‹ Sébastien ZametChapitre 45 sur 142 · UNE ABBESSE RÉVOLTÉE RÉFORME DE L'ABBAYE BÉNÉDICTINE DE ROUGEMONT · texte numérisé non relu

UNE ABBESSE RÉVOLTÉE RÉFORME DE L'ABBAYE BÉNÉDICTINE DE ROUGEMONT

Les troubles de l’abbaye (1621-1644-1653). — Enlèvement de l’Abbesse par ordre du Roi. — L'inventaire. — Incohérence du gouvernement d'Anne d'Autriche. — Lettre de Zamet à la Reine. — La réforme.

Si l’évêque de Langres éprouva des congrégations nouvelles fondées sous son épiscopat une sensible satisfaction, les anciennes abbayes lui causèrent parfois d’amers soucis. Par suite de la nomination du Roi, les monastères de femmes de l'Ordre de saint Benoît ne semblaient plus devoir s'illustrer que par les scandales de leurs abbesses. Maubuisson avait eu Madame d’Estrées, le Puits d'Orbe avait eu Rose Bourgeois, Rougemont (1) eut Lucrèce de Rochefort. Son histoire, comme celle de ses émules, ne peut exciter que l’indignation et le dégoût.

Fondée, selon une tradition immémoriale, au 1x° siècle, sous Charlemagne (2), mais plus probablement dans les premières années du x siècle, l’abbaye de Rougemon était, vers 1620, composée de bonnes religieuses, mais dirigée par une abbesse sans vocation. La conduite de celle-ci était telle qu'à la suite d’une procédure en

(1) Rougemont est aujourd'hui un village de 350 habitants, situé à deux lieues de Montbard.

(2) Claude Fyor, en 14696, écrit: « La tradition immémoriale veut que l’abbaye de Rougement ait été fondée au commencement du IXe siècle par l'empereur Charlemagne, en un lieu champêtre, situé sur la rivière d’Armançon, dans la comté de Tonnerre, et sur les limites de la Comté de Champagne, au diocèse de Langres. L'église de cette abbaye est dédiée à Notre- Dame, sous le titre de la Nativité, et l’on voit encore à présent, au-dessus du portail, les statues de l’empereur Charlemagne et de l’impératrice, l’une de ses femmes. » (Histoire de l'église abbatiale et collégiale de Saint Estienne de Dijon, Dijon, MDCXCVI).

règle, l’'Official de Paris, par une sentence du mois de janvier 1621, la déposa, déclara son titre d’abbesse vacant el impétrable, et ordonna qu’elle vécût en simple religieuse dans un autre monastère, à la charge pour l'abbaye de Rougemont de lui payer une pension annuelle de deux cents livres.

L'exécution de la sentence n’eut pas lieu. L’abbesse déposée continua d'exercer les fonctions de sa charge jusqu'en 1644. Emue des plaintes qu’elle recevait, da Reine régente Anne d'Autriche ordonna au supérieur légiltime de Rougemont, Jean de Boucher Flogny, prieur de Moutiers-Saint-Jean, de faire une information contre Lucrèce de Rochefort, et contre sa sœur Françoise, religieuse professe de l’abbaye de Saint-Jean d’Autun, qui vivait avec elle à Rougemont.

Aussitôt linformation commencée, le supérieur avait rédigé quelques ordonnances et constitutions, nécessaires au rétablissement de l’ordre. L’évêque de Langres les avait approuvées le 1er juin 1644. Toutes les religieuses de l'abbaye consentirent à les recevoir, à l'exception de l’abbesse et de sa nièce, Renée de Rochefort, qui refusèrent d'en entendre la lecture au Chapitre. Loin de vouloir se soumettre, et déférer aux vœux de ses religieuses, Lucrèce de Rochefort en appela comme d'abus, et obtint un arrêt du Parlement de Paris, portant surséance des ordonnances. Anne d'Autriche y répondit par un arrêt du Conseil du Roi, en date du 7 octobre 1644, portant que les ordonnances seraient exécutées et la procédure continuée. En exécution de cet arrêt, le Grand Prieur acheva l'information et rendit une sentence analogue à celle de l’Official de Paris, sauf que la pension de l’abbesse déposée était élevée de deux cents à quatre cents livres ; sa sœur devait être reconduite à Saint-Jean d’Autun, « pour y être corrigée et disciplinée par les ordres de son abbesse ».

Comme précédemment, les deux sœurs firent appel au Parlement de Paris, et de nouveau le Parlement, sans

RÉFORME DE L'ABBAYE DE ROUGEMONT Si

doute par esprit d'opposition, rendit un arrêt en leur faveur (8 avril 1645).

Alors le Conseil d'Etat résolut d'en finir ; le Prieur de Moutiers-Saint-Jean fut informé que l’abbesse et sa sœur allaient être enlevées de l’abbaye, par ordre du Roi, et qu’il eût à faire, aussitôt après leur départ, l’inventaire des objets présents au monastère. Au jour dit, le 22 mai 1645, l'opération de police eut lieu, et le supérieur de Rougemont dressa le procès-verbal suivant :

« Vu la commission du Conseil d'Etat du Roy, dûment signée et scellée du grand sceau, du 12% de may 1645, par laquelle il est ordonné au sieur de Melleville, exempt des gardes de Sa Majesté et aux gardes de sa suite de se saisir en nostre présence de Sœur Lucrèce de Rochefort, abbesse dudit Rougemont et de Sœur Françoise de Rochefort Lucé. religieuse professe de l’abbaye de Saint- Jean d’Autun, pour les conduire au monastère des filles des Magdelonnettes de la ville de Paris... Nous Jean de Boucher, savoir faisons que cejourd’'huy 22 dudit mois et an, lesdites de Rochefort estant parties dudit Rougemont et conduittes dans un carrosse par ledit Sieur de Melville, exempt, et les gardes du corps, suivant sa commission, Nous avons assemblé et convoqué de nostre autorité les Révérendes Mères Prieure et Religieuses de ladite abbaye, S' Christine de Gellan, prieure, Anne de Gand, Marie de Balathier, Anne Bretagne, Guillemette de Conigan, S' Renée de Rochefort, sœur religieuse de ladite abbaye, laquelle a refusé de s’y trouver, lesdites Prieure et Religieuses représentant et composant la communauté de ladite abbaye, auxquelles ayant fait entendre et mesme fait faire la lecture de ladite commission, afin qu’elles eussent à y obéir et satisfaire conformément à icelle, Nous avons présidé et procédé à l'inventaire des choses susdistes.….. »

Suit le détail de l'inventaire: d’abord les vases et ornements sacrés ; puis les dépendances de l’abbaye ; ensuite les animaux domestiques, vaches, poules, etc. De là, nous passons « dans la maison de la dame abbesse », et nous visitons ses appartements. Son cabinet renferme les titres et papiers du monastère, sa crosse, ses vêtements, ses chemises, quatre pièces de toile commune, un cotillon de serge noire, six petits tableaux, des tapisseries de Châtillon, une douzaine de livres, « dont la plus grande partie estoient profanes et im-

pudiques, un jeu qu’on appelle trou-madame, etc. Dans la chambre basse, un grand lit vert garny de courtines, couvertures, etc. Dans la chambre d'en haut, qu'on appelle la chambre de Madame, une tapisserie de Châtillon, un lit garny de ciel et rideaux de serge brune, une table, un buffet et deux tapis, trois petits tableaux », etc. La cave renfermait « cinq feuillettes de vin et une demi-queue, qui estoit fort usé et comme piqué, deux saloirs où il y avoit du lard qui a esté partagé entre les Religieuses, et encore des quartiers qui estoient entamés et pendus dans la cuisine, dont le lard n’estoit guère bon ; dans le grenier du grand corps de logis l’on a trouvé du froment, dans le grenier sous la salle, de l'orge et de l’avoine, du chanvre, et quelques pois, fèves et navette dans le petit grenier... » (1)

Cet inventaire avait pour but de remettre aux mains de la Prieure l'administration du temporel de l’abbaye. Le spirituel devait être régi d’après les constilulions approuvées par Zamet. Le prélat avait, quelques mois auparavant, donné pleins pouvoirs à Dom Jean de Boucher(2), pour approuver les prêtres qui devaient confesser ou célébrer dans l’abbaye, car il avait appris, dit-il dans son ordonnance datée de Mussy (12 février 1645), « que cette abbaye est ordinairement desservie in divinis par certains prêtres inconnus et vagabonds, contre les ordonnances et consentement des Supérieurs de l’abbaye de Moutiers-Saint-Jean qui, en cette qualité, sont aussi Supérieurs de ladite abbaye de Religieuses ;

(1) Bib. Nat. ms9, Bourgogne, fo 283.

(2) Ce prieur de Moutiers-Saint-Jean était grand vicaire du cardinal de La Rochefoucauld, abbé de Moutiers-Saint-Jean, qui avait #éuni l’abbaye à la congrégation de Saint-Maur en 1631. Il paraît avoir joui de l'estime de La Rochefoucauld, de Zamet et de saint Vincent de Paul : il écrivait à ce dernier en 1644, au sujet des missions qui avaient lieu en Bourgogne: « Vous faites du bien partout, et vous rendez de grands services à Dieu, à l'Eglise, et à la sainte Religion. Je viens de Tonnerre, où j'ay vu vos chers enfants, les Prestres de la Mission, conduits par un homme de Dieu ; il faut que j'avoue, Monsieur, que tous ces bons ecclésiastiques font des merveilles par leur doctrine et leurs bons exemples ; ils réconcilient beaucoup d’âmes avec Dieu et leur prochain. » (Cité par ABezcy, Vie de saint. Vincent de Paul, Paris, 1843, t. I, p. 273).

Page 1