ETABLISSEMENT DE LA VISITATION A LANGRES
Les Visitandines de Besançon. — Une menace d’enlèvement. — De Besançon à Fribourg; de Fribourg à Gruyère (1638-1652). — De Gruyère à Annecy ; un voyage sur la Saône en 1653. — L'arrivée à
Langres. La fondation.
Tandis que Dijon possédait depuis 1622 des Visitandines, Langres qui avait déjà vu s'établir dans ses murs les Ursulines, les Annonciades et les Dominicaines, mettait moins d’empressement à accueillir une nouvelle communauté de femmes. Cependant il était encore réservé à l’épiscopal de Zamet d'établir à Langres un monastère de la Visitation. Cette fondation, curieuse par la manière dont elle s’opéra, eut lieu en 1653.
Parmi les différentes relations manuscrites des fondations de la Visitation, celle de Langres conservée à la Bibliothèque Mazarine et jusqu'ici en grande partie inédite, présente des détails particuliers, qui contrastent avec la monotonie habituelle à ces sortes de récits. (1) La cause première de cet établissement est, en effet, une menace d'enlèvement, ce qui est déjà singulier. Puis des péripéties diverses amènent du fond de la Suisse jusqu’à Langres, en passant par Annecy, les religieuses qui devaient composer la nouvelle communauté.
En 1638, une demoiselle d’illustre lignage, Agnès de Bauffremont, était entrée aux Visitandines de Besansançcon (2). Cette vocation déplut à sa famille et à
(4) Bib. Mazarine, ms 2437.
(2) Henri de Bauffremont, baron de Sénecé, mort en 1622, avait épousé Marie-Christine de la Rochefoucauld, première dame d'honneur d'Anne d'Autriche, et plus tard gouvernante de Louis XIV pendant son bas âge. Une
quelques grands seigneurs des environs qui formèrent le ‘projet d'enlever la novice. L'archevêque, averti de leur dessein, permit aux sœurs, pour mettre en sûreté la jeune religieuse, de la faire conduire à Fribourg en Suisse, accompagnée de huit ou dix religieuses du même ordre, et de cinquante hommes bien armés. À Fribourg, l’évêque de Lausanne, Mgr de Vateville, les recut avec empressement, et obtint pour elles des magistrats de la ville l'autorisation de demeurer provisoirement à Fribourg, « comme n'étant que pour un refuge seulement ».
Tandis qu’elles étaient là, les habitants de Gruyère envièrent à Fribourg le bonheur de posséder ces pieuses transfuges, — Fribourg d’ailleurs possédait déjà un couvent de la Visitation, — et les prièrent de venir s'établir chez eux, leur offrant, dit la Relation, « d’amples provisions de beurre et de fromage » ; le doyen de Gruyère se chargea des frais de l'installation et le châtelain leur envoya « de la volaille, des fruits, du vin et de la viande. »
Cette fondation imprévue dura quatorze ans. La supérieure de la petite communauté eut la joie de la voir s’accroitre peu à peu. Vingt jeunes filles des environs entrèrent au noviciat ; mais, sans doute à cause de la rigueur du climat, il y eut sept morts à déplorer.
Ce chiffre élevé des décès, le manque de secours spirituels réguliers, la difficulté de construire un monastère assez confortable, faute de ressources, dans un bourg comme Gruyère, décidèrent les sœurs à partir en 1652. I1 y eut quelques résistances de la part des habitants, car la plupart des jeunes religieuses étaient du pays ; tout s’apaisa cependant, grâce à la mère de Chaugy, supérieure du monastère d'Annecy, qui vint à Gruyère, et s’efforça de faire comprendre aux habitants qu’elles seraient mieux ailleurs.
de ses filles, Marie-Claire, marquise de Sénecé, première dame d'honneur d'Anne d'Autriche, fut mariée à Jean-Bapliste Gaston de Foix, comte de Fleix, Deux de ses fils périrent à la bataille de Sedan (1641).
Les magistrats de Fribourg leur remirent des passeports très avantageux, les recommandant à la bienveillance de leurs voisins et alliés. Elles vendirent leurs biens et leurs meubles, qui ne se pouvaient transporter, fondèrent une messe à perpétuité à célébrer tous les ans à l’ermitage de Sainte Anne le jour de la fête, et se préparèrent à quitter Gruyère.
Le départ eut lieu le 15 octobre 1652, « au milieu des larmes de leurs parents et de tous ceux du pays. » « Elles prestoient l'oreille et le cœur à la voix de Celuy qui les convioit à tout oublier pour le suivre, en voulant que par l’odeur de leurs vertus, elles attirassent quantité de filles d’une autre contrée à l’amour incomparable de ce Roy souverain. »
De Gruyère, la petite troupe se rendit sur les bords du lac de Genève qu’elle traversa bientôt. Arrivées à Thonon, chez leurs sœurs, puis à Genève, les saintes filles gagnèrent Annecy, où « elles se croyoient au Paradis, » parce qu’elles pouvaient prier devant les reliques de leurs pieux fondateurs.
Or, à cette époque, les Jésuites de Langres cherchaient à vendre le collège et la vieille église qu’ils tenaient de la libéralité de la ville ; ils trouvaient ces divers bâtiments trop incommodes el désiraient s'établir ailleurs, afin d’ê- (tre plus au large. Ils exposèrent leur dessein à Sébaslien Zamet qui l’approuva, mais à la condition expresse qu'ils ne pourraient vendre ces bâtiments qu'aux Filles de la Visitation. Une proposition dans ce sens fut faile à la Mère Madeleine de Chaugy, supérieure d'Annecy. M. Truytat, confesseur du monastère, était alors à Dijon pour un procès ; il se rendit à Langres, el de cette ville manda à la Mère que l’on ne pourrait jamais trouver pour les sœurs de Gruyère « un lieu plus commode ni plus propre que celuy de Langres ». Elle lui envoya aussitôt une procuration, portant plein pouvoir de contracter avec les Pères Jésuites ; ce qui fut fait, au contentement extréme des deux parties, moyennant la somme de dix mille livres.
Le prince de Conti, gouverneur de Champagne, donna sans tarder l'autorisation, ainsi que le maire et les échevins de la ville de Langres.
La petite caravane partit d'Annecy le jour de la fête de Saint Augustin 1653. Les sœurs avaient pour supérieure Catherine Elisabeth de la Tour. Les autres se nommaient: Françoise Aimée de Saint-Damien, Catherine Gertrude Duplatre, Marie Elisabeth Castille, Marie Christine Bolle, Marie Agnès Piton, Marie Angélique Castelle, Marie de la Fosse, et Marie Joséphine Pecquet, tourière. La Mère de Chaugy les accompagna jusqu’à Belley, et Mgr de Passelaigue, évêque de Belley jusqu’à Lyon. Là, on jugea à propos « de joindre avec elles une religieuse qui fût française, car elles étaient toutes étrangères de nation; le cardinal archevêque de Lyon, Louis Alphonse de Richelieu, lui donna son obéissance pour cela ; ce fut Sœur Louise Gasparde de Saint-Paul, qui fut nommée assistante. »
Elles s’embarquèrent sur la Saône un dimanche de septembre de l'année 1653 « pour aller chercher la terre que Dieu leur montroit, après avoir oublié celle de leur naissance ; en ce mesme temps et mesme jour, les huguenots de la ville de Lyon s’embarquèrent aussy sur la mesme rivière un jour de dimanche pour aller au prêéche dans leur temple à environ trois lieues de Lyon, de sorte que la sainte troupe angélique voguoit sur les eaux avec la troupe infidelle, mais c’estoit assurément pour des fins bien différentes, l’une pour augmenter la gloire de Dieu, et l’autre pour la détruire en cultivant l’hérésie. Cette dernière ayant mis pied à terre dans le village de Saint Romain, fit enlever tous les vivres des cabarets, de manière que nos pauvres religieuses, sans sortir de leur bateau, envoyèrent leurs gens pour leur acheter quelques vivres pour leur disner, sans avoir pu trouver autre chose qu'un pauvre morceau de bœuf qui fut distribué à ces saintes filles, et Dieu sans doute, le leur multiplia, comme il fit les cinq pains et les deux poissons au peuple qui le suivoit, puisqu'avec un seul pain qu'el-
les avoient, cela fut suffisant pour les contenter et rassasier toutes, de même que si elles avoient eu tous les plus excellents mets du monde. »
« Etant heureusement arrivées à Trévoux, dans la Dombe, elles allèrent visiter les Révérendes Mères de Sainte Ursule qui leur firent à toutes un accueil fort obligeant et une très magnifique et et bonne collation, dont en vérité elles avaient un fortgrand besoin. Après de mutuelles civilités, les nostres remontèrent dans leur bateau, où elles chantèrent leurs vespres de chœur en chœur. Etant un jour de dimanche, M. le théologal d’Aoste leur fit ensuite un très beau sermon pour les disposer à la feste de la Nativité de la Sainte Vierge, qui arrivoit le lendemain. Après quoi, elles chantèrent les complies et les litanies ; le reste du temps fut employé en plusieurs spirituels entretiens ; la nuit venue, elles descendirent dans un village où personne ne les voulut recevoir, et ce fut une pièce qui leur fut jouée par deux jeunes gens qui s’étoient présentés pour entrer dans leur bateau sur le port de Lyon, et comme il n’étoit loué que pour elles et pour leur monde, elles n’y voulurent point recevoir aucun étranger, de sorte qu'ayant pris les devants, iis donnèrent ordre dans toutes les maisons du village que personne ne les retirast, menaçant que si on les logeoit, il leur en arriveroit assurément du malheur, de sorte que toute cette sainte troupe estoit encore à dix heures de nuit à pied par la campagne en cherchant quelque logis. Enfin, à la faveur de la lune, elles découvrirent une maison blanche appartenante aux Révérends Pères Chartreux de Lyon, où ces pauvres colombes trouvèrent aussytost à se réfugier; on leur donna promptement à souper, ce qu'elles firent assez légèrement, afin de pouvoir communier plus dignement le lendemain. Cela fait, elles se couchèrent toutes vestues sur des bancs, des coffres, des chaises, et le grand matin venu, elles furent bientost habillées et s’en allèrent dans l’église du village de Montmerle, où elles entendirent la sainte messe que leur dit Monsieur le théologal, et y communièrent toutes. »
S’étant remises en route, les « saintes voyageuses » abordèrent à Châlon où elles furent reçues par les Visitandines de cette ville, puis elles partirent en carrosse dans l'équipage de M. Virey, chanoine de Châlon, et atteignirent Beaune, où leurs « chères sœurs » leur firent un « très doux et obligeant accueil ». À Dijon, il en fut de même: Les sœurs « ouvrirent aussi volontiers leurs cœurs que leurs portes. » Là, le Président du Parle-
ment et la comtesse de Chalancey leur prêtèrent leurs carrosses pour la dernière étape.
Après une nuit passée au château de Chalancey, où elles furent reçues le soir à la lueur des flambeaux, elles prirent la route de Langres, et lorsqu’enfin elles aperçurent la ville, leur émotion se traduisit par de ferventes prières.
«Ainsi peu à peu, dit la Æelation, nos chères Israëlites s’'approchoient de la terre à elles promise. Si, pendant leur voyage, elles avoient fait tant de belles dévotions, que ne firent-elles point du moment qu’elles commencèrent à découvrir la pointe du clocher de Langres ! Leurs cœurs se sentant animés d’une sainte ardeur, voyant que c'estoit là le saint lieu et cette terre heureuse qu’elles devoient habiter, elles invoquèrent à leur secours tous les anges protecteurs du pays et en particulier celuy de la ville, spécialement de Mgr Sébastien Zamet, Evesque et Duc de Langres, et chacune d'elles prioit le sien en particulier de luy donner son secours pour contribuer à l'établissement spirituel aussy bien qu’au temporel de ce monastère. »
« Enfin elles arrivèrent à Langres, le 21e jour de septembre 1653, dans la maison que les Révérends Pères Jésuites leur avoient fait préparer comme les plus intéressés à finir cette entreprise à laquelle Mgr Zamet les avoit si puissamment engagés... Les Révérends Pères Jésuites le soir de leur arrivée, leur donnèrent à souper dans la maison qui leur estoit destinée, et de plus une mine de bled, un muid de vin, une voiture de bois, du charbon, de la chandelle, du sel et de lhuille ; plusieurs autres personnes leur prêétèrent des meubles. Madame de Chalancey leur donna cinq grosses pièces de chesne pour bastir et la quantité de seize voitures de bois pour leur chauffoir ; bien d’autres gens leur donnèrent des fruits et du vin.
« Cette nouvelle colonie a commencé par neuf religieuses en l'honneur des neuf chœurs des anges, le tout à la gloire de Dieu. »
L’établissement du monastère eut lieu le 21 novembre 1653, quinze ans, jour pour jour, après la fondation de Gruyère, qui s'était faite le 21 novembre 1638. Cette coïncidence fut regardée comme « une marque visible de la protection de Ia Sainte Vierge pour ce nouvel établissement. » (1)
{1} Voici les noms des supérieures du monastère de la Visitation de Langres au cours du XVIIe siècle :
La première fut la mère Marie-Catherine pe La Tour, professe de Dijon,
Les événements que nous venons de raconter expliquent pourquoi dans le récit des fondations de la Visitation, Ja fondation du monastère de Langres « premièrement estably à Gruyère, » est mentionnée comme la 71° de l'Ordre, et datée de 1638, au lieu d'en être la 123°, comme le demanderait la date de 1653. Dans les Annales de la Visitation, le monastère de Langres n'apparaît pas comme un monastère nouveau ; c’est « le monastère de Gruyère
transporté à Langres ».
(1653-1654) ; elle fut remplacée par la mère Marie-Catherine NorMaAND, professe de Dijon (1654-4657) ; puis on élut: Louise Gasparde pe Sainr-PAUL, professe de Lyon, (1657-1660), Marie-Elisabeth Casrizze, professe de Langres, (1660-1663), Francoise-Augustine BRETHELLE, professe de Dijon, (1663-1669, réélue en 4666), Marie-Christine Bozr, professe de Langres, (1669-1672), Marie- Agnès CnevaLIER, professe du premier monastère de Paris, (1672-1675), Anne- Séraphine Bouzer, professe de Dijon, (1675-1678), Madeleine-Angélique Bou- Lier, professe de Dijon, (1678-1681), Louise Gasparde pe Sainr-Paur, (1681- 1687, réélue en 1684), Marie-Marguerite pe Boise, professe à Langres, (1687- 1693, réélue en 1690), Françoise-Hiéronyme Le CHaRoN, professe de Melun, (1693-1697).