LA CHARITÉ DE L'ÉVÊÈQUE
qu'il fut écorché, le peuple se jeta dessus avec une telle avidité que plusieurs furent blessés des coups de couteau qu’ils reçurent en dépeçant cette charogne, qui fut enlevée en moins d’une heure. » (1) Des paysans en arrivèrent à manger de l’herbe dans les prés; « une pauvre femme portant et allaictant son petit enfant a esté trouvée en une prairie, ayant encore la bouche pleine d'herbe et en mangeant comme une beste, et son petit enfant encore vivant entre les bras ».(2)
Quelle avait été pendant cette longue période de souffrances, la conduite de l’évêque de Langres envers ses diocésains ?
Dès 1631, la misère élant déjà considérable, les trois corps de ville s'étaient assemblés le 24 février en la maison épiscopale, afin de prendre des décisions au sujet des pauvres. Zamet étant à Paris, Janniot, son vicaire général le représentait, le chanoine Jobelin était le délégué du Chapitre ; Girault du Cray, maire de Langres, les échevins, le procureur fiscal, les directeurs du « bureau des pauvres » étaient présents. On décida de faire sortir de la ville tous les pauvres étrangers qui s’y trouvaient et de leur donner un secours suffisant pour retourner au lieu de leur naissance. Le nombre des pauvres de la ville étant d'environ sept cents, on établit « sur tous les habitants, selon leurs charités, facultés et moyens, une cote extraordinaire, dite la cote des pauvres ». Mais on craignit bientôt de ne pouvoir les nourrir longtemps. Zamet, averti par le Père Robin(2), qui préchait alors à Langres, écrivit de Paris la lettre suivante, qui produisit une excellente impression sur les habitants :
(1) Zbid.
(2) Macuerer. Journal, année 1652, LI, p. 142.
(3) Macmerer, qui nous donne ce détail dans son Journal, p. 87, ne dit pas à quel ordre appartenait ce religieux, il fait suivre son nom de cette mention : « grand prédicateur qui preschoit en ladicte année à Langres. »
mon Révérend Père,
Je viens tout présentement de recevoir vostre lettre du 14° de ce mois ; je contribueray volontiers tout ce que vous jJugerez raisonnable pour la nourriture des pauvres ; j’escris à cest effect à l’Argentier (1) pour fournir ce que vous aurez ordonné, et si nous n'avons de l’argent en main, il y a de l’argenterie à Langres que jy destine de très bon cœur ; c’est un secours auquel je suis obligé en plusieurs manières, et je ne le refuseray pas quand l’occasion m'en sera donnée. Le bien des évesques est aux pauvres et nous n'en sommes que les administrateurs ; quoyque ce ne soit pas sans douleur que je voye la misère des pauvres, je tiens néanmoins à bénédiction singulière de les servir en leurs nicessités, et que Dieu me donne un si ample moyen de luy rendre en leurs personnes ce que j'ay reçu de sa main libérale. Ne m'espargnez donc pas, sil vous plaist, et usez-en avec la mesme liberté que si vous disposiez de vostre propre bien. Je supplie la divine bonté de vous donner la récompense de vos soings et la gràce d’y persévérer.
Je suis, mon Révérend Père, vostre très affectionné serviteur,
SÉBASTIEN, E. de Langres.
En post-scriptum, le Prélat ajoutait :
L’argenterie de ma chapelle vaut plus de deux mille escus; si elle est toute nécessaire, je la donne de bon cœur; elle n’a jamais esté mieux employée, et je vous supplie d’en user très librement, et de l’engager pour ce qu’il vous plaira (2).
Le Père Robin porta 500 livres au bureau des pauvres, et les magistrats imposèrent l’'Evêque de cent livres par mois. Il se plaignit qu'on leût trop épargné, et dès qu'il fut de retour à Langres, fit distribuer des aumônes considérables. Il nourrissait d'ordinaire quatre-vingts à cent pauvres dans sa ville épiscopale, et s’informait avec soin des pauvres honteux de son diocèse, pour les secourir el les préserver du déshonneur et de la ruine ; parfois il donnait jusqu’à trois ou quatre mille livres. Il avait recommandé aux gens de sa maison de ne refuser l’'aumône à personne. Tous les jours, il faisait faire à midi une distribution générale de pain et de potage aux
(1) L’argentier de Zamet est nommé, dans un acte du 12 octobre 16926, « Maistre Noel Génuy. » (Arch. de la Hte Marne, G. 562). L'Evèque fut parrain d'un de ses enfants.
(2) Macnerer, Journal, p. 37, Bourne, op, cit. p. 474,