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CHAPITRE IV

Difficultés avec André Frémyot, abbé de Saint-Etienne de Dijon. La sentence arbitrale (1631).. — Démélés avec le Chapitre au sujet du droit de visite à Saint-Pierre de Langres (1647). — Une scène tragicomique. — La victoire de l'Evêque. — l'affaire des Capucins du diocèse de Sens (1653).

Dans le corps épiscopal du xvrre siècle, Zamet eût fait exception, s’il n’eût pas eu de difficultés avec le Chapitre de sa cathédrale, avec les religieux, ou avec d’autres personnalités qui possédaient des droits dans son diocèse.

A cette époque, en effet, les exemptions vis-à-vis de

la juridiction épiscopale étaient si nombreuses, et le mélange des juridictions entre elles si compliqué, que l’empiètement de l’une sur Pautre était presque fatal. De là des procès interminables ; de là aussi la difficulté dans certains cas pour un évêque de réformer les abus. Il était souvent facile aux personnes qu'il voulait amender ou punir, de trouver des échappaloires, de prétendre, par exemple, qu’elles ne relevaient pas de lévêque diocésain, et d’éluder ainsi les réformes demandées.

C’est pourquoi l’on constate, en général, dans l’épiscopat réformateur du xvie siècle, une tendance à étendre la juridiction épiscopale, ou tout au moins à exiger impérieusement la subordination complète des autres juridictions à celle-là.

Une difficulté des plus délicates surgit en 1630 entre Sébastien Zamet et André Frémyot, ancien archevêque de Bourges (1). Celui-ci était abbé de Saint-Etienne de

(1) André Frémyot, frère de Madame de Chantal, était né à Dijon en 1573. Nommé en 1595 par Henri IV abbé commendataire de Saint-Etienne, il ne put prendre possession de cette abbaye qu'en 1601, car il y avait alors quatre

Dijon, (1) et comme tel avait un droit de pleine collation sur un grand nombre de paroisses, de prieurés et d'hôpitaux du diocèse de Langres, et, en outre, un droit de présentation sur quinze paroisses du même diocèse, treize du diocèse de Châlon-sur-Saône, et une du diocèse de Besançon ; enfin, à Dijon, cinq paroisses dépendaient de la juridiction de l'abbé de Saint-Etienne : Notre-Dame, Saint-Michel, Saint-Médard, Saint-Nicolas et Saint-Pierre.

Or, en 1628, des contestations s’étant élevées entre les chapelains et les vicaires de ces dernières paroisses, et les premiers ayant « entrepris sur les charges » des seconds, André Frémyot publia un règlement pour déterminer les droits respectifs des uns et des autres. Les difficultés ne s’apaisèrent pas. Zamet publia alors, le 9 mai 1629, un règlement très complet pour fixer la police du culte dans toutes les églises de Dijon ; en septembre de la même année, il avertit André Frémyot qu'il « prenait pour trouble » ses « prétendus règlements et statuts » et les considérait comme faits « indûment, nullement, par nouveauté et pure entreprise sur lautorité et juridiction dont il était en bonne et immémorable possession. » (2)

prétendants et l'un d’eux, nommé par Mayenne, avait obtenu des bulles de Rome en 1594. Archevèque de Bourges depuis 1603, il dénonça au Roi, en 1616, d'ambitieux complots tramés par Condé, gouverneur du Berry, et celuici fut arrêté en septembre 1616. Rentré en grâce après plusieurs années de détention, et rétabli dans son gouvernement, Condé exigea la démission d'André Frémyot, qui résigna son archevêché en 162 à Roland Hébert, docteur de Sorbonne et chanoine de Notre-Dame de Paris. Celui-ci fut sacré le 16 mai 1622, et mourut à Bourges en 1638. André Frémyot n'en continua pas moins, comme on le voit dans les actes que nous citons aux Pièces Justificatives, à se qualifier : Patriarche, Archevesque de Bourges. I mourut quelques mois avant sa sœur, le 43 mai 1641, et fut inhumé dans l'église du piemier monastère de la Visitation, rue saint Antoine.

(1) L'église Saint-Etienne de Dijon, d’après son historien, l'abbé Fyot, remonte au IVe siècle (343) ; elle fut desservie jusqu'en 1113 par une communauté de clercs-chanoïines ; en 1113, ces chanoines embrassèrent la réforme des chanoines réguliers de saint Augustin, et cette seconde phase dura jusqu’en 1613 ; à cette date, les chanoines réguliers obtinrent de Paul V une bulle de sécularisation, mais leur église garda sontitre et sa qualité d’abbaye. Jusqu'en 1509, il y avait eu des abbés réguliers ; le premier abbé commendalaire fut Claude de Husson de Tonnerre (1509). Cf. Fvor, Æistoire de l'Eglise Abbaliale et Collégiale de Saint-Estienne de Dijon, Dijon, J. Ressayre, MDCOXCVI,

(2) Arch, de la Côte d'Or, G 194, liasse, On trouvera ces différents régle-

En 1630, l’official de l’évêque de Langres cita à son tribunal deux prêtres « habitués et desservans » de léglise Notre-Dame, et commença à instruire leur procès. L’official de l'abbé de Saint-Etienne protesta. Maïs Zamet, estimant que cet official n'avait pas fait son devoir, et devait être taxé de négligence dans la répression des abus, ordonna à son official de continuer la procédure.

L'archevêque de Bourges s’en offensa. Cependant comme les deux prélats étaient animés d’un grand esprit de conciliation, et que la personnalité aimée et respectée de Madame de Chantal suffisait à empêcher entre eux toute discorde, ils remirent d’un commun accord la solution du différend à un tribunal d'arbitrage composé de Claude de Rébé, archevêque de Narbonne, Jean François de Gondi, archevêque de Paris, et Gilles de Souvré, évêque d'Auxerre.

Le jugement rendu le 10 juin 1631 précisait les droits des deux parties, et ménageait la susceptibilité de chacune d'elles. L'abbé de Saint-Etienne était confirmé dans les droits traditionnels de ses prédécesseurs, mais l’évêque de Langres obtenait aussi des avantages importants.

André Frémyot oblenait gain de cause dans les deux premiers articles :

I. — Nous disons qu'audit Sieur Abbé de Saint Estienne seul appartient d’instituer et destituer vicaires, chapelains et prestres pour célébrer le service divin, administrer les sacremens et desservir dans les paroisses, hospitaux, chapelles et oratoires, assises et situées tant en la ville de Dijon que dehors, dépendantes de ladite abbaye et spécifiées dans les Lettres de Philippe de Vienne, évèque de Langres, du dix-huit aoust mil quatre cens quarante cinq, et sentence des Requestes du Palais du dix-sept octobre mil quatre cens cinquante et neuf, sans que lesdits vicaires, chapelains et prestres soient tenus de prendre dudit Sieur Evesque de Langres ni de ses grands vicaires, permission ni approbation pour l’administration desdits sacremens.

IL. — Qu'audit Sieur Abbé seul, privativement audit Sieur Evesque, appartient le droit de visiter lesdites églises et ecclésiastiques desservans en icelles, et y faire réglemens, tels qu’il avisera raison-

ments et cette protestation aux Pièces justificatives. — XXVNII. Difficultés entre Zamet et André Frémyot,

nables pour l’entretenement du service divin et a discipline ecclésiastiqne, tant pour ce qui concerne les mesparts et distributions à faire entre iceux, que pour les contraindre à l’entretènement desdits réglemens et ordonnances par lui faites, concernant la conservation, réparation desdites églises et temporel d’icelles, et laugmentation du service divin par peines, amendes et censures ecclésiastiques, ainsi qu'il appartiendra par raison : à la charge néanmoins que les amendes seront ajugées à l’aumosne dudit sieur Evesque de Langres.

L'article IIT reconnaissait à l’abbé de Saint-Etienne le droit de punir les prêtres coupables, mais une restriction importante donnait raison à Zamet sur le fait.

IIS. — Comme pareillement aura ledit Sieur Abbé toute Cour et Juridiction sur les personnes desdits ecclésiastiques, vicaires, chapelains et austres, en ce qui concerne leurs vies et mœurs, et punition des crimes qui seront par eux commis, lors et au temps qu'ils seront actuellement dessservans ès dites églises ; à la charge néanmoins, que si ledit Sieur Abbé ou ses Officiers estoient négligens de punir les prestres qui auroient commis quelque crime atroce, après que lui ou ses Officiaux auront esté sommés par trois fois par lOfficial dudit Sieur Evesque ou son Vicegérent de procéder à la confection et Jugement du procès, sera loisible audit official dudit Sieur Evesque de faire et parfaire le procès auxdits ecclésiastiques.

Les droits de l’évêque de Langres étaient ainsi déterminés :

IV. — Le surplus de la juridiction ecclésiastique pour toutes Yes actions personnelles et civiles, soit pour causes de mariages, publications de bans, monitions, dismes, actions petitoires, cédules et autres causes généralement quelconques de ladite juridiction ecclésiastique, demeurant audit Sieur Evesque ou son official sur lesdits prestres desservans esdites paroisses et habitans demeurans en icelles. Auquel Sieur Evesque pareillement appartiendra le droit de visiter l’église et abbaye de Saint-Estienne et le dit Sieur Abbé, quand bon lui semblera, et avoir en ladite visite telle et semblable connoissance qu’elle lui appartient de droit commun sur les églises paroissiales et abbayes de son diocèse sujettes À sa juridiction, lors de laquelle ou toutes fois et quantes que requis en sera, ledit Sieur Abbé sera tenu de représenter audit sieur Evesque les procès-verbaux des visites qu'il fera chaque année des paroisses et églises cy-dessus qui sont dépendantes de sa dite abbaye, pour demeurer au greffe de lofficialité ; sans néanmoins que de ce ledit Sieur Evesque puisse prétendre droit de revisiter les dites églises,

ny de jurisdiction au préjudice de celle cy-dessus ajugée audit Sieur Abbé ; lequel outre sera tenu et obligé de se trouver en personne aux Synodes dudit Sieur Evesque, ou envoyer son excuse, laquelle sera reçue ou refusée, ainsi que ledit Sieur Evesque le trouvera raisonnable ; et néanmoins attendu la qualité dudit Sieur Archevesque de Bourges, il sera reçu à se présenter auxdits Synodes par une personne de ladite abbaye, ayant pouvoir de lui et sans dépens.

Doxxé par Nous, Juges arbitres susdits au Palais Archiépiscopal de Paris le dixiesme juin mil six cens trente un.

SIGNÉ: Ce. pe RÉBÉ, arch. de Narbonne, J. François, P. arch. de Paris, et Girces, év. d'Auxerre (1).

Les deux prélats acceplèrent ce jugement et l'affaire fut terminée. (2)

Beaucoup plus grave et plus fertile en incidents dramatiques fut la discussion qui éclata en 1647 entre l’Evêque et le Chapitre, au sujet du droit de visite à Saint- Pierre de Langres.

Cette paroisse, qui était à la nomination du Chapitre, avait alors pour curé M. Médard. Le prédicateur du carême, le Père Rapine, de l’Ordre des Récollets, alla rendre visite à. Zarmet en: arrivant à Langres, et reçut de lui la mission de prêcher alternativement dans toutes les églises de la ville, et de donner chaque jour son sermon à dix heures du matin. ,

La première prédication eut lieu le mercredi des cendres à la cathédrale ; le 7 mars, fête de Saint Thomas d’Aquin, le Père Rapine prêcha aux Jacobins à dix heures,

(1) Arch. de la Côte d'Or, G 194, liasse.

(2) Notons cependant qu'André Frémyot revint sur sa parole. Le jugement fut « prononcé auxdits Seigneurs Archevesque de Bourges et Evesque de Langres, parlant à leurs personnes le quinziesme Jour de juin mil six cens trente et un; lesquels ont déclaré qu'ils acquiesçoient audit jugement. Et depuis ledit Seigneur Archevesque de Bourges à déclaré qu'il n'a entendu et n'entend acquiescer à la présente sentence qu'en ce qui le concerne, et non autrement ; et lequel Seigneur Archevesque a retiré ses sacs et productions. Signé : Pourarr, greffier nomimé par lesdits Seigneurs. » (/bid).

et avertit l'auditoire qu’il parleraït le lendemain à Saint- Pierre à la même heure. Or, le 8 mars, les chanoines de la cathédrale firent sonner le sermon à Saint-Pierre. à sept heures du matin, prétextant que cette heure matinale était plus commode pour le peuple ; le prédicateur s'abstint de paraître, et retourna aux Jacobins à dix heures. C'était la première escarmouche.

Le dimanche suivant, après le sermon fait à la cathédrale, le religieux annonça aux fidèles qu’il prêcherait à Saint-Pierre le lundi 11 mars à dix heures. Le lendemain, les malins chanoines s’avisèrent d’aller chanter à Saint-Pierre trois messes solennelles de Requiem, suivies des petites heures et des vêpres, ce qui dura jusqu'à onze heures et demie. Le sermon ne put avoir lieu. (1)

Cette fois l’'Evêque résolut d'agir. Après avoir consulté les pièces et titres du Chapitre au sujet de Saint-Pierre, il résolut d'affirmer publiquement ses droits sur cette église. Le samedi 16 mars, il fit signifier aux chanoines de la cathédrale qu’il désirait faire la visite canonique de leur église paroissiale de Saint-Pierre le lundi suivant, à neuf heures du matin, et y prêcher ensuite. La même notification fut adressée au sieur Médard, curé ou « commis du Chapitre. »

Les chanoines consultèrent leur « juge et conseil » qui leur déclara qu’à la vérité ils étaient exempts au temporel, mais non au spirituel ; ils méprisèrent cet avis, et répondirent à l’Evêque qu’ils étaient exempts et ne dépendaient point de lui.

Cependant, à l’heure dite, Zamet sortit de sa cathédrale, avec son official, M. Baudot, le prédicateur, et quelques prêtres de sa famille épiscopale, et se rendit à Saint- Pierre, où se trouvaient les chanoines, sauf deux qui crurent prudent de s'abstenir. S’étant avancé jusqu’au chœur, le Prélat en trouva les trois portes fermées à clef. [l-ordonna d'ouvrir. Pour toute réponse, le sieur

(1) Quelques années plus tard à Paris, Mazure, curé de Saint-Paul, faisait sonner toutes les cloches et chanter tous les prêtres de son église, pendant qu'un Jésuite, le Père de Lingendes, préchait.

Médard s’avança à l’autel, précédé de deux chanoines qui devaient lui servir de diacre et de sous-diacre, et S'apprêta à commencer la messe. Ce que voyant, l'Evêque lui dit par trois fois: « Monsieur le théologal, monsieur Médard, monsieur le curé, je vous défends de commencer la messe sous peine de suspense « divinis. Le curé ayant passé outre, Zamet répéta trois fois la formule: « Je vous suspends a divinis. » Puis il ajouta : « Je défends aux prêtres de chanter Ja messe derrière M. le Théologal, sous peine de la même suspense a divinis » ; aussitôt « messires Jean Jacquinot et Clément Macheret cessèrent de chanter, et ne dirent pas un seul mot, ains s’en allèrent l’un après l’autre dire et célébrer

la messe des trépassez à l'autel privilégié. »

« À cet instant, continue Macheret, le sieur Petit, chanoine, dit : J’en appelle comme d'abus, et pressant messire Nicolas Oudinot, maistre choriste, disoit: « Chantez, J'en appelle comme d’abus » : le chœur estoit remply et revestu de Messieurs Dahy, Bourrelier, Rémond et Petit, et de ceux de Sainet Pierre qui chantoient estoient messires Simon Descharnet, Simon Parisel, Nicolas Oudinot, choriste, et Pierre Jaulgey, clerc: messire Didier Girard estoit quasi pasmé en la sacristie, messire Claude Mathey tenoit le chœur au Jubé avec la musique de la grande église, messires Jean Jacquinot et Clément Macheret tenoient le chant, comme nous avons dit cy-dessus, et les sieurs Cornefert et France qui estoient advertis de la tragédie ne vinrent point à l'office ledit jour. Ici la confusion fut entière, scavoir Monseigneur parlant fort hault, lequel ne fut aucunement escouté, un grand bruit de peuple lequel ne respiroit que le scandale et le sang des pauvres prestres au pulpitre, qui ne chantoient qu’en tremblant, et à vray dire ne Scavoient quasi où ils en estoient, et tout ensemble un organiste qui touchoit l’orgue audit jubé sans ordre ni mesure.

Après ce grand trouble et bourdonnement du peuple, ledit Seigneur fit la visite des dix autels qui sont en la nef et les treuva (comme lon dict) assez bien en ordre et en dressa procès-verbal, puis s’en alla dire la messe À l'autel de la Nativité Nostre-Seigneur qui est le premier à droite en la nef. Et après icelle, comme l’on achevoit l'office de None et que l’on vouloit commencer celuy de vespres, ledit Seigneur se présenta derechef proche la porte du milieu du chœur auprès du siège du sieur Théologal, et pendant les prières de None appela par trois autres fois disant : « Monsieur Médard, ouvrez-moy la porte; Monsieur le Théologal, ouvrez-moi

la porte, je désire visiter céans et y prescher ; Monsieur le Curé, ouvrez-moi la porte pour faire ma visite », et ne lui fut faicte aucune response. [ey le peuple s’emporta d’une grande violence et dict haultement: « Monseigneur, vous plaist-il d'entrer? » À quoy ledit Seigneur respondit : « Tout beau, gardes le scandale » et n’eust été la révérence de sa personne, quantité d’esprits assez légers et de cerveaux mal timbrés eussent rompu les trois portes du chœur et faict grand scandale et peut-estre grand meurtre, pendant lequel discours furent commencées les vespres de saint Joseph solennellement, et comme l'on fut à la fin du second psaume, ledit seigneur Evesque donna sa bénédiction en la nef comme il a accoutumé de donner en ses visites générales, puis s’en retourna en son hostel, assisté d’une grande quantité de peuple qui l’accompagnèrent jusqu’à la porte de son palais épiscopal, et comme il les remercioit, ils dirent : « Monseigneur, disposez de nous; nous sommes à votre service. » Le père Rapine, prédicateur de ce temps de caresme, tenta fort d'ouvrir la porte de la chaire, pour y vouloir prescher par force, mais il treuva un petit morceau de fer qui l'en empescha entièrement, et fut contrainet de s’en retourner sans rien dire ce jour-là » (1).

Tel est le récit de Clément Macheret, l’un des chanoines révoltés. Bien qu’il note avec complaisance la présence de ce ç petit morceau de fer » qui rendait la chaire inaccessible, bien qu'il nait pas un mot de blâme pour le procédé de ses collègues qui faisaient couvrir la voix de l'Evêque par celle des orgues, son récit est loin d’être défavorable à Zamet. |

Ecoutons maintenant le témoignage de l’Evêque luimême. Le procès-verbal qu'il fit dresser le jour même (18 mars 1647) porte qu'à son arrivée à l’église, il trouva les portes du chœur fermées, et qu'un préposé du Chapitre commença, malgré sa défense, à célébrer la messe ; puis il ajoute:

« Desquels désobéissance et refus de nous ouvrir lesdites portes au grand mépris de nostre autorité épiscopale le peuple scandalisé, aucuns auroient déclaré à haute voix qu’il falloit forcer les portes dudit chœur, puisqu'on les fermoit à nous ledit Evesque; mais

pour éviter plus grand bruit el tumulte populaire, nous aurions déclaré au peuple de ne faire aucun bruit ni effort : et à instant, le

(1) Journal de CLémenr Macuerer, publié à Langres en 1880, p. 389 et suiv, Théodecte Tasouror (0p. cit.) donne aussi un récit de l'incident,

nommé François Grégoire, tailleur d’habits audit Langres, se seroit présenté à nous ledit Evesque, et plaint de ce que présentement ledit sieur chambrier lavoit menacé de le faire constituer prisonnier, en indignation de ce qu'il disoit qu'il nous falloit ouvrir ces portes ; et ayant déclaré que nous voulions célébrer la sainte messe en la dite église et en icelle de faire prêcher la prédication, comme il est accoutumé aux visites que nous faisons en nostre diocèse, conformément aux significations faites de nostre part auxdits du Chapitre et Médard, nous aurions néanmoins été contraint de différer la célébration de nostredite messe (1) et de ladite prédication, à cause des orgues que lesdits sieurs du Chapitre faisoient toucher, et du chant desdits habitans et musiciens stipendiés, que lesdits sieurs du Chapitre avoient enfermés dans le jubé de ladite église Saint-Pierre, expressément pour empescher ladite prédication et les fonctions de nostre visite » (2).

L'affaire ne se termina pas là. Le Chapitre qui avait appelé comme d'abus de l’ordonnance de l’Evêque fixant à dix heures du matin le sermon de carême à Saint- Pierre, fut débouté de son appel par le Parlement. L’Evêque gagna le procès au spirituel, et « le lundi 15 avril, nous dit Macheret, et tous les autres jours suivants fut faite la prédication en Saint-Pierre qui est l’église ordinaire, le tout en suite des arrests de Parlement obtenus par ledit seigneur Evesque contre messieurs les vénérables du Chapitre. »(3).

(1) D'après Macnerer, l’Evèque aurait célébré la messe; le procès-verbal semble indiquer le contraire, ce qui paraît beaucoup plus probable, Zamet s'étant sans doute borné à visiter rapidement l’église, afin de mettre fin au plus vite à ce pénible incident.

Tapouror (ist. manuscrite des Saintes Reliques et Anciennelez de Langres) raconte ainsi l'entrée de l'Evêque à Saint-Pierre : « Quelques jeunes chanoines avec le commis du Chapitre ou Curé, lequel était docteur de Sorbonne, et le Théologal de l'Eglise, avoient pris leur place au dedans du chœur, et le Chambrier comme représentant le Chapitre s'étoit transporté en la nef, lequel de soy étoit entreprenant, grand et fort, et non beaucoup lettré, mais dans une routine, et fort propre à s'opposer aux intentions et volontés du dévot Evesque, et qui, au lieu d'user de grande discrétion, et de ladoucir avec respect, le retint par le bras, afin qu'il ne s'advançät pas davantage ; le peuplé se portoit pour son pasteur, et estoit prèt à s'esmouvoir à sédition, si iceluy seigneur Prélat, par sa patience et douceur ne l’eust empesché. »

(2) Ce procès-verbal était rapporté dans un factum in-4° publié un peu plus tard par le curé de Saint-Pierre contre le Chapitre, I appartenait à la Bibliothèque de Langres, récemment détruite par un incendie. L'extrait que nous citons est donné par Miexerer, Précis de l'Histoire de Langres, 1833, p. 80,

(3) Macuerer, Journal, p. 393.

Une humiliation plus grave était réservée aux auteurs du scandale. Les huit prêtres et le clerc frappés de susperise et d’irrégularité, avaient d'abord prétendu que la sentence de l’'Evêque était nulle, mais bientôt, ayant consulté la Sorbonne, ils apprirent qu'ils avaient encouru lirrégularité pour leur « mépris et irrévérence » et le « scandale » donné au peuple; ils durent faire amende honorable et supplier l'Evêque de lever la suspense(1). Mais celui-ci s’excusa, disant qu'il n'avait plus les pouvoirs nécessaires, à cause de l’irrégularité qu’ils avaient encourue. Ils allèrent à Besançon, et cherchèrent, mais en vain, à se faire absoudre. Il leur fallut avoir recours au Pape, et cesser toute fonction ecclésiastique jusqu'à la sentence d’absolution ; celle-ci m’arriva de Rome que le 20 septembre. Pendant six mois, les prêtres de Saint- Pierre ne purent célébrer la messe ; honteux et montrés au doigt, ils regrettèrent amèrement leur folle équipée. Le Chapitre, tenu de subvenir à leur nourriture et à leur entretien, obligé en outre de pourvoir au service du culte dans cette paroisse, s’adressa vainement au grand archidiacre et aux autres chanoines de la ville pour apaiser le peuple et remplir les fonctions du curé suspens ; il se heurta à un refus formel. Enfin le chanoine Théodecte Tabourot se dévoua, et accepta pour trois ans, écrit-il, le fardeau de la paroisse, « s’y comportant avec douceur, charité et assiduité, bien vu du peuple et agréable au Prélat ». Trois ans après, un autre chanoine fut nommé pour le remplacer. Le curé Médard et ses collègues ne chantèrent plus de messe à Saint-Pierre...

Plus heureux que: d’autres évêques contemporains, Sébastien Zamet avait remporté une victoire complète sur son Chapitre, et sa conduite avait été pleinement approuvée du peuple. Et cette affaire qui passionna Langres,

(1) Voici les noms des ecclésiastiques atteints par cette suspense : Simon Descharnet, Jean Jacquinot, Clément Macheret, Didier Girard, Simon Parisel, Nicolas Oudinot, Claude Mathey, Jean Descharnet, prêtres, et Pierre Jaugey, clerc.

avait eu pour origine la question de l'heure du sermon !(1)

Un dernier démélé, dans lequel le rôle de Zamet fut moins personnel, se rattache à l'affaire des Capucins du diocèse de Sens.

Henri de Pardaillan de Gondrin, archevêque de Sens, et successeur d’Octave de Bellegarde, était un prélat batailleur et irascible, qui avait de terribles querelles avec tous les religieux de son diocèse. En 1652, il avait excommunié ceux de ses diocésains qui se confesseraient aux Jésuites. Bientôt il prit la même mesure contre les Capucins, et leur interdit de célébrer la messe et de prêcher dans son diocèse. Avant d’en venir à cette extrémité, il avait d’abord exigé que chaque religieux se présentât devant lui pour subir un examen, afin d’être ou non approuvé pour les confessions. Le provincial de l'Ordre, appliquant le principe: Semel approbatus, semper approbalus, avait soutenu que les approbations données par Bellegarde, prédécesseur de Gondrin, étaient toujours valables et n'avaient nullement besoin d’être renouvelées. Le Conseil d'Etat consulté avait transmis laf- - faire au Parlement qui s'était montré favorable aux Capucins. Gondrin, furieux de cette intervention du Parlement dans des matières spirituelles, interdit le 30 janvier 1653, aux Capucins de Joigny et de Saint-Florentin d'exercer les fonctions ecclésiastiques dans son diocèse, et même de dire la messe « ailleurs que dans l’oratoire de leurs hermitages », et en même temps il déclarait excommuniés tous les fidèles qui se confesseraient « aux frères hermites de l'ordre de Saint François, dits Capucins ». (2)

(1) 1 convient d'ajouter à la louange du Chapitre qu'il ne garda nullement rancune à Zamet, et qu'une bonne réconciliation s'opéra bientôt entre lui et l'Evique.

(2) Cf. pour le récit de cette querelle: Durors: Æenri de Pardaillan de Gondrin, archevêque de Sens, Alençon, 1902, pp. 413 et suiv.

Les habitants de ces villes prirent parti pour les Capucins et en appelèrent comme d'abus au Parlement. L’évêque de Langres, dont le diocèse était contigu à celui de Sens, apprenant que les Capucins interdits venaient dans les paroisses de son diocèse exercer les fonctions ecclésiastiques, rendit une ordonnance très ferme pour remédier à cet abus. Soit qu’il en eût été prié par Gondrin(1}, soit que l'initiative lui appartint, il voulut montrér qu'il se solidarisait avec l'archevêque de Sens pour exiger des Gapucins le respect de la discipline ecclésiastique ; plus modéré cependant, il ne les déclara pas comme le fougueux archevêque « incapables d'autre chose que de conduire les âmes à la damnation éternelle » ; il exigea simplemeñt des garanties de science et de moralité, et avec plus de raison encore que Gondrin, puisque, n’étant pas de son diocèse, ils lui étaient totalement inconnus, il leur interdit d'exercer les fonctions ecclésiastiques, avant de s'être présentés à lui pour être approuvés.

« Sur la plainte qui nous à esté faite, dit-il dans cette ordonnance, de la part des curez et autres ecclésiastiques de nostre Diocèse, que les Pères Capucins establis dans le Diocèse de Sens s’ingèrent de célébrer la saincte Messe, d’administrer les saincts Sacrements et généralement de faire toutes sortes de fonctions ecclésiastiques dans les paroisses de nostre Diocèse, sans s’estre présentez à nous pour en avoir nostre approbation et mesme bien souvent contre le gré des Curez et Vicaires servans dans les paroisses de nostredit Diocèse; et considérant que ce procédé est contre l'ordre général de l'Eglise authorisé par les Canons et les Conciles, et qu'il est aussi contre le respect et l’honneur deuh à la dignité épiscopale. nous rFarsons très expresses inhibitions et deffenses auxdits Pères Capucins, et nommément à ceux du monastère de Sainct-Florentin, d’entreprendre cy-après de célébrer la saincte Messe,;-d'administrer les saincts Sacrements, de Prescher, de Catéchiser, et de faire aucune autre fonction ecclésiastique, et mesme de recueillir les aumosnes et charitez de nos Diocésains en aucun lieu de nostre Diocèse, qu'ils n’ayent auparavant Comparu par devant nous pour estre considérez et obtenir ensuite nostre approbation, s’ils en sont jugez

(1) Un lien de famille les unissait: la nièce de l’évêque de Langres, Ghrétienne Zamet, avait épousé Hector Roger de Pardaillan de Gondrin, frère de l’archevêque de Sens.

capables. Défendons aussi très expressément à tous Curez, Vicaires et autres ecclésiastiques de nostre Jurisdiction de souffrir cy-après auxdits Pères Capucins de célébrer la Saincte Messe, Prescher, Catéchiser et de faire autre fonction ecclésiastique, s’ils ne voyent nostre approbation par escrit donnée à cet effect. Mandons la présente Ordonnance estre signifiée tant auxdits Pères Capucins et nommément à ceux de Saint-Florentin qu'aux Curez, Vicaires et autres Ecclésiastiques soubmis à nostre authorité en nostre Diocèse, à ce qu'ils n’en prétendent cause d’ignorance, et qu'ils ayent à nous obéir.

Faict à Mussi, le 13° febvrier mil six cens cinquante trois.

Signé : SÉBASTIEN, E. de Langres.

Et plus bas, Par mondit Seigneur,

Gourdon (1).

Un mois après, une assemblée du clergé qui se tenait à Paris, s’occupa de l'affaire des Capucins de Sens. Une lettre signée de 26 archevêques et évêques fut envoyée à tous les évêques de France pour leur faire part de l’incident, et les engager à se montrer exigeants sur le chapitre de leurs droits », car, disait-elle, ce qui est arrivé dans le diocèse d’un de nos confrères est un avertissement de ce qui peut arriver dans les nôtres ».(2)

L’archevêque de Sens finit par obtenir la soumission des Capucins en 1656, et leur imposa de lui demander la permission de prêcher et de confesser, et de s'abstenir de toute confession pendant la quinzaine de Pâques.

C’est 1à un épisode de la longue querelle des Réguliers que lassemblée de 1625 n'avait pas terminée, et que toutes les assemblées du xvrre siècle prolongeront comme à plaisir. Cet acte de Zamet en 1653 s'accorde avec son attitude de 1625. La sympathie qu’il portait aux ordres religieux de son diocèse ne l’empêcha pas, comme la plupart des évêques gallicans de cette époque, d'affirmer hautement ses prérogatives épiscopales ; mais loin de se laisser emporter à des excès d'autorité et à d’enfantines colères, comme l'archevêque de Sens, Zamet resta fidèle à la modération qui est peut-être le trait le plus saillant de son caractère, et qui lui a valu l'estime el la vénération de son peuple.

(1) Bib. Nat. Lks 234, Pièce.

(2} Dusors, op. cit. p. 413 et suiv.

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