‹ Sébastien ZametChapitre 40 sur 142 · LA GUERRE DE TRENTE ANS ET SA RÉPERCUSSION DANS LE DIOCÈSE DE LANGRES · texte numérisé non relu

LA GUERRE DE TRENTE ANS ET SA RÉPERCUSSION DANS LE DIOCÈSE DE LANGRES

La misère du peuple : la guerre, la peste, la famine (1631-1652). — La charité de l’'Evêque. Ses aumônes et son dévouement. — La Confrérie de la Charité de Langres. — La fondation à Langres (1638) et à Dijon (1642) de l'Hôpital de la Charité. — Le fonctionnement de ces œuvres permet de supposer l’action de la Compagnie du Saint-Sacrement.

L'évêché de Langres, par sa situation d’évêché-frontière, était voué à tous les malheurs de la guerre ; ils ne lui furent pas épargnés sous le règne de Louis XIII. Si la Lorraine souffrilt cruellement de la politique de son duc Charles IV, assez hardi pour faire la guerre au roi de France, la Champagne et la Bourgogne connurent les mêmes horreurs, et traversèrent alors l’une des plus tristes périodes de leur histoire. La guerre, la peste, la famine, ces trois grands fléaux de lPhumanité, les ravagèrent à la fois. A lire dans les documents contemporains, le récit des misères populaires et des atrocités commises par les bandits armés, Croates, Suédois, Impériaux, qui parcouraient les campagnes, à la solde de la Lorraine, de l'Espagne ou de la France, on éprouve pour le pauvre

peuple de ces provinces un sentiment de douloureuse pitié. La guerre de Trente ans fut pour le diocèse de Zamet un désastre d’une étendue incalculable. :

Le frère de Louis XIII, Gaston d'Orléans, ce perpétuel intrigant, habile à compromettre les autres, sauf à les sacrifier ensuite à son ambition, fut cause des premières incursions ennemies en Champagne. Ligué avec sa mère Marie de Médicis contre Richelieu, il s'était d’abord réfugié en Belgique auprès de lexilée, puis bientôt en Lorraine, afin d’exciter Charles IV à prendre les armes contre le ministre exécré que le Roi persistait à garder. Il lui avait en même temps demandé la main de sa sœur, Marguerite de Lorraine (1630). Le duc, aussi léger, aussi intrigant que Gaston, avait consenti; Marie de Médicis, par opposition à Richelieu, avait également donné son adhésion. Louis XIII, furieux de ce projet, avait envahi la Lorraine, dans l'espoir d'empêcher le mariage. Mais il était trop tard. Secrètement, le 3 janvier 1632, dans le parloir des Dames du Saint-Sacrement, dont Catherine de Lorraine était abbesse, le cardinal Nicolas François de Lorraine, évêque de Toul, avait béni l’union de Gaston et de Marguerite (1).

Irrité de se voir prévenu, Louis XIIT avait alors imposé à Charles IV un traité humiliant et gardé Marsal, puis à l'annonce de lexpédition de Gaston en France, il s'était emparé de La Mothe, et avait pris possession de la Lorraine. Cependant Gaston était entré dans le Bassigny au mois de juillet 1632 avec un corps de deux mille Croates ; il se présenta bientôt devant Langres. Cette ville qui se glorifiait d’avoir toujours été fidèle à ses rois, et d'avoir contribué par l’un de ses prêtres à la rédaction de la Satire Ménippée, refusa de lui ouvrir ses portes. Dijon

(4) Richelieu songea quelque temps à faire casser ce mariage, Comme ayant été conclu sans le consentement du Roi; il considérait ce consentement comme nécessaire, parce que Louis XIII étant sans enfants, Gaston était l'héritier éventuel de la couronne, La plupart des prélats lui étaient favorables : M. de Saint-Cyran, au contraire, aurait soutenu dans quelques conversations la validité, et le cardinal, au dire du prisonnier de Vincennes, ne l'avait pas oublié: c'étail là une des dix-sept raisons de son arrestation,

qui en 1630, avait expié durement la sédition de Lenturlu(1), suivit l'exemple de Langres, et fit même tirer le canon sur les troupes de Gaston qui se vengea en brûlant le faubourg Saint-Nicolas. Tandis qu’il poursuivait la folle équipée de Castelnaudary, que son complice Montmorency devait payer de sa tête, le duc de Lorraine, chassé de ses Etats par les troupes françaises, se jetait bientôt dans les bras des Impériaux, et allait de concert avec Gallas, se fixer en Franche-Comté pour faire, de cette province, des incursions fréquentes en Champagne et en Bourgogne. Lorrains, Hongrois et Croates apparaissaient fréquemment dans les villages situés près des sources de l’'Amance, pillant, ravageant, incendiant le pays ; cruels el rapaces, ils tuaient une partie des habitants qui tombaient entre leurs mains, et faisant les autres prisonniers, en exigeaient d'énormes rançons. De leur côté, les Suédois, alliés de la France, avaient établi en 1633 un camp reltranché près du bourg de Jonvelle sur la Saône ; de là, ils faisaient des reconnaissances dans tout le Bassigny qu'ils rançonnaient comme les Impériaux.

Ce n'était là cependant que le prélude des hostilités. Le 19 mai 1635, Louis XIII déclarait solennellement la guerre à l'Espagne et à l'Autriche, et la France entrait en campagne avec quatre armées. Celle du Rhin, commandée par la cardinal de la Vallette, s’unit aux Suédois de Bernard de Saxe-Weimar pour lutter contre Gallas et Charles IV. Les Comtois ayant violé la neutralité, Louis XIII leur déclara la guerre l’année suivante, et le prince Henri

(1) Le Roi s’étant rendu en personne dans cette ville le 28 avril 1630, avait défendu de sonner les cloches et de tirer le canon à son arrivée; de plus il avait fait enlever de la ville ct transporter dans le Château toutes les pièces d'artillerie, pour marquer son indignation ; le maire, les échevins, les capitaines, lieutenants et enseignes, avec un grand nombre de principaux bourgeois, avaient dû lui demander pardon à genoux. Alors Louis XIII, voulant se souvenir « que c’est d'icy que le christianisme est entré dans la Maison Royale » ne voulut pas, dit-il, « exercer toutes les rigueurs que méritait cette faute. » Cependant il réduisit les privilèges de la ville, se réserva de ratifier à l'avenir l'élection du maire et de le choisir lui-même sur une liste de trois noms, fit abattre la tour Saint-Nicolas, défendit aux vignerons d'habiter désormais Ja ville, etc. (Cf. La sédition arrivée en la ville de Dijon le 28 février 1630. Paris, 1630, Bib. Nat. L36b, 2710).

de Condé fut nommé lieutenant général ; il dut bientôt lever le siège de Dôle le 14 août, et la Bourgogne fut envahie. Les Lorrains commandés par Clinchamp traversérent le Bassigny pour opérer leur jonction avec les Impériaux ; ils incendièrent Fremoy, Montigny, Varennes et Saccagèrent fout sur leur passage. Gallas passa la frontière et vint à leur rencontre avec 90.000 hommes.

La situation était critique. La Vallette, Weymar et Turenne tinrent conseil à Langres le 8 Septembre, afin d’organiser la résistance ; le lendemain Condé arriva, discuta avec eux et retourna à Dijon.

Cependant l’armée ennemie avançait du côté de Langres. Elle détruisit successivement Coublanc, Buxières et Fayl-Billot, et c'était un triste Spectacle pour les Langrois, dit un contemporain, « de voir des créneaux de leurs murailles tout l'horizon en feu ». À Hortes, les habitants s'étant réfugiés dans l’église, et quelques-uns ayant tiré du haut du clocher une douzaine de coups de feu sur les Croates, ceux-ci massacrèrent quatre cents personnes, mirent le feu à l’église, et brûlèrent cent soixante-cinq Maisons ; le dommage fut estimé à 40.000 écus. Dès lors les villageois des environs « jouant de leur reste, furent contraints de tenir les bois pour la pluspart, et sans avoir acception de party, tuaient Suédois ou Croates à toute rencontre ».(1)

Charles de Lorraine, Gallas, et leurs généraux tinrent conseil à leur tour, pour savoir s’il fallait attaquer la Champagne ou la Bourgogne. Dans le premier cas, le siège de Langres s’imposait ; le duc de Lorraine disait qu’il était nécessaire de prendre la ville d'assaut, fût-ce au prix de 15.000 hommes ; Gallas « la considérant de loin avec des lunettes d'approche », se décida pour la Bourgogne. Du reste, La Vallette et Weymar ne restaient pas inactifs ; Isolani surpris dans son camp près de Coublanc, laissait 2500 Croates sur le terrain et Weymar le poursuivait jusqu'aux portes de Champlitte. Gallas alors

- (1) Récez, Æistoire de la ville et du diocèse de Langres, Mss. du Grand Séminaire,

entrant en Bourgogne s’empara de Fontaine-Française et Mirebeau, et ravagea les villages voisins. À Pontailler, toute la population fut passée au fil de l'épée, l’abbaye de Bèze fut complètement détruite ; partout les mêmes horreurs se renouvelaient : ces bandits massacraient sans pitié les hommes valides, outrageaient les femmes, les religieuses, les enfants, mettaient le feu aux moissons pour affamer l’armée ennemie, et les pauvres populations étaient obligées de transporter au loin leurs pénates. Cependant le général autrichien eut la malencontreuse idée d'aller mettre le siège devant la petite ville de Saint-Jeande Losne. Le colonel Rantzau tint vaillamment pendant huit jours, et fit une sortie très meurtrière pour les assiégeants ; les eaux de la Saône débordèrent, entraînant soldats et bagages(1). Gallas découragé dut lever le siège et repasser le Rhin (octobre 1636).

(4) La Vallette rendant compte à Chavigny de cette affaire, ne parle pas du débordement de la Saône et attribue tout le mérite de la retraite de Gallas à la sortie de la garnison. Voici son récit: « Monsieur, Ce gentilhomme que M. le Prince envoye à la Cour vous pourra dire les particularités de ce qui s'est passé au siège de St-Jehan de Laosne. La garnison que M. le Prince y avoit establie a fort bien servy. Mr de la Motte d'Hodancour qui commande à Bellegarde, ayant nouvelle de l'approche des ennemys y jetta quatre-vingts ou cent hommes de son régiment commandés par un Lieutenant qui à fort bien fait. Ils soutindrent un assault devant que Mons” de Rempsault y arrivast avec les troupes de cette armée qu’il commandoit, lesquelles estant entrées dans la place, firent une grande sortie sur les ennemys, leur firent quitter les dehors qu'ils avoient pris et lever le siège. Ils y ont perdu beaucoup de gens. Les sr de Sus et de Bouelle, fils du s° d'Estrades y ont fort bien fait. Le lieutenant-colonel du Régiment de Cavalerie de Mons de Rempsault a eu quatre Chevaux tués soubz luy en un jour et a esté blessé de deux coups d'espée. I mérite bien que le Roy luy donne quelque récompense en considération de sa valleur et de la perte qu'il a failte. Les prisonniers qu'on à amenés iCy aujourd'huy disent que les ennemys retournent en diligence du costé de Grey et que Gallas doibt repasser en Allemagne. L'esloignement des trouppes de Monsr le Duc de Weismar qui s'estoient advancces à Nuits et la faiblesse de nostre armée nous ont osté le moïen d'entreprendre sur les ennemys au passage des Tilles. On croit qu'ils ont perdu plus de deux mile hommes, soit au siège, soit à leur retraite, les gens de M. de Rempsault en ayant tué beaucoup de ceux qui demeuroient derrière, à son retour de St-Jehan de Laosne. Je faictz estat de vous depescher le sr de Vanteau dans deux ou trois jours qui vous entretiendra plus au long de toutes choses. Cependant je vous assureray que je suis avec l'affection et la recognoissance que je doibs, Monsieur,

Yostre bien humble et très affectionné serviteur.

. Le Cardinal de la Vallette.

A Dijon, ce VIT novembre 1636. (A. Etrang. France, 1491, fe 26, Autographe).

Les misères des paysans ne touchaient cependant pas à leur terme. Les armées française et suédoise revinrent prendre leurs quartiers d'hiver à Torcenay et dans les environs de Langres, et y firent autant de mal que les Croates. Pendant de longues années le pays fut OCCUPÉ militairement ; en 1639, Louis XIII et Richelieu se rendirent à Langres et y restèrent huit jours ; ils visitèrent en détail les fortifications et ordonnèrent d’en construire de nouvelles du côté du midi. À la harangue du Maire le Roi répondit « que la fidélité des Langrois luy estoit bien connue ; qu’ils continuassent à bien faire et qu’il les Chérirait de plus en plus ». En témoignage de sa bienveillance, Louis XIII accorda à la ville de Langres l’érection d’un présidial (1640).

La paix dé Westphalie elle-même ne mit pas complètement fin aux horreurs de la guerre dans le diocèse de Langres. La Fronde qui survint bientôt, et de nouveau la guerre franco-espagnole eurent encore une répercus sion désastreuse sur ce malheureux pays ; de sorte que pendant ces vingt dernières années, Zamet eut la tristesse de voir son troupeau décimé et malheureux.

Du moins la charité de l’'Evêque grandit-elle avec les circonstances et essaya-t-il de remédier de lout son pouvoir à tant de fléaux réunis. Persuadé du néant de toutes choses, hormis la charité, sevré de toute espérance humaine, il mit noblement en pratique ce qu'il avait tant recommandé aux autres dans ses lettres de direction: il se détacha de plus en plus de lui-même pour se donner davantage à autrui; laissant ses adversaires continuer à Paris leurs brûlantes polémiques, il se livra tout entier à ses diocésains ; son âme, naturellement douce et miséricordieuse, s’élargit en présence de la misère, et la vénération qui dans le diocèse de Langres s’attacha à sa mémoire, vient sans nul doute de cette inépuisable charilé qu'il exerça de plus en plus jusqu'à sa mort. La charité, tel fut pour lui lépilogue des événements de Port-Royal.

À la guerre, nous l’avons dit, s’étaient jointes la peste

et la famine. Venue d'Orient à la faveur des guerres dont la Hongrie et l'Allemagne avaient été le théâtre, la peste avait fini par menacer la France. Dès 1629,“elle avait fait son apparition en Lorraine; de là elle passa bientôt en Champagne et gagna Paris, exerçant partout de terribles ravages. Pendant six ans, elle fit de nombreuses victimes à Langres et dans tout le diocèse. Les pestiférés étaient conduits dans des loges en dehors de la ville, et le son d’une clochette avertissait les habitants de se détourner sur leur passage. Il y avait autour de Langres plus de trois cents loges ; les cimetières de Brevoine, de Saint-Sauveur, de la Maladière et de la Belle Chapelle furent remplis et il en fallut inaugurer un nouveau. En la seule année 1637, cinquante-huit ecclésiastiques moururent à Langres de la contagion ; un Capucin, le P. Placide, se signala par un extraordinaire dévouement, visitant les malades sans relâche pour leur prodiguer les secours spirituels et matériels, jusqu'à ce qu’il fût lui-même emporté par le fléau ; cette même année, 5.500 personnes furent moissonnées à Langres et aux environs, soit par la peste, soit par la guerre.

À Dijon, des mesures très rigoureuses avaient été prises contre la peste, et il semble que proportionnellement au chiffre de la population, la mortalité y ait été moins considérable. Cependant une délibération de la Chambre de ville nous apprend qu'en 1637 les maisons « contagiées » étaient au nombre de 732. Les malades étaient transportés dans la « Maïson en l'Ile », située au faubourg d’Ouche, sur les bords de la rivière. Comme à Langres, les pestiférés étaient visités par les Capucins, qui recevaient de la ville ou des curés des paroisses quelques « gratifications » pour cet objet. Afin de circonscrire la contagion dans la mesure du possible, et de supprimer les bouches inutiles, ordre fut donné aux « pauvres escoliers étrangers » de quitter la ville, et « défences faites aux Dijonnais de les loger chez eux. » Les habitants de la Comté et même des villages voisins, de Gevrey en particulier, furent avertis qu’il leur était

interdit de venir à Dijon sous peine d’être arquebusés. (1) Grâce à ces moyens énergiques, le fléau alla en décroissant et finit par disparaître en 1638.

Toutes ces misères s’accompagnaient par instants de la famine, et les denrées de première nécessité s'étaient élevées à un taux excessif. En 1636, une douzaine d'œufs sa payait 50 sols, un œuf frais 6 sols, un levreau 5 livres, une perdrix 4 livres, un chapon 3 livres 10 sols, une aune de saucisse 10 sols ; un particulier de Rolampont s'étant hasardé d’aller pendant la nuit charger une corde de bois dans la forêt de Nogent, et ayant eu le bonheur de l’amener jusqu'à la porte Saint-Didier, la vendit 28 livres 10 sols argent comptant, avant que d’entrer dans la ville, ce qui était un prix énorme à cette époque ». (2) En 1641, on voyait, dans les champs, des hommes s’atteler aux charrues, faute de chevaux pour les traîner. (3) À cette date, presque tous les villages frontières étaient abandonnés depuis 1636.

Tristement intéressant est à ce sujet l « estat », dressé en 1641(4) pour l’Assemblée du Clergé, des remises d’impôt faites aux « bénéficiers dudict diocèse qui ont esté ruinés ei spoliés ensuite des incursions des gens de guerre

(1) (Archives communales de Dijon, Série E).

(2) RéGez. (Xavier de) ms. déjà cité. On peut juger de l'augmentation des vivres par la comparaison avec les prix courants de 1635, en France, tels que nous les trouvons dans un document officiel : « Un bœuf vif » se vendait 45, 20 à 25 écus ; un mouton, 6 à 7 livres ; un veau, 8, 9, 10 livres, et la viande 4 sols la livre « au plus cher » ; un poulet, 10 à 12 sols la pièce; un pigeon, 8 sols ; un lapin, 16 sols; une caille, 5 sols « au plus cher » ; une perdrix, 16 sols « au plus cher » ; un canard, 12 sols ; un agneau ou un chevreau, une livre 40 sols ; un ortolan, 5 sols, une bécasse, 16 sols; un lièvre 42 sols : une douzaine d'œufs, 12 sols ; un kilog. de beurre, 5 sols ; une livre de sucre fin, 14 sols ; une livre de figues, un sol; un chou-cabus, un sol. (Aff. Etrang. France, 818, fo 55).

(3) « L'an 1641, le samedy sixiesme apvril la nécessité du labourage a esté si grande en ce païs que l'on à veu six hommes attelés à la cherue en forme et place de bestes et la rer pour labourer au finage de Tourcenay et pour confirmation de ce, les sieurs Raoux, curé dudict Tourcenay et Houdry, curé de Chalindrey y estoient présents... Le mesme est arrivé à Choiseul en Basssigny et à Fayl Billot en 1637. »

(Journal de Clément Macagrer, curé d'Orthes, p. 153).

(4) Arch. Nat. Gs, 1243. Voir Pièces justificatives, XXIV. La guerre de Trente ans et le diocèse de Langres.

ennemis de l’Estat, desquels ledict diocèse est frontière, tant des pays du Comté de Bourgogne que de Lorraine, comme aussi par les armées suédoises qui ont fait quartier d'hiver en ce diocèse par l'espace de huit mois ès années 1636 et 1637, et par le séjour des armées des Ducs de la Valette, Duc de Longueville, et Vaubecourt ». Tous les bénéfices, cures, abbayes, ou prieurés, y sont énumérés, avec le chiffre de la décharge, et la quittance donnée en marge par le bénéficiaire. Comme un lugubre refrain, revient à chaque instant dans la nomenclature des villages la mention: ruiné, brûlé et abandonné, {’abbesse de Belmont, Sœur de Saint Belin, a écrit en marge le 22 février 1641: « Je soussignée certifie avoir joui du contenu au présent article de l'arrêt de remise, ayant esté contrainte d'abandonner mon abbaye depuis six ans en çà qu'elle est ruiméenel frontière du comté de Bourgogne. » Dans le doyenné du Bassigny, les prieurés de Choiseul, de Clefmont, de Montigny-le- Roi sont déclarés « abandonnés depuis cinq ans pour estre frontières des ennemys de l'Etat » ; les églises paroissiales de Poinson, Is-en-Bassigny, Chauffour, Epinant, Avrecourt, Pouilly, Dammartin, Choiseul, Vilrey, Montigny le-Roi, Nogent-le-Roi, Poulangy, Marnay, Foulain, Noyers, sont déclarées « abandonnées » ; Luzy, dit un acte du 10 novembre 1640, qui « souloit estre d’ordinaire de six à septvingt feux est à présent réduit au nombre de Six feux tant seulement ». (1)

Un autre document de 1648 nous révèle la continualion des mêmes misères. « L'an 1648, le 2e jour d’aoust, par devant nous, Pierre Perret, conseiller du Roy en ses Conseils, Lieutenant Général au Bailliage de Chaumont, en nostre hostel en présence du Procureur du Roy et de Maître Simon Bruant, commis au Greffe dudict Bailliage, ont comparu llustrissime et Révérendissime Evesque et Duc de Langres, Pair de France, et les députés du diocèse dudict Langres par Maître Pierre

(1) Arch. de l'Aube, Carton, 279, liasse 413.

due

Cyvart, leur procureur, assisté de Maître Claude Potin, avocat, qui nous ont baillé requeste et exposition qu'il leur est important d'informer Sa Majesté et faire savoir à Nosseigneurs de son Conseil, les désolations, ruines, incendies et autres actes d’hostilité commises dans le diocèse de Langres tant par les ennemys de PEtat que par les Suédois et autres gens de guerre qui y ont pris logement et Passage ; au sujet de quoy la plus grande partie des bourgs et villages sont entièrement ruynés et désertés d’habitants, les uns estant morts de peste et famine, et les autres ayans quitté leur demeure et passé en d’autres provinces, pour se mettre à couvert des misères communes qui sont dans le pays, estant vray de dire que depuis l’année 1636 jusques à présent, les courses des ennemys de l'Etat, tant du comté de Bourgogne que duché de Lorraine, n’ont aucunement cessé; quoyque la prise de La Mothe le fist espérer ; depuis laquelle néantmoins, les garnisons de Luxembourg, Biche, Montmédy et Hombourg n’ont laissé de courir, comme elles font encore à présent, Jusques à trois lieues proche de cette ville de Chaumont, prenant des prisonniers auxquels ils font payer de grandes rançons, et emmènent les bestiaux des laboureurs et ravagent tout, ce qui donne telle terreur et espouvante aux villageois que la pluspart n’ont sceu aller à leurs moissons et autres ouvrages de campagne, de peur de tomber entre les mains des ennemys ; de quoy ledit Seigneur Révérend Evesque el les députés du Clergé requéroient qu’il fust par nous informé, attendu que tous ces désordres se font journellement dans ce bailliage, aussy bien que dans celuy de Langres, et qu'à cet effet, commission leur soit octroyée pour faire assigner tesmoings, sur quoy veu leur requeste et ledil procureur du Roy sur.ce ouy, nous avons ordonné qu’en sa présence il sera par nous informé des faits. » (1)

L'enquête faite par le juge de Chaumont révéla des détails navrants. Tous les témoins interrogés signalèrent

(4) Arch. Nat. G$ 1243. Voir aux Pièces Justificatives. (XXIV. > Procés-verbal de l'enquête officielle de 1648.)

les excès de toute sorte commis par les Croates. Jean Chauvot, laboureur demeurant au bourg Saint-Marie, dit « que la veille de la Pentecoste de l’année dernière, un parti d’ennemys vint au bourg Sainte-Marie où ils prirent et emmenèrent tous les bestiaux, baïllèrent un coup de fusil à Nicolas Benoist au travers du corps et un coup d’espée à sa femme, et emmenèrent deux prisonniers qui ont payé rançon telle, qu’elle les a ruynés ». François Chevry, procureur du Roy en la prévoté d’Andelot « dit qu'environ la sainte Yves dernière, le sieur François Vallée fut pris prisonnier par les Croates à environ un quart de lieue d’Andelot, et mené aux bourgs proches de la Mothe, où il fut trois jours, et pour sa rançon a esté contraint de fournir trente pistolles, ce qui est cause de sa ruyne totalle ». Joseph Roblot, laboureur, demeurant à « la Vieille Creste », Jean Cornevin, prêtre, curé de Bourdons, Nicolas Simonnot, greffier, et une foule d’autres rapportent des faits analogues.

Les instances de l'Evêque réussirent du moins à obtenir du Roi des arrêts de décharge en faveur de ses diocésains. Pour les années 1636, 1637, 1638 et 1641, Les décharges annuelles furent de 38.000 livres, pour 1643 de 12.614 livres, pour 1644 de 20.000 livres. Ces remises d'impôts, exigées par les circonstances, ne donnaient cependant pas de pain aux paysans, et à certains moments, en 1652 par exemple, la famine était telle que les malheureux campagnards « venaient par troupes à la ville, et se pressaient à la porte des boulangers, où ils passaient quelquefois deux jours entiers avant d’obtenir une livre de mauvais pain ; on leur vendait le son jusqu'à 50 sols le bichet (1). » Le trait suivant montre à quelle extrémité les pauvres affamés étaient réduits: « Un gros cheval de carrosse de l’Evesque, tout couvert de farcin et rendant une odeur insupportable, fut conduit hors de la ville (de Mussy) et étouffé; dès

(1) RéceL. op. cit, année 1652,

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