LA RÉFORME DES ERMITES. — UN SOLITAIRE INCONNU
En même ‘temps qu'il s’efforçait d'accroître et de fortifier la vie religieuse chez les chrétiens ordinaires, l’évêque de Langres était obligé de se préoccuper d’une catégorie spéciale de personnes qu'un attrait particulier poussail, comme jadis les solitaires de la Thébaïde, vers le « désert ». Lui qui insistait dans ses lettres à ses pénitents mondains sur la nécessité de la solitude, ou tout au moins de lesprit de solitude, ne pouvait se désintéresser du sort des nombreux ermites ou solitaires répandus à travers son diocèse, et si l’on en croit certains récits, il aurait reçu un jour de l’un de ces ermites une singulière confidence. Ce solitaire inconnu, Frère Jean-Jacques, qui avait déclaré ne vouloir se faire connaître de personne que de M. Zamet, aurait été le comte de Moret, fils d’'HenrilVet de Jacqueline de Bueil. Il n'aurait pas été tuéà la bataille de Castelnaudary, comme on l'avait cru, et menant la vie d’ermite, il aurait parcouru un grand nombre de diocèses et fondé de toutes parts des ermitages ; il y formail quelques disciples à la vie érémitique, qu'il était bientôt obligé de quitter pour fuir l’affluence de peuple qui le venait voir, tant à cause de sa réputation de sainteté qu'à cause de sa ressemblance extraordinaire avec Henri IV. Toujours errant, il avait cependant fixé sa tente pendant quelques années dans le diocèse de Langres, ou il avait fondé l’ermitage d’Oisilly, puis celui de Saint- Pérégrin, près de Poinson-les-Fayl, et il avait été nommé maitre des novices des ermites du diocèse, avec charge de les réformer. Mais bientôt reconnu, il avait dû reprendre sa course vagabonde ; il avait parcouru alors l'Italie et l'Allemagne, pour revenir plus tard finir ses jours en Anjou. (1)
(1) Voir Granner, Vie d'un solitaire inconnu, 1699, (Bib. Nat. Ln927, 14830).
Aux alentours de 1630, il y avait dans le diocèse de Langres une centaine d’ermites préposés pour la plupart à la garde d’une chapelle isolée dans les bois où dans les montagnes. Tonnerre possédait l’ermitage de Notre- Dame de Montsarat, Montbard celui de Sainte-Barbe, Châteauvillain ceux de Sainte-Croix et de Saint-Joseph, Poinson-les-Fayl celui de Saint-Pérégrin. A Chaumont et à Ravières, Saint Roch avait donné son nom à l’ermitage, tandis que Sainte Valburge était la patronne de ceux de Chablis et de Lignières ; l’ermilage de Grancey-sur-Ource portait le titre poétique de Notre-Dame du Val des Dames, celui de Ricey-Bas s'appelait Notre- Dame de Touhans, etc. Ces ermites avaient fini par ne plus reconnaître « aucune subordinalion entre eux, et ne se ressemblaient tout au plus que par l’habit. Chacun vivait à sa mode. Ceux qui étaient vertueux n'avaient point de guides pour les conduire dans des. voies où il y a du danger de donner dans quelque extrémité, ou de ne pas aller assez loin, ou de passer les bornes que lesprit de Dieu a marquées. Ceux qui avaient du penchant pour le libertinage n'avaient point de supérieurs pour les corriger ou les avertir; pourvu qu’ils eussent le soin de se cacher et de sauver les apparences, ils ne hasardaient presque rien en commettant les plus grands désordres. » (1) Le bénédictin qui nous transmet ces réflexions, aurait pu ajouter qu'ils risquaient pourtant parfois d’être roués vifs par arrêt du Parlement, comme
Le portrait gravé par Thomassin ressemble d'une manière frappante à ceux d'Henri IV.
Au dessous on à gravé ces quaire vers : :
En vain ce solitaire a caché sa naissance, Son nom, et son pays, mesme au plus grand des Rois ; Son visage et son air ont, malgré son silence, Révélé son secret autant qu'eust fait sa voix.
L'allusion contenue dans ces vers est celle-ci, Louis XIV avait voulu percer le mystère dont tout le monde s'entretenait ; mais le solitaire avait répondu de telle sorte aux questions posées par ordre du Roi, que celui-ci n'avait plus insisté, et avait témoigné vouloir respecter son secret,
(4) Vie manuscrite du P. Chevreteau, ermite près de Montbard en Bourgogne, écrite par Dom JEAN BAILLIVET, bénédiclüin, p. 58. (Bib. Mazar. ms 3259).
il était arrivé à l’ermite de Velars ; il est vrai qu’il ne s'agissait plus d’un désordre, mais d’un crime.(1)
Emu de cette situation, évêque de Langres établit des règlements pour les solitaires de son diocèse. Il en fit une véritable congrégation avec un supérieur général nommé par lui, et soumis à l’autorité de lOrdinaire(2). Un visiteur général fut institué, avec le mandat de visiter de temps en temps tous les ermitages, et de rendre compte à l’'Evêque « de l’état où il les a trouvés pour le spirituel et le temporel. » Il créa en outre des visiteurs particuliers qui, chargés de visiter régulièrement le canton qui leur était assigné, devaient rapporter à l’assemblée générale le bien qu'ils avaient remarqué et les abus à corriger. « On n’a pas jugé à propos, écrit Dom Baillivel, d'ajouter les vœux pour engager ceux qui entrent dans la congrégation à en observer les lois ; ils ont la liberté d’en sortir, et’ on a celle d’en chasser tous ceux qui ne les gardent pas avec fidélité. Les exercices pour la prière, pour l'office et pour le travail sont les mêmes dans tous les ermitages ; tout le monde s’y doit lever et coucher à la même heure, user de la même nourriture, garder les mêmes jeûnes, pratiquer les mêmes austérilés. » Le vêtement consistait en une robe descendant jusqu'aux talons et retenue par une ceinture de cuir, à laquelle était suspendu un chapelet ; le capuce était carré par en haut, et se terminait en forme de pointe ; le scapulaire, de même longueur que la robe, était attaché par-dessus avec un manteau, qui allait jusqu'aux genoux. Le tout était de laine naturellement brune, Enfin les ermites marchaient toujours pieds nus, avec des sandales et ne portaient un chapeau qu’en voyage.(3)
(1) Voir plus haut, p.346.
(2) Ge supérieur général, fut le Vénérable P. Valérien de Damas de Saint Pierre, auparavant supérieur du couvent des Récollets d'Arc-en-Barrois. Dans la suite, le fameux frère Jean-Jacques fut visiteur général.
(3) Le frère Jean-Jacques observait les règles suivantes pour la réception des jeunes gens qui désiraient être reçus au noviciat : il leur demandait : 1° s'ils n'avaient point été repris en justice, et s’il n'y avait point contre eux de décret de prise de corps; % s'ils n'étaient point enrôlés dans les armées
Le plus bel éloge que l’on puisse faire des constitutions données aux ermites de son diocèse par Sébastien Zamet, c’est qu'elles restèrent en vigueur sous ses successeurs. « C’est un détail plein de sagesse et de discrétion, ajoute le même auteur, et si quelque chose ici-bas pouvait être à couvert des révolutions qui y arrivent, les règleinents que M. Zamet avait faits auraient de quoi nous faire voir de nos jours le même ordre qu'il avait établi. Ils ont paru si sages à ses successeurs que pour ramener les solitaires à la sainteté de leur état ou pour les y conserver, ils ont cru qu’il suffisait de les approuver par leur autorité, ou de l’employer pour les maintenir. Les ordonnances de Nosseigneurs de Gordes et de Tonnerre, successivement évêques de Langres, font voir lestime qu'ils faisaient de ce que M. Zamet avait réglé pour les solitaires du même diocèse. »(1)