‹ Sébastien ZametChapitre 43 sur 142 · TENTATIVE DE DÉMEMBREMENT DU DIOCÈSE DE LANGRES · texte numérisé non relu

TENTATIVE DE DÉMEMBREMENT DU DIOCÈSE DE LANGRES

Les Dijonnais désirent l'érection d’un évêché à Dijon. — Le Roi et l'Evêque y consentent. Le Chapitre s'y oppose. — La « Monogamie » de Du Saussay. — Rome donne raison à Zamet cent ans plus tard (1731).

Dijon, depuis longtemps, par sa situation de capitale du Duché de Bourgogne, l'accroissement de sa population, la beauté de ses édifices et la richesse de ses habitants, était devenue plus importante que Langres, dont elle dépendait toujours au spirituel. Cette sujétion pesait aux Dijonnais qui, dès 1578, avaient adressé une requête au roi Henri III, à l'effet d'obtenir l'érection d'un siège épiscopal dans l’abbaye de Saint-Bénigne : « les moines pourraient être sécularisés, disait-on, et deviendraient les chanoines de la nouvelle cathédrale ». Le Roi renvoya l'affaire au Pape Grégoire XIII ; celui-ci, en présence de l’opposition de l’évêque de Langres, Charles d'Escars, et de son chapitre, débouta les Dijonnais de leurs prétentions. Une nouvelle tentative, sous Henri [IV et Clément VIII, aboutit à un nouvel échec. Enfin, en 1630, le succès parut prochain. Zamet avait compris, au cours de ses visites pastorales, que le diocèse de Langres était trop vaste pour un seul évêque, et la haute idée qu'il se faisait des responsabilités de sa charge lui avait, plusieurs fois déjà, inspiré le désir de les partager avec un coadjuteur ; pendant près de trois ans (1627-1630) il avait visité si assidûment son diocèse, qu'il n’avait pas trouvé le temps d'aller à Paris, et lors-

que de Port-Royal, quelque lettre pressante le suppliait de venir pour la consolation des âmes qu'il y dirigeait, il répondait que tel n'était pas le vouloir de Dieu, et qu’il se devait avant tout à son diocèse.

Aussi, en 1630, loin de protester, comme son prédécesseur, contre le projet des habitants de Dijon, Zamet le fit sien, et présenta lui-même à Louis XIII une supplique pour demander l'érection d’un siège épiscopal, non plus à Saint-Bénigne, mais dans la Sainte-Chapelle ou Chapelle du Roi. Il n’était pas question de créer deux diocèses distincts. Langres devait conserver sa primauté d'honneur et toutes ses prérogatives d’'Eglise-mère ; son évêque devenant évêque de Langres et Dijon, recevrait de ce fait un accroissement de dignité; il aurait plus d’autorité pour réprimer les scandales et les abus ; d'autre part, la ville elle-même et le pouvoir royal verraient augmenter leur prestige, car « Dijon a un gouverneur royal, un Parlement, une Chambre des Comptes et plusieurs nobles corps qui la rendent à bon droit célèbre. Il ne lui manque qu'un siège épiscopal. L'église de la Sainte-Chapelle convient mieux que toute autre pour cette érection ; le doyen et les chanoines y consentent, et les religieux de Saint-Bénigne ne seront ainsi troublés ni dans leurs droits ni dans leur discipline monastique. » Zamet, en formulant une demande aussi MOdérée, avait peut-être la pensée, comme on l'en accusait à Langres, de fixer sa résidence habituelle à Dijon; peut-être même songeait-il à obtenir un coadjuteur qui l'aiderait à administrer ce grand diocèse, et pourrait habiter plus ordinairement Langres, de sorte que, grâce à une fiction de droit, il y aurait eu en réalité deux évêques dans le diocèse de Langres.

Le danger était sérieux pour l'Eglise de Langres, dont le Chapitre ne pouvait supporter Pidée de voir diminuer ses antiques privilèges, et Dijon, « sa fille », l’égaler en dignité. Le conseil du Roi avait rendu le 19 février 1630, un arrêt favorable aux intérêts des Dijonnais, et encouragé l’Evêque à poursuivre laffaire en cour

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de Rome (1). Que faire en présence d’un péril aussi pressant ? On chercha du secours à Paris, et l’on trouva un docteur de Navarre, André du Saussay, curé de Saint- Leu et Saint-Gilles, qui consentit à se charger de la défense du Chapitre et publia, en 1632, un volume in-folio, dédié au Pape Urbain VIII et intitulé: De Monogamià episcopali et unitale ecclesiastic@ dissertatio, seu insign's ecclesiæ Lingonensis divortium detrectantis pia ac necessaria defensio. Ad Sanctissimum Patrem et D. N. Dominum Urbanum VIII, Pontificem Maximum. (2)

Ce long plaidoyer, disons-le sans ambages, est un chefd'œuvre d’emphase et de mauvais goût. Selon les habitudes du temps, la Sainte-Ecriture est constamment invoquée pour appuyer des raisons trop souvent spécieuses ou futiles. Il contient d’abord la supplique du Chapitre au Pape, puis un long avertissement au lecteur. La dissertation elle-même est divisée en deux parties. Dans la première sont exposées les raisons que l’évêque de Langres met en avant pour demander l'érection du siège de Dijon. La deuxième partie contient les motifs qu’a le Chapitre de s'occuper à cette tentative.

Tout d’abord, un Evêque ne peut avoir qu’une seule Eglise-Cathédrale. Son Eglise, c’est son épouse. En désirant établir une cathédrale à Dijon, l’évêque de Langres ressemble à Jacob le patriarche qui, se fatiguant des embrassements de la féconde Lia, désira ceux de la belle Rachel, ce qui ne lui causa que des tourments(3).

(1) Voir le texte du « Consentement et advis du Conseil privé du Roy » aux Pièces Justificatives, (XXVI).

(2) Auctore Andrea Du Saussay, Parisino, $. R. E. Protonotario, Ecclesiaste Regio, necnon SS. Lupi et Ægidii Lutetiæ Pastore. — Parisiis, apud Petrum Chaudière. MDCXXXII, in-4 (B. N. L3k, 233).

André Du Saussay fut nommé parle Roi à l'évêché de Toul en 1649 ; mais Innocent X refusa jusqu'à sa mort de lui octrovyer ses bulles. Il ne les obtint que d'Alexandre VII en 1655, ne fut sacré qu’en juillet 4656 et n’entra à Toul que le 5 juin 4657. Le Gallia christiana, lui reproche d’avoir promu aux ordres des incapables, « minus peritos... » « Malebat siquidem non satis versatos in doctrina operarios habere quam prorsus indigere. » I] mourut en

(3) « At quod in affectibus nutet, duas in partes propensus, sicut dudum Jacob Patriarcha, qui fœcundæ Liæ fastidiens amplexus, speciosæ Rachel

Que si les Dijonnais triomphent, ce sera la mort de l'Eglise de Langres, la rivalité entre les frères ennemis, Dijonnais et Langrois (perennis colluctatio). La conclusion est celle-ci: Salva nos, perimus, Beatissime Pater.

L'auteur toutefois se défend de vouloir attaquer M. de Langres, qu'il juge « sinon supérieur, du moins égal aux plus grands évêques des temps anciens, qu’il admire et vénère comme le miroir vivant de toute probité et de toute vertu, et l’astre le plus illustre de notre France » (1). Dieu le garde de lutter, lui pygmée, contre Atlas, lui pauvre rat contre l'éléphant, lui humble hysope contre le cèdre. « Il lui demande pardon d'avance », il ne se fait suppliant que pour l'Eglise de Langres.

Quant aux raisons alléguées par l’Evêque dans sa supplique au Roi, Du Saussay les juge insuffisantes. En effet, les évêques de Langres ont toujours porté beaucoup d'intérêt à la ville de Dijon; ils ont doté magnifiquement les églises dijonnaises. Une fille se contente de la dot qu’elle reçoit de sa mère ; l'Eglise de Dijon doit se contenter des dons que lui a faits l'Eglise de Langres.

Les raisons du Chapitre, de s'opposer à ce projet, sont peut-être — quelques-unes du moins — encore plus subtiles. Elles sont au nombre de dix:

1° La nouveauté de la chose demandée par l’Evêque. (Cest nouveau, donc c’est monstrueux, au sens latin, monstrum.)

2° L’antiquité et la célébrité de la ville de Langres dès l’époque romaine.

thalamos expetivit, quam superinducens, in varios distractus animi motus, non tam lucta cum superno pugile defatigalus quam diverso amore sauciatus. claudicavit. Sic plane Episcopus cetero qui strenuus et fortis novæ sponsæ Divionensis ulique Capellæ caplus amoribus novis sibi eam nupliis copulare peroplat, nobilissimæque conjugis Ecclesiæ Lingonensis thoro cupit adciscere, consortium ipsi honoris impartiens et amoris ».

(1) « .…..Quem vivun velut, totius probitatis simulacrum ac eximiæ pielatis speculum, clarissimumque Galliæ nostræ sidus, eadem admiratione suspicio, quà juste debiti cultûs prosequor veneratione, » (Præmonitio ad lectorem, p. 2),

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