parfois leur lucidité même un quart d'heure avant la mort, alors qu'ils ne pourraient plus recevoir la communion et consommer les saintes espèces ; aussi Zamet conférail-il aux pestiférés le sacrement de Pénitence, et non celui d'Eucharistie (BOURRÉE, 0p. cit. p. 672). Cf. pour ces questions théologiques, DENZINGER-BANNWART, Enchiridion, nos 724, 919, 1536.

espérant par ce moyen de ramener à leur conduite les Filles qui tesmoignoient en avoir de l’aversion.

Quant à ce qui est des contentions entre l'Abbé et moy, il n’y en a aucune, n’ayant eu depuis deux ans chose quelconque à démesler avec luy (4), ce qui sera aussi peu à l'advenir, ayant en diverses rencontres reconnu son esprit outrageux et violent, sans nul respect aux personnes qui font la moindre opposition à ses pensées, quoyque fondées en de puissantes raisons. ;

Si son Eminence en veut sçavoir davantage, l'Abbé de Prières, Docteur des Bernardins de Paris, homme sçavant et de bon esprit, qui à l'honneur d’estre secrétaire de Son Eminence en l'Ordre de Cisteaux, l’en pourra informer, ayant eu d'assez particulières communications avec ledit Abbé, pour en sçavoir encore plus que moy. »

Je soubs signé Achilles de Harlay, Evesque de Sainct Malo, recognois que le Mémoire cy-dessus m'a esté envoyé tel qu'il est écrit, il y a trois ou quatre mois, par Monsieur l'Evesque de Langres.

Faict à Ruel, ce 26 may 1638.

Signé, De Harcay, Ev. de St-Malo. (2) »

Tel est ce Mémoire, dont il serait puéril de nier l’importance. Zamet, en effet, y dénonce le premier toute la doctrine qui sera plus tard condamnée sous le nom de Jansénisme. Vincent de Paul et Condren s'étaient contentés de parler à Richelieu, mais n'avaient pas ‘écrit. Condren, interrogé par le Cardinal au sujet du livre du Père Séguenot sur la Virginité,(3) avait renié énergiquement et

(1) La forme même de cette phrase : Quant à ce qui est : prouve que Zamet répond à une question posée par M. de Saint-Malo. Le dernier paragraphe : « Si Son Eminence en veut sçavoir davantage. » prouve bien que Richelieu voulait savoir, et que Zamet ne pouvait se dispenser de répondre.

(2) Cette attestation de M. de Saint-Malo, signée de sa main, fut jointe au Mémoire, afin de l’authentiquer, car il n’était pas signé. Reçu depuis trois ou quatre mois, (ce qui prouve que Richelieu depuis longtemps se préoccupait de M. de Saint-Cyran) ce mémoire fut authentiqué le 26 mai, c'est-à-dire après l'arrestation, pour être inséré au dossier de l'Information. Zamet n'avait sans doute pas prévu l’usage qui en serait fait. — Quant à sa publication, Dow CLémencer affirme avec raisonsqu’elle vint des Jésuites. Il est certain qu'ils le publièrent les premiers (le P. Pinraereau, en particulier) et qu'ils en répandirent des copies manuscrites, puis imprimées dans Paris. Mais comment se l’étaient-ils procuré ? Il semble bien que Laubardemont, chargé de | « Information » contre M. de Saint-Cyran, soit responsable de cette « fuite », à moins qu'il ne faille en accuser quelqu'un de ses: secrétaires. D'ailleurs, il y eut « fuite » de tous les documents de l « Information. » La Bibliothèque Nationale possède un des rares exemplaires imprimés de ce « Mémoire ». (Bib. Nat. Ld# 152).

(3) De la Sainte Virginité. Discours traduit de S. Augustin, avec quelques

le livre et l’auteur, et avait affirmé que les théories exposées dans cel ouvrage ne venaient pas de l’Oratoire, el avaient pu être communiquées au Père Séguenot, esprit faible, que par M. de Saint-Cyran. Et si l’on considère la date de la double arrestation, qui conduisit l’un à Vincennes, l’autre à la Bastille, on peut croire que la conversation de M. de Condren avec Richelieu dut peser aussi lourdement dans la balance que le Mémoire de Zamet (1). Seulement, il n’en resta pas trace, tandis que l’évêque de Langres, obligé d'écrire parce qu'il était loin de Paris, dut porter tout le reste de sa vie, la peine d’avoir confié ses pensées au papier. Lorsque plus tard, en 1645, après la mort de M. de Saint-Cyran, le dossier de l'instruction ou mieux de l’« information » ouverte contre lui eût été indiscrètement livré à ses ennemis,. on trouva le Mémoire de Zamet, on le fit circuler dans le public, et de nouveau lPévêque, de Langres, homme si calme, et si modéré, se trouva ramené, malgré lui, au milieu de la mêlée. Tandis qu’il continuait tranquillement dans son diocèse à réformer et à édifier, son Mémoire était à Paris l’objet des louanges dithyrambiques des Jésuites, et des attaques violentes de leurs adversaires.

Ces derniers, avant de répondre au Mémoire de M. de Langres, tentèrent d'en obtenir une rétractation, Comme la pièce en litige n’était pas signée, une sorte de doute subsistait encore dans certains esprits sur son authienticité. Qu'il désavouât le Mémoire qui courait sous son nom, et lon n’écrirait pas contre lui !... Zamet n'hésita pas. Il écrivit'de Langres à son frère, M. de Saint-Pierre, une lettre qu'il lautorisait à rendre publique, dans laquelle

remarques pour la clarté de la Doctrine. À Paris, chez Jean Camusat, rue S. Jacques, à la Toison d'or, 1638. Bib. Nat. C 3093).

(4) Rap, qui n’est pas suspect, dit expressément que M. Vincent et M. de Condren furent « les deux principaux accusateurs de Saint-Cyran ». « Ce qu'ils en avaient dit dans le secret au Cardinal avait eu tout son effel…. Car ce fut principalement sur leur témoignage que Richelieu prit la résolution de faire arrêter Saint-Cyran, ne connaissant point dans le royaume deux plus hommes de bien. » (Histoire du Jansénisme, p. 387). De même, Saint-Cyran, dans sa prison, accusait surtout M. de Condren.

il déclarait « qu'il mourrait bien plutôt que de fairence tort ni à la vérité, ni à sa conscience, ni à Sa digni - LAS AA

Alors commencèrent à paraître les « Réponses au Mémoire de M. de Langres.» Les plus importantes furent celles d'Antoine Lemaître et d’Angélique Arnauld.

Le célèbre avocat lui fit l'honneur d’une « réponse générale » et d'une « réponse particulière » qui parurent en 1645 dans un ouvrage composé avec la collaboration d'Antoine Arnauld, et intitulé: « Apologie pour feu messire Jean Du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cy ran.(2) »

Ces Réponses, qui ne contiennent pas moins de deux cents pages, alors que le Mémoire n’en contient que quelques-unes, sont écrites d’un style solennel et pompeux, souvent lourd et alambiqué. Elles fourmillent de citations empruntées à la Sainte Ecriture, aux Pères de l'Eglise, aux théologiens. Dans la Réponse générale, M. de Saint- Cyran est «un saint, un héros, une victime » ; il est d’abord comparé à Saint Charles Borromée, puis à Jésus- Christ. M. de Langres est un calomniateur, bien qu’il y ait des circonstances atténuantes ; son mémoire n’a aucune valeur, Richelieu n’en a pas tenu compte el a dit « qu’il n’était pas nécessaire d’y faire aucune répon-

(4) Pivraereau: Les nouvelles et anciennes Reliques de messire Jean du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, Paris, 1648, p. 10. Sur ce livre, voir plus loin, p. 278, Zamet ne pouvait d’ailleurs agir autrement. Appelé auprès de Laubardemont, le 10 juillet 1638, lors de l'information contre Saint- Gyran, il avait d’abord refusé de répondre, invoquant le privilegium. fort ; un évêque ne devait pas comparaitre devant un juge laïc. Laubardemont avait insisté, disant qu'il ne pouvait le dispenser de faire sa déposition, sans l’ordre du chancelier. Le lendemain, 44 juillet, le commissaire se rendit à l'hôtel du chancelier à 8 heures du matin. Zamet arriva peu après, fit sa remontrance au chancelier, et lui présenta une déclaration signée (le mémoire) « lecture de laquelle déclaration ayant été faite et après que ledit seigneur Evêque a affirmé icelle contenir vérité, mondit seigneur le chancelier l’auroit mise en nos mains, et nous auroit verbalement ordonné d'icelle retenir pour être insérée en notre procédure et annexée à la minute des présentes, » (/nforformation. faite par Laubardemont ; citée dans PINTHEREAU, p. 88).

(2) « Cette Apologie est divisée en quatre parties: la première est de M. Arnauld ; la deuxième est de M. Le Maître : la troisième et la quatrième sont encore de M. Le Maître avec quelques additions de M. Arnauld. » Dox Czémencer, AHist. littér. de Port-Royal, p. 69. Bibl. Mazar., ms 4533.

se (1) » (alors pourquoi ces deux réponses de M. Lemaître ?...) M. Zamet est comparé à Saül jaloux de David, «parce que les filles d'Israël chantaïent que Saül en avait tué mille et David dix mille » ; il parle « outrageusement » de M. de Saint-Cyran, «il ne daïgne pas seulement l’appeler le sieur abbé de Saint-Cyran, mais simplement l’abbé de Saint-Cyran. » Cependant, son excuse, c’est que son Mémoire n’est qu’'«e un ramas des faux bruits qu’on avait semés contre M. de Saint-Cyran ».… « D’autres que M. de Langres ont répandu ces erreurs en divers lieux ». « .. La vérité nous oblige à ne pas les attribuer originairement à M. de Langres, mais à des rapports qu’on lui a faits, auxquels il a seulement prêté son nom... Du reste, si nous examinons cette pièce telle qu’elle est sortie des mains de M. Langres, elle ne peut être prise que pour un simple mémoire, pour un écrit informe, pour un simple récit d’une personne privée, qui décharge non pas sa mémoire, mais ses mémoires sur Île papier. (!}) Ce n’est pas un acte qui soit en forme. M. de Langres ne le signa point alors, et dans l’impression même qui en a été faite depuis peu, il n’est pas signé de lui, et on a voulu suppléer le défaut de sa signature par la reconnaissance d’un Prélat, à qui il l'envoya en 1638 ; que, s’il l’a signé depuis, ce qui ne paraît pas, l'équité et la sincérité nous obligent à ne pas lui en faire de reproches, sachant que s’il l’a signé, ce n'aura pu être de lui-même, mais comme malgré lui, et qu’on ly aura engagé par des importunités violentes et contre sa volonté, puisqu'il l'avait assez clairement témoigné, en ce qu’il n'avait pas voulu signer d’abord et ne l'avait point signé, et en ce qu'il a fait voir que tant s’en faut qu'il ait voulu se rendre partie et former une accusation en justice contre M. de Saint-Cyran, qu’il déclare formellement dans son Mémoire qu’il « ne veut avoir rien à démêler avec luiàl’avenir non plus que par le passé » (2).

Ces subtilités se retrouvent dans la « Réponse particu-

(1) Réponse générale. p. 52.

(2) Réponse générale au Mémoire de M. de Langres, p. 34, 35 el suiv,

-lière au Mémoire », et les Jésuites ne manquèrent pas de les relever. Cependant, au lieu de s’en tenir à ces vagues considérations, Le Maître essaie de serrer de près le texte du Mémoire et d'y répondre point par point. Il cite des extraits de lettres privées de Zamet, antérieures à la rupture, qui font l'éloge de M. de Saint-Cyran, et il conclut que lamitié qui avait existé entre eux, devait. empêcher M. de Langres de se faire son accusateur. — A° quoi le Jésuite Pinthereau répondra que l'intérêt supérieur de la religion passe avant les lois de l’amitié. — A l'accusation que M. de Saint-Cyran éloignait les religieuses de l'Eucharistie, Le Maître répond qu’en effet la Mère Angélique fut cinq mois sans communier, mais « C'était pour faire un renouvellement, et il faudrait apprendre de sa propre bouche les raisons particulières pour lesquelles elle désira de faire ce renouvellement, de pratiquer plusieurs austérités de la Pénitence et d’ajouter pour un temps la séparation de l'Eucharistie, comme la plus grande mortification à toutes les autres. »

Au grief d’hérésie, « de mystères cachés, de pensées plus secrètes, sur certains points de doctrine », Le Maïtre oppose les prédications publiques de Saint-Cyran et ses écrits, qui ne contiennent rien de semblable ; il ajoute que si M. de Saint-Cyran € lui a dit des hérésies », il devait rompre sur-le-champ avec lui et défendre aux filles du Saint-Sacrement de le voir.

Cependant, l’auteur de la Réponse, tient à discuter la plus grave de ces accusations, à savoir que, selon M. de Saint-Cyran, « les paroles de l’'absolution n'étaient pas opératives, mais seulement déclaratives de leur effet. »

« Le premier, écrit-il, qui porta cette accusation, fut un abbé bernardin, M. de Prières. Ce fut à l’abbaye de Maubuisson que M. de Saint-Cyran, ayant appris de cet abbé que M. l'abbé de La Charmoye, vicaire général des Réformés, se plaignait que les filles ne profitaient pas de l'usage fréquent des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et qu'il était résolu de leur défendre d’en approcher si souvent, M. de Saint-Cyran répondit, en faveur de M. l'abbé de la Charmoye, que les filles n'avaient peut-être pas assez de soin dese préparer à recevoir l'absolution. Et il ajouta que pour leur ôter

cette confiance trop grande, qui les rendait négligentes, on pouvait leur dire que quelques docteurs célèbres comme saint Bonaventure ou Pierre Lombard, maître des Sentences, avaient tenu que l’absolution. du Prêtre ne faisait pas tout et qu’elle supposait une préparation plus grande que celle peut-être qu'elles y apportaient.

Le Maître reconnaît ensuite que « plusieurs religieuses de Port-Royal se raidissaient contre les maximes de l'abbé et de sa disciple », comme Paffirme Zamet. Seulement, il voit dans « cette fermeté, qui dura près de deux ans, une grave désobéissance contre les supérieurs ». Il avoue aussi que « les mères de Port-Royal ont été bien aises que ces révoltées ne vissent plus M. de Langres ». Quant à M. de Saint-Cyran, « il a eu si peu de dessein de les attirer à lui, qu'il n’a parlé qu'à une seule( 1)... »

L’illustre avocat, persuadé qu'il a démontré la parfaite innocence de son client, conclut:

«Il était bien raisonnable que le Fils de Dieu protégeàt ainsi l'innocence et le mérite de celui qui avait entrepris de soutenir l'honneur et la pureté de son Epouse, de défendre les ouvrages de M. le cardinal du Perron contre les quatre ministres, qui les ont attaqués si insolemment, et de consacrer ses travaux et ses veilles au service de l'Eglise. »

A son tour, Marie-Angélique Arnauld écrivit un « Mémoire pour servir d'éclaireissement contre celui de M. de Langres. » Il fut publié à la suite des Relations écrites par la Mère Angélique Arnauld de ce qui est arrivé de plus considérable dans Port-Royal. Nous y avons fait de larges emprunts pour essayer de rétablir son rôle

(1) Réponse particulière... p. 193. Cette affirmation est contredite, nous l'avons vu, par les témoignages de la mère Agnès et de la mère de Ligny. On rencontre dans tous ces récits, postérieurs de dix à quinze ans pour la plupart aux événements, de telles contradictions, que la vérité serait souvent difficile à déméler, si les erreurs ou les omissions des uns n'étaient réparées par les affirmations des autres. Le Maître, en effet, en parlant ainsi, ne pouvait soupçonner que la mère de Ligny, la mêre Agnès et d’autres encore, écriraient les lettres que nous citons, et que ces lettres seraient un jour publiées.

Une autre remarque s'impose au sujet de cet ouvrage d'Antoine Le Maître : Do CLémencer et d'autres auteurs jansénistes lui ont emprunté de nombreux passages textuels, sans jamais les donner comme des citations. Hermanr luimême n'est pas sans reproche à ce sujet.

dans la rupture survenue entre M. de Langres et M. de Saint-Cyran.

Le ton de cette réponse est parfois acerbe et dur... Le Maître avait composé une plaidoirie pour un ami, Angélique écrivait pour sa justification personnelle ; de plus, Port-Royal commençait à être persécuté. Ces deux raisons suffisent à expliquer certaines vivacités de lan-

gage.

Zamet avait écrit dans son Mémoire :

« Cette conduite alloit à ne parler d'autre chose que de pénitence, à se tenir prosternée contre terre en divers endroits du monastère, particulièrement au chœur, et à ne se confesser que rarement et communier encore moins » (4).

La Mère Angélique répond :

CA légard de ce qu’il dit que j'ai parlé de pénitence, j'avoue lavoir fait, non par la conduité de M. de Saint-Cyran qui n’enseigne pas à dire, mais à faire, mais pour satisfaire au désir de toutes nos sœurs (une seule exceptée) (2) et au mien propre. Dieu nous ayant fait connaître par les sermons que M. de Saint-Cyran nous avait faits, quelle était l'obligation des religieuses, et surtout de nous qui prétendions fonder un Ordre dédié à honorer le Saint- Sacrement, nous demeurâmes si confuses de la manière dont tout cela s'était fait, et du peu de préparation que nous avions apporté à une telle œuvre, qu’il était mal aisé de nous modérer ; et nous n’eûmes-pas moins besoin de sa prudence pour retenir nos Sœurs, afin qu'elles n'excédassent point, que nous avions eu de sa lumière et de son zèle pour nous faire connaître nos devoirs et nous exciter à nous y rendre. » (3)

Elle s'étonne que l’on puisse reprocher aux religieuses leurs prosternements, « puisque les Saints et Notre-Seigneur Jésus-Christ même l'ont fait. »

€ Pour la sainte Communion, je confesse. écrit-elle, que j'ai été depuis Pâques jusqu'à PAssomption de la Sainte Vierge sans m'en approcher, non par là persuasion de M. de Saint-Cyran qui vint exprès les veilles de l’Ascension, de la Pentecôte, du Saint-Sacre-

(1) Voir plus haut, p. 266.

(2) On à vu plus haut qu'il y avait plusieurs religieuses « qui se raidissoient contre ces maximes », el non pas une seule,

(3) Mémoire pour servir d'éclaircissement… dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de Port-Royal, Utrecht, 1742, I, p. 477.

ment et de la Visitation pour m’y exhorter, mais je ne m'y pus résoudre. » (1)

Elle reconnaît également, comme l'écrit Zamet, qu’elle

passa une année le jour de Pâques sans communier » ; elle ajoute:

« M. de Saint-Cyran ne sut rien de cette omission, que le jour de l’Octave que je m’acquittai de ce devoir ; ce qui ôte le prétendu crime de cette faute, à laquelle j'ai satisfait devant Dieu, comme je crois, si j'ai souffert avec humilité les discours qu'on en a faits par tout Paris. » (2).

La mère Angélique conteste ensuite que Zamet eût « l'autorité entière sur la maison »,; elle qui, en 1627, avait tant désiré le voir seul supérieur. Enfin elle s’étend longuement sur Mademoiselle de Chamesson, sur « les choses à quoi M. de Saint-Cyran trouva à redire », sur la manière dont elle fit exclure « cette fille » par la mère Geneviève le Tardif, et Zamet par la Mère Agnès (3). Cependant elle n’attribue pas au Mémoire de Zamet, l’'emprisonnement de son directeur. La Relation qui précède son Mémoire, se termine en effet par cette déclaration très nette:

« L'Evêque de Langres fit ce mémoire, dont il a été tant parlé, qu’il donna à un autre Kvêque, pour le donner au Cardinal de Richelieu, lequel, pour d’autres raisons qui lui étaient plus considérables, et y étant encore poussé par le P. Joseph, fit arrêter par les ordres du Roy M. de Saint-Cyran, qu’il fit mettre au Bois de Vincennes. (4) »

A la longue dissertation d'Antoine Le Maître, au subtil

(A) Zbid. p. 478. Saint Vincent de Paul, dans une lettre adressée le 10 septembre 1648 « à M. d'Horgny, prêtre de la Mission, à Rome » parlant de ces faits, et du Mémoire de Zamet, écrivait : « Ce n'est pas s'arrêter à des pointilles que de remarquer des désordres si notables, et qui ne tendent qu’à la ruine entière de la sainte communion; et tant s’en faut que des gens de bien doivent mettre en pratique des maximes si pernicieuses ; ils ont juste sujet de les mépriser et de concevoir mauvaise opinion de ceux qui les autorisent. » (Lettres de saint Vincent de Paul, Paris, Pillet, 4880, t. II, 1647-1653).

(2) Zbid. p. 479.

(3) Nous avons raconté plus haut ces événements et cité de larges extraits de ce Mémoire. Voir pp. ;

(4) Aelation d'Angélique, p. 102 ;: Mémoires pour servir. I, p. 370.

mémoire d'Angélique, Zamel opposa le silence le plus absolu.

Cette attitude, que ses adversaires exploitèrent contre lui, fut inspirée, croyons-nous, par sa vertu, et aussi par le parti-pris de ne plus s'occuper de cette triste affaire. Que lui importait désormais ce qui se disait ou s’écrivait à Paris? Il avait quitté cette ville sans esprit de retour...

© Quelques jours après l'arrestation du 14 mai 1638, l’Institut du Saint-Sacrement, suspect depuis deux ans dans sa doctrine, avait été frappé par l'archevêque de Paris. Sur son ordre, toutes les religieuses avaient été transportées le même jour à Port-Royal, et le monastère de la rue Coquillière était devenu désert. On avait beaucoup parlé de ce coup de force ; on l'avait interprété de de diverses manières. Mais Jean-François de Gondi n'avait rendu compte à personne de son acte.

Etrange destinée que celle de cet Institut! A peine fondé, il avait failli sombrer sous les coups pérfides de M. de Sens. Il n’avait résisté à l'orage, que pour devenir, par une sorte de fatalité, un foyer de divisions et de haines ; l’amitié de M. de Langres et de M. de Saint- Cyran y avait été détruite, en même temps que la bonne harmonie des religieuses entre elles ; bien plus, il était devenu, aux yeux des dévots, le berceau de la nouvelle hérésie, le berceau du Jansénisme(1). Enfin, le troisième supérieur, M. de Paris, qui lui avait toujours été hostile, l’avait ruiné définitivement dans la cinquième année de son existence !..

Après tous ces événements, Zamet désirait le silence ; il sut le garder avec dignité. Peu désireux d'occuper encore l’opinion publique de sa personne, non seulement il ne répondit pas aux écrits d'Antoine Le Maître et de la mère Angélique, mais il fit retirer des librairies tous les exemplaires de son Mémoire qu'il put trouver, et cela explique que tant d'écrivains jansénistes du xvine siè-

(1) La chose y est, à défaut du mot.

Per

cle ne l’aient pas connu. Il fit plus ; ayant appris qu'une mère de Dijon, qui avait été témoin de tout ce qui s'était passé à Port-Royal, écrivait des Mémoires, comme on le faisait à Paris, il interdit absolument ce jeu innocent, et rappela les religieuses à l'humilité.

«Je ne saurais assez admirer, écrivait-il à Madame de Pourlan, l'inclination que nous avons à nous élever. Cela n'est-il pas bien agréable que ma Sœur N. ait eu la pensée de rédiger par écrit ce qui s’est passé depuis quelques années en votre Maison ? N'y fautil pas ajouter vos confessions annuelles, et vous aurez le discours véritable de tout ce qui s’est fait chez vous. Attendons que nous ayons ressuscité les morts, que nous ayons réformé tous les monastères de l’Ordre, et puis nous songerons d’en laisser quelque Mémoire à la postérité. Petit potiron (4) d'une nuit, petit ver de terre, petit moucheron que le moindre souffle est capable de réduire au néant, âmes faibles que les tentations em portent à tout propos ! A quoi donc pensons-nous 9 Oui, ma Mère, je suis en ceci de la partie, et le premier à la tête de votre troupe, pour faire celte vér1table confession de mes faiblesses ; travaillons par une sainte pénitence à faire que Dieu oublie nos péchés, et non à procurer que le monde sache de nous des vertus qui n’y sont peut-être point et n'y seront peut-être jamais, si nous ne prenons de meilleures pensées. Pardonnez-moi, ma Fille, je vous en dis beaucoup par mon imprudence à parler de moi et de toutes mes misères ; je suis infirme, et vous êtes fortes, je suis roturier et vous êtes nobles, et élevées dans les voies de Dieu. Ce sont les paroles de l’Apôtre aux Corinthiens, qui se glorifiaient dans l’éminence de leurs dons. » (2)

Si cette lettre peut plaire aux amateurs de spiritualité, combien l'historien préférerail qu’elle n’eût pas été écrite, et que les Mémoires de Tart puissent être comparés à ceux de Port-Royal ! Combien il eût été préférable aussi que le Prélat se défendiît lui-même ! Un homme qui ne se défend pas, est condamné d'avance. La postérité à lu et relu, depuis deux siècles et demi, les Mémoires de Port-Royal, et elle n’a jugé Zamet que d’après ces « Relalions ».

Si l'évêque de Langres ne voulut pas rompre le silence, d’autres se chargèrent de le défendre malgré lui,

(4) « Potiron » signifie sans doute ici : champignon. (2) Bournée, Vie de Madame de Courcelle de Pourlan. Préface.

ceux-là mêmes qui avaient livré son Mémoire à la publicité. Le Jésuite Pinthereau, dans un ouvrage dédié « à Messieurs de la Sacrée Faculté de Théologie de Paris » et intitulé les Reliques de Messire Jean du Verger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran(1)(1646), se proposa de démontrer que les écrits de M. de Saint-Cyran étaient remplis d’hérésies, et invoqua le témoignage de Zamet. Il prit même directement à partie Antoine Le Maître. Voici un extrait de la dédicace dans laquelle l’auteur supplie les docteurs de Sorbonne de condamner les écrits de l’« hérésiarque ».

«L'Eglise même, au service de laquelle toute votre Faculté est est entièrement dévouée, et à qui, tous tant que vous êtes, prenant le bonnet de Docteur, vous avez fait serment d'une inviolable fidélité, jusques à l’effusion de votre sang, exige de vous en une occasion de telle importance, l’accomplissement de vos promesses, et vous tend les bras, afin que vous la tiriez de l'oppression et que vous la vengiez de ces enfants dénaturés, qui refusent de la reconnaître pour mère, et qui s’efforcent, à vos yeux, de substituer en sa place celle que J.-C. ne leur a point laissée. .

€... Vous avez encore intérêt, Messieurs, pour la conservation de votre corps, à ne pas laisser plus longtemps les esprits douter de vos sentiments : à raison que /a jeunesse, que vous recevez maintenant parmi vous et qui doit un jour, en votre place, composer cette célèbre Faculté, court impunément après ces nouveautés, et se fait des opinions de toutes ces erreurs, qui seront de véritables Hérésies, lorsque l’âge el le temps y auront ajoulé l'opiniâtreté ; car, soit qu’ils se laissent gagner à l'espérance d'acquérir plus tôt de la gloire dans un nouveau parti qui n’est pas encore le plus nombreux, soit que les intrigues perpétuelles et les artificieuses poursuites d’une cabale qui commence les surprenne, soit que le mauvais exemple de quelques Docteurs anciens qui se sont détachés de la vieille créance, pour adhérer à la nouvelle, les persuade, soit qu'enfin ils prennent pour problématiques des opinions sur qui

(1) La 2e édition (1648) a pour titre: Les nouvelles et anciennes reliques. etc. — L’exemplaire de la Bibliothèque Nationale porte à la première page cette note manuscrite: « Livre très rare et curieux. » Puis au verso, cette diatribe enflammée, écrite vraisemblablement au XVIIe siècle par le propriétaire du livre :

« Liber mendaciïis atrocissimis plenus, calumniis, quas impius scriptor gratis procudit, scatet, virtutique impudenter detrahit. Flammis ultricibus purgelur !

Ego humillimus jansenista et abbatis Sti Cigirani amicus, hoc testor, »

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