RÉFORME DE L'ABBAYE DE ROUGEMONT
ce qui cause beaucoup de désordres et de scandales. »(1) L'autorité royale sembla vouloir agir vite, et nommer à Rougemont une abbesse, tirée du Val-de-Grâce, comme Zamet l'avait conseillé à la Reine, et comme on l'avait fait au Puits d'Orbe deux ans auparavant. En juin 1645, c’est-à-dire dans le mois qui suivit l'enlèvement de Lucrèce de Rochefort et son internement aux Madelonnettes, le Roi signa un brevet « pour la Révérende Mère Sr Jehanne de Chauvigny, dite de l'Enfant Jésus, Religieuse du Val-de-Grâce de cette ville de Paris. et a nommé à N. T. S. P. le Pape icelle sœur de Chauvigny pour estre pourvue de ladite abbaye de Rougemont par la privation et incapacité de ladite de Rochefort. » (2) Comment cet acte, qui constitue une preuve non équivoque de la volonté du Roi ou plutôt de la Reine, sa mère, ne fut-il suivi d'aucun effet? — Mazarin supprima-t-il le brevet? Chose extraordinaire, et qui dénote une faiblesse singulière dans les institutions d'alors, Lucrèce de Rochefort put, trois ans après, causer mille désagréments à ses religieuses, et usurper de nouveau les fonctions d’abbesse. Elle passa environ deux ans aux Madelonnettes à Paris et un an dans les prisons de l’Officialité d'Auxerre. Mais en juin 1648, celle fut mise en liberté provisoire, et avec une insigne mauvaise foi, sous le faux prétexte que sa pension de 400 livres ne lui avait pas été payée, elle obtint un arrêt, le 30 août 1649, ordonnant que les arrérages de sa pension lui seraient payés, et qu'à cet effet « les fermiers de l’abbaye de Rougemont seraient contraints par toutes voies dûes et raisonnables. » Immédiatement, sans notifier l'arrêt à la communauté de Rougemont, elle fit saisir tous les revenus du monastère. Les religieuses n'eurent pas de peine à prouver qu'elles avaient payé très exactement la pension de leur ex-abbesse,(3) à l'exception de deux cents
(4) Bib. Nat. 9, Bourgogne, fe 275,
(2) Bib. Nat. 9, Bourgogne, fo 296.
(3) « Pour ce qui est du revenu de l’abbaye, lesdites Mères Prieure et Religieuses l'ont agy et gouverné au désir de l'arrêt du Conseil d'en haut et
livres qu’elle avait intentionnellement refusées ; elles obtinrent main-levée des saisies faites au nom de l’abbesse, mais il était trop tard. Tout était déjà vendu, vins, grains et le reste, et Lucrèce avait reçu l'argent. En vain la communauté affamée voulut-elle rentrer en possession de son bien ; l’indigne abbesse se moqua des arrêts et ne restitua rien.
Cependant le scandale augmentait, et peut-être allait-on enfin, à la Cour, se décider à nommer une autre abbesse, lorsque Lucrèce de Rochefort prit les devants, et demanda une coadjutrice. Accéder à sa demande, c'était reconnaître des pouvoirs à une abbesse déposée. Le gouvernement d'Anne d'Autriche et de Mazarin ne recula pas devant cette contradiction. Le 7 mars 1653, Sœur Edmée de Gaucour, religieuse de Fontevrault, nommée par Lucrèce de Rochefort, était agréée par le Roi, et obtenait un brevet conforme.
Cependant la Reine Régente, en présence des plaintes qui lui parvenaient sans cesse, fut prise de scrupules ; on l’avertissait que la coadjutrice ne serait qu’un instrument dans les mains de l’ancienne abbesse, qui continuerait à gouverner comme auparavant. Anne d'Autriche changea alors d'avis, et révoqua le brevet du 7 mars; mais, comme les bulles avaient été demandées à Rome pour la coadjutrice, elle écrivit à Mgr Zamet, son ancien aumônier, pour le prier, si les bulles arrivaient, de ne point les laisser fulminer jusqu'à nouvel ordre. Dans la même lettre, — nouvelle inconséquence, puis-
ont payé tous les ans 400 livres de pension à l’abbesse, aux Magdelaines, suivant les quittances produites cy après sa sortie ; elle a toujours fait manger par procès le surplus et a fait languir de faim et de nécessité lesdites Prieure et Religieuses.. Elles se plaignent qu'elles de Rochefort, des plus illustres maisons du Royaume, ont été traitées par ledit de Boucher avec toute la honte et déshonneur qu’on puisse imaginer envers des personnes de leur naissance. » Réponse : « Comme les Prieure et Religieuses l'ont témoigné en présence de l’abbesse au sieur Evêque diocésain, ce n’est pas ledit de Boucher qui les a mises dans le déshonneur, c’est leur vice et prostitution à tout le monde, jusques à Paris où elle a été présente, et condamnée par des plus considérables juges de justice, lesquelles trouvèrent l'abbesse si criminelle, qu'ils ne la jugèrent pas seulement incapable de son abbaye, mais encore de tous bénéfices dans tous les ordres de l'Eglise. » (Extrait des délibérations du Conseil du Roi. Bib. Nat. 9, Bourgogne, fo 296).
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